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LA FORCE DU SANG






Lettre 78 (extrait), Pléiade, t. I, p. 88

    A Bussy-Rabutin

     "A Paris, ce mercredi 6e juin 1668.
    (...) Mme d'Epoisses m'a dit qu'il vous était tombé une corniche sur la tête, qui vous avait extrêmement blessé. Si vous vous portez bien, et que l'on osât dire de méchantes plaisanteries, je vous dirais que ce ne sont pas des diminutifs qui font du mal à la tête de la plupart des maris ; ils vous trouveraient bien heureux de n'être offensé que par des corniches. Mais je ne veux point dire de sottises ; je veux savoir auparavant comment vous vous portez, et vous assurer que, par la même raison qui me rendait faible quand vous aviez été saigné, j'ai senti de la douleur de celle que vous avez eue à la tête. Je ne pense pas qu'on puisse porter plus loin la force du sang."

    Saignare
    C'est une plaisanterie habituelle chez Mme de Sévigné de prétendre que, quelle que soit la distance qui les sépare, elle se sent affaiblie quand son cousin a été saigné.
    Parler communément de sang et de saignée n'a rien d'extraordinaire en ce temps où purgare et saignare se pratiquent couramment au point d'être stigmatisés par Molière comme les deux principaux moyens de soigner.
    Plus sérieusement, depuis les travaux de William Harvey sur la circulation du sang et la publication de son ouvrage Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus en 1628, ce sujet intéresse les gens qui se veulent instruits et bien sûr ceux qui sont soumis par leurs médecins à la pratique si fréquente de la saignée. Comme à pas mal de ses contemporains, il est familier à la marquise. Dès 1612, une planche du livre III des OEuvres de chirurgie de Jacques Guillemeau a présenté en deux images le réseau des veines externes qui circulent par tout le corps humain. Preuve de son importance, Furetière, qui se pique de ne pas négliger les sujets techniques de son temps, la présentera dans son Dictionnaire universel.

     Ce que la marquise pense de la saignée... pour les autres
     En esprit curieux de tout et prompt à juger, elle a évidemment son avis sur la question. Il n'est pas favorable.
    Elle pense que la saignée épuise l'organisme quand il faut la recommencer souvent et la déconseille à la comtesse de Guitaut, affaiblie par de nombreuses grossesses (III, p.1010).
    Elle ironise quand les médecins de la Dauphine, enceinte, "ne pouvant lui faire d'autre mal, se sont si bien mécomptés qu'il l'ont saignée dans la fin du troisième mois, et dans le huitième, tant ils sont enragés de vouloir toujours faire quelque chose" (28 juillet 1682).
    Elle s'élève contre la saignée envisagée en avril 1685 sur le comte de Grignan, son gendre de cinquante-trois ans, et ordonne à sa fille : "Ne le faites point tant saigner ; les médecins sont cruels" (III, 197).
    Elle craint que si la fièvre de sa cousine Coulanges, qui lui a pris lors d'une visite à Versailles, continue, la pauvre femme soit "dans un lieu qui ne permet pas qu'on lui laisse une goutte de sang" (II, 401). Toujours la méfiance de la marquise pour l'excès de médicaments que les médecins, voulant particulièrement bien faire, imposent aux Grands et à leur entourage...

    Et pour elle ?
    Pour elle-même, elle n'ignore rien de la mauvaise qualité de ses veines qui fait que ses médecins ont du mal à pratiquer la saignée. "Je n'ai point de veines", s'inquiète-t-elle en septembre 1676. Aussi en cas de maladie grave, elle fera venir Sanguin, le seul hostile à la saignée. "Il n'y a qu'à voir ces messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en possession de son corps...J'ai pensé vingt fois à Molière", ajoute-t-elle (II, 406).
    Donc elle redoute d'être saignée parce que cela la fera souffrir, et aussi parce qu'elle a peur d'en rester "estropiée" (III, 254). Elle se pose des questions quand, pour empêcher que revienne le douloureux rhumatisme qui l'a même privée un certain temps de la possibilité et du plaisir d'écrire, deux de ses médecins sont d'avis différents : "Guisoni veut que je me fasse saigner, parce que la saignée lui fait du bien. Le médecin anglais dit qu'elle est contraire au rhumatisme, et que si j'ôte mon sang, qui consume les sérosités, je me retrouverai comme il y a quatre ans (quand elle a eu sa crise)" (II, 700).

