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UNE LETTRE D'AUTOMNE, 30 SEPTEMBRE 1671






Madame de Sévigné, Correspondance, Lettre 205, édition de R. et J. Duchêne, La Pléiade, Gallimard, t. I, p. 356 à 358 (extraits)

    "... (Jean de Montigny, évêque de Saint-Pol-de-Léon) mourut lundi matin. Je fus à Vitré, je le vis et voudrais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut inconsolable. Je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois ; il me dit qu'il était trop affligé pour trouver cette consolation. Ce pauvre petit évêque avait trente-cinq ans ; il était établi. Il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences. C'est ce qui l'a tué, comme Pascal ; il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là. Et puis il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à nous.

    Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève... Ce qui s'appelle chercher dans le fond du coeur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait. Il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer ; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces Messieurs-là.
    Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement. Il pleut sans cesse ; il ne vous en faut pas dire davantage pour représenter notre tristesse... Notre solitude nous fait la tête si creuse que nous nous faisons des affaires de tout. Les lettres et les réponses font de l'occupation, mais il y a du temps de reste. Je lis et relis et relis les vôtres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer, car je ne vous la saurais dire ; il y en a une dans vos dernières que j'ai le bonheur de croire, et qui soutient ma vie.

[...] Pour La Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches : il veut aller en paradis ; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas qui se remue avec violence ou si c'est un globe de feu. L'autre jour, il interrogeait des petits enfants ; et après plusieurs questions, ils confondirent tout ensemble, de sorte que venant à leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé pour les petits enfants, mais voyant que des hommes, des femmes, et même des vieillards disaient la même chose, il en fut persuadé et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus où il en était ; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fût jamais tiré. Cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordre que le mouvement des petites parties.
    Adieu, ma chère enfant ; vous voyez bien que se chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse et vous baise tendrement, et vous prie de me laisser penser à vous, et vous aimer de tout mon coeur."

    COMMENTAIRES

    Cinq sources pour cette lettre. L'édition dite de Rouen (E2) et celle dite de La Haye (E3), celles de l'Aixois Perrin, 1734 (P1) et 1754 (P2), le manuscrit Capmas (C), copie manuscrite des autographes faite en Bourgogne. Quoique imparfaite , elle apparaît la plupart du temps - et c'est ici le cas - comme la plus fiable en l'absence des autographes.

    1. La question de la date

    E2 date la lettre du "mardi 1er octobre 1671". Impossible puisque le 1er octobre en 1671 est un jeudi.
    E3 donne "Aux Rochers, mardi 1er septembre 1671". Date fausse aussi car pendant tout ce mois de septembre Mme de Sévigné écrit le mercredi et le dimanche, deux fois la semaine, comme elle le souligne elle-même le mercredi 2 septembre (lettre établie par Perrin d'après les autographes), selon le rythme des départs des courriers de Bretagne vers la Provence.
    Enfin l'accord de P1, P2 et de C "Aux Rochers, ce 30 septembre 1671" confirme le choix de la date fait par Roger Duchêne dans l'édition de la Pléiade. Il a eu seulement à restituer le jour, "mercredi" le 30 septembre cette année-là, jour où la lettre a été écrite.

    2. Le choix des sources

    Le choix des sources importe évidemment pour le texte et pas seulement pour la date. Ainsi à propos du passage sur Nicole, important pour comprendre la philosophie de la marquise, C s'accorde avec P1 et P2 alors que E2 et E3 le suppriment, le jugeant sans doute trop peu attrayant. C s'accorde aussi avec P1 et P2 pour le paragraphe supprimé dans les éditions de 1726 et qui concerne pêle-mêle la petite-fille de Mme de Sévigné, Louvigny et Mme de Monaco. Nous ne donnons pas ici le texte de cette suppression, il est facile de le retrouver dans l'édition de la Pléiade.
    Par bonheur les phrases remarquables sur la consolation de la lecture ou la mort, affaire de tout le monde, figurent dans les cinq sources.

    3. Divertir malgré la tristesse

    Cette lettre d'automne reflète la tristesse de Mme de Sévigné, isolée dans son château des Rochers, éloignée de sa fille, marquée par la mort du jeune Montigny, évêque de Léon. Son humeur est en harmonie avec celle de la saison, et du temps pluvieux. La lecture est sa seule distraction, lecture sérieuse ou lecture des lettres de la bien-aimée.

    Elle est consciente qu'elle ne doit pas sombrer dans la mélancolie et que ses lettres doivent divertir Mme de Grignan si elle veut que celle-ci lui réponde. N'oublions pas qu'on est au début d'une correspondance qui lui tient tellement à coeur.

    Alors elle raconte pour finir sa lettre une scène dont la drôlerie doit tout à son talent et dont La Mousse, un bâtard de la famille, fait les frais. Elle termine par une de ces pirouettes dont elle a le secret sur les "petites parties" de Descartes, rappelant sans le dire que sa fille admire les idée de ce philosophe. Sa réputation d'esprit est sauve. Elle est sortie de sa tristesse et elle a hissé le comique au rang de la philosophie.