bandeau















LA MORT DE TURENNE ET "L'ALMANACH"






Lettre 406 (extrait), Pléiade, t. I, p. 26 et 28.

    "A Paris, mercredi 31 juillet (1675)

    A Monsieur de Grignan

    C'est à vous que je m'adresse, mon cher Comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver à la France ; c'est la mort de M. de Turenne (...). Cette nouvelle arriva lundi à Versailles. Le Roi en a été affligé, comme on doit l'être, de la perte du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde. Toute la cour fut en larmes, et Monsieur de Condom (Bossuet) pensa s'évanouir. On était prêt d'aller se divertir à Fontainebleau ; tout a été rompu. Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement.
    Tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple était dans le trouble et dans l'émotion ; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très belle relation de ce qu'il a fait les derniers jours de sa vie. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée ennemie devant lui. Et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche ; il avait dessein de donner sur l'arrière-garde et mandait au Roi, à midi, que dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brisach qu'on fît les prières de quarante heures. Il a mandé la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier apprendre au Roi la suite de cette entreprise. Il cachette sa lettre et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes. On tire de loin, à l'aventure, un malheureux coup de canon, qui le coupe par le milieu du corps ; et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée. Le courrier part à l'instant. Il arriva lundi, comme je vous ai dit, de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le Roi eut une lettre de M. de Turenne et la nouvelle de sa mort.
    (...) Il y a ici un almanach que j'ai vu ; c'est de Milan. Il y a, au mois de juillet : Mort subite d'un grand. Et au mois d'août : Ah, que vois-je ? On est ici dans des craintes continuelles."

    On est en pleine guerre de Hollande. Turenne, au début de l'année, a battu les Impériaux à Türckheim et depuis, multiplie les succès. Mais le 28 juillet, il est tué par un boulet de canon, durant la bataille, à Sasbach, au nord-est de Strasbourg.
    C'est ce que relate ici Mme de Sévigné, dans la deuxième partie de sa lettre du 31, partie adressée nommément à M. de Grignan. Comme si l'importance de l'événement exigeait qu'elle le racontât, non pas simplement à sa fille, mais plus officiellement et plus solennellement, à son gendre, le représentant du roi en Provence. D'ailleurs elle n'est pas mécontente quand elle a l'occasion de montrer à celui-ci, lorsqu'il est dans son gouvernement, loin de la cour, que ses informations à elle sont exactes et rapides. "Si c'est moi qui vous l'apprends", écrit-elle en parlant de la nouvelle, en réalité elle espère bien qu'il en sera ainsi.

    "C'est la mort de M. de Turenne"
    De toutes façons, le comte a de la chance de recevoir, sur la mort du maréchal de France, une lettre à la fois aussi précise dans sa brièveté qu'émouvante.
    La répétitions du gallicisme "c'est", trois fois, en commençant, n'est pas gênante. Au contraire, car elle pose nettement l'essentiel, le destinataire de la nouvelle, - Grignan -, son sujet, - la mort de Turenne-, son auteur, - "moi".
    Les notations chronologiques, très dépouillées, (lundi ; le samedi 27 ; à midi ; à deux heures ; lundi - à nouveau) scandent ensuite les réactions d'un entourage de plus en plus élargi. On passe de l'affliction du roi aux larmes de Bossuet, au chagrin des gens de la cour, des habitants du quartier où logeait Turenne (son hôtel était rue Saint-Louis au Marais), des Parisiens, du peuple enfin.

    "Aucune femme"
     Mme de Sévigné ne dit rien de ses propres sentiments à l'annonce de cette mort. Ce n'est pas le lieu, et elle ne parlera jamais d'elle à propos de cette disparition. A peine se laissera-t-elle aller un peu plus tard à reconnaître que du moins Turenne "n'a pas senti la mort".
     Mais nous savons par le bavard Bussy que, dans les années qui suivent immédiatement le décès du marquis de Sévigné, Turenne s'est présenté "vingt fois" à la porte de la jeune veuve, lui qui de son aveu, ne voit "aucune femme". Il a confié au cousin l'estime en laquelle il tient la marquise. Du rôle de confident, Bussy aurait peut-être aimé passer à celui d'entremetteur, mais la porte de Mme de Sévigné est demeurée fermée...