    Pour vaincre cette peur, elle s'efforcer d'en plaisanter
     Ainsi fait-elle en décrivant sa saignée d'avril 1683. Depuis douze jours, elle a une "poitrine bridée et douloureuse", et une petite fièvre qui peut faire "une maladie mortelle". Elle se décide à passer "par les mains du beau Passerat", spécialiste de la saignée qui officie rue Neuve-des-Petits-Champs. "Il me fit, écrit la marquise à une amie (III, 108), une saignée admirable après avoir examiné près d'une heure avec quel soin la Providence cache mes veines aux yeux des plus habiles chirurgiens. Il fut ravi quand il eut répandu mon sang."
    Ainsi multiplie-t-elle les plaisanteries avec son cousin Bussy en prétendant que chacun, à distance, ressent une douleur quand l'autre est saigné. Et puis, pourquoi ne pas aller plus loin ? Voici ce qu'elle lui propose le 14 mai 1686 : "Pour moi, qui m'étais sentie autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saignée qu'on vous avait faite le matin, je suis encore persuadée que si on voulait s'entendre dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait la vie aux autres."
    Depuis toujours, Bussy est entré dans la plaisanterie : "Ma fille de Montataire me vient d'apprendre (...), Madame, que s'étant trouvée chez vous le jour qu'on vous allait saigner, elle avait offert son bras au chirurgien, pour vous épargner la peine de la piqûre et ne doutant pas que la décharge du sang de Rabutin ne vous soulageât, de quelque source qu'il sortît, mais vous crûtes que ce serait violer les droits de l'hospitalité, et vous la remerciâtes de ses offres." Et la cousine lui a répondu : "Il est vrai que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de sang du bras de la Montataire et que pourvu qu'une Marie de Rabutin (nom de jeune fille de la fille de Bussy) eût été saignée, j'en eusse reçu un notable soulagement" (1er mai 1686, III, 253)."

    Chute de corniche
    Dans cette lettre-ci, Mme de Sévigné applique le phénomène de sympathie qu'elle éprouve envers les malheurs de son cousin non plus au sang mais à la chute de la corniche. Elle montre son goût pour les plaisanteries "un peu gaillardes" que Tallemant des Réaux, comme bien d'autres, a remarqué, chez elle. Une blessure au front, quelle aubaine pour se moquer des pauvres maris ! Mais sympathie de cousine oblige. Elle n'oublie pas de souligner qu'elle a eu mal à la tête en même temps que lui. Mieux, elle termine le paragraphe en parlant de "la force du sang".
    Force admise communément aussi. Les princes du sang descendent du sang royal. Dans l'antiquité les héros se disaient issus du sang des dieux. Les Rabutin, Roger de la branche cadette, Marie de la branche aînée, sont de même sang. Cela les rapproche.
    Mais si elle y insiste ici et encore en juillet, c'est parce que les cousins sont dans une période de brouille et qu'elle fait feu de tout bois pour effacer cette brouille. Son portrait moqueur de la marquise que Bussy a répandu dans le public, le prêt que, sur les conseils de son oncle Coulanges, elle a refusé à son cousin, ont inauguré entre eux une ère de silence épistolaire et de "picoteries", comme elle dit. On se plaint mutuellement de lettres qui n'ont pas eu de réponse ou qui ont montré quelque aigreur.

    "De même sang"
    Le mal à la tête de Bussy est une bonne occasion pour la marquise de dire à son cousin qu'elle le partage, de lui rappeler la force du sang donc de se rapprocher de lui. Dans leurs discussions à propos du portrait et du prêt, sans cesse elle lui assène : "Nous somme proches, et de même sang" ou des formules comme "Bon sang ne peut mentir". Elle ne veut pas avoir tort, mais elle ne veut pas se brouiller avec lui.
    La brouille s'amplifiera, moins d'un an plus tard, à propos du mariage de sa fille Françoise avec le comte de Grignan. Le futur marié a refusé, par orgueil, d'en écrire la nouvelle à Bussy. Ce dernier s'en est offensé. La mère et la fille ont prétendu que le comte était si heureux de son mariage qu'il "croyait tout le monde obligé de l'en féliciter". Bussy n'a pas été dupe de la mauvaise excuse et a réagi vivement. En réponse, pour apaiser la querelle, Mme de Sévigné reprend alors la plaisanterie à propos du sang capable selon elle de la rapprocher de son cousin- et écrit à Bussy : "Non seulement je n'ai pas reconnu mon sang dans votre style, mais je n'y ai pas reconnu le vôtre" (I, 117).
     Ils en resteront là.

    Et après ?
    Plus tard, raccommodée avec son cousin, Mme de Sévigné continuera, on en a vu quelques exemples, la plaisanterie sur la force du sang.
    Avec une certaine distance, elle s'intéressera à la transfusion sanguine d'un animal sur un autre animal. Le médecin anglais Robert Loewer s'en dit l'inventeur dans une expérience de 1665 à Oxford, et les journaux anglais et français de 1667 en parlent pour la décrire, pour en exposer aussi les dangers et les moyens de remédier à ces dangers. Comme beaucoup, la marquise apprendra plus tard la nouvelle de la première transfusion du sang d'un animal sur un homme, - un malheureux domestique réputé fou, que le traitement évidemment ne guérira pas de sa folie...
    Avec sérieux, en revanche, la mère sera particulièrement attentive, on s'en doute, aux saignées pratiquées sur sa fille. Les allusions sont extrêmement nombreuses dans ses lettres à la santé de Françoise, mais aussi à son sang.

    A Coulanges
    Une des plus pathétiques se trouve dans une lettre à Philippe-Emmanuel de Coulanges, son cousin du côté maternel. Elle renouvelle avec lui car Bussy est mort en 1693 - l'affirmation de sa croyance en la force du sang entre cousins. Mais de la saignée, qui était source de plaisanteries, ou ruse pour se rapprocher de Bussy, elle passe ici à la transfusion du sang, car Françoise est "accablée d'une maladie" qu'elle "trouve la plus triste et la plus effrayante de toutes celles qu'on peut avoir".
    Et c'est une véritable supplication qu'elle adresse à Coulanges : "Ce que vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de nous envoyer, par quelque subtil enchantement, tout le sens, toute la force, toute la santé, toute la joie que vous avez de trop, pour en faire une transfusion dans la machine (le corps, selon le terme mis à la mode par les cartésiens) de ma fille."
    Quand elle écrit cette demande désespérée, Mme de Sévigné est alors à Grignan, épuisée par "toutes les mauvaises nuits" que lui fait passer le déplorable état de santé de Françoise. Elle se lamente qu'il ait fallu, pour sa fille, malade d'abondantes et incurables pertes de sang, en venir à une saignée du bras, "étrange remède qui fait répandre du sang quand il n'y en a déjà que trop de répandu ! c'est brûler la bougie par les deux bouts."
    On est le 15 octobre 1695.

    Mme de Sévigné ne peut deviner qu'elle continuera pendant l'hiver suivant de craindre cruellement pour la vie de sa fille, que, malgré les saignées et son extrême faiblesse, Françoise retrouvera la santé, que la femme de Coulanges s'en réjouira avec Pauline de Grignan devenue marquise de Simiane dans une lettre de septembre 1696, mais qu'elle-même, la mère, toujours inquiète et passionnée, sera morte dans six mois - en avril 1696.