    Le verbe "couper"
    Quant aux actions militaires entreprises par Turenne les trois mois précédents, elle n'a pas besoin de les détailler à son gendre, puisqu'elle joint à sa lettre une "très bonne relation" de ces actions. Cela se fait couramment à l'époque pour un événement extraordinaire à propos duquel on veut avoir le plus de renseignements possibles. Le 27 août, la marquise enverra d'ailleurs en Provence une nouvelle relation, "la plus belle et la meilleure", affirme-t-elle.
    Ici elle se contente donc de souligner ce qui lui paraît l'essentiel, le caractère miraculeux de cette mort inattendue, analogue à "la conduite miraculeuse" du héros dans les mois qui précèdent, et qui aboutit à ce "dernier jour de sa gloire et de sa vie".
    Elle le dit avec une sobriété qui en accentue la force. Turenne avait "le plaisir de voir l'armée ennemie décamper devant lui". Il pouvait en toute tranquillité attaquer son arrière-garde, lorsque le "malheureux coup de canon le coupe par le milieu du corps". Le comte de Grignan, formé par l'Hôtel de Rambouillet et féru de littérature, ne pouvait qu'être sensible à la brièveté, à l'exactitude et à la cruauté de la notation.

    A son cousin, aussi
    Quand elle reprend le cours de sa correspondance avec sa fille, Mme de Sévigné lui parlera de la mort de Turenne le 7 août, le 9, le 12, le 16, le 19, etc. Elle en parle aussi à Bussy dans une lettre du 6 août. Normal, on ne parle que de cela en France.
    Pour son cousin elle évoque "ce coup de canon tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze", majorant le nombre de personnes qui entourent le maréchal quand le boulet arrive, puisque dans le récit à Grignan il n'y en a que huit ou dix. Peu de chose, dira-t-on, dans cette amplification, mais la suite est à l'avenant.
    Plus qu'avec son gendre, elle s'étend sur la mort du héros, non pour y apporter des éléments nouveaux, -elle reprend le contenu des nouvelles communiquées à Grignan- mais plutôt pour les commenter à loisir. Qu'on en juge : "Tout y conduit M. de Turenne (à la mort), je n'y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il ? Il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter. Il jouissait même en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de vivre, l'étoile pâlit".

    "...chargé de toute éternité"
    A ce moment, par un transfert pittoresque, elle utilise à nouveau le verbe couper, si fort au sens concret dans la lettre à Grignan, mais l'applique maintenant au sens abstrait à la carrière de Turenne pour terminer par une constatation des plus plates : "Il est plus sûr de couper dans le vif, principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées."
    La voici qui tombe même dans la paraphrase avec les exemples du comte d'Harcourt et du maréchal du Plessis-Praslin qui ont vécu trop longtemps après leurs victoires des îles Sainte-Marguerite et de Rethel.
    Néanmoins, la pensée du "coup de canon" l'inspire. Elle la reprend avec une force nouvelle. Le "malheureux coup de canon" tiré "à l'aventure" de la lettre à Grignan devient pour Bussy, d'abord "ce coup de canon tiré au hasard", puis deux lignes après "ce canon chargé de toute éternité".
    Victoire des mots : elle a enfin trouvé la formule parfaite, qui tient compte à la fois des réalités cruelles de la guerre et de la volonté divine.

    "Mort subite d'un grand"
    Elle a beau croire fermement à sa "chère Providence", et en véritable chrétienne, affirmer sa vie durant, sans faiblir, que "tout est entre les mains de Dieu", elle ne peut s'empêcher d'aller voir cet "almanach de Milan" dont on parle, et qui a annoncé cette mort subite d'un grand. Elle est d'un caractère curieux, certes, mais sa notation des "craintes continuelles" que provoque l'almanach pour le mois d'août est significative, et la formulation "on est ici" montre qu'elle s'associe à ces craintes. La soudaineté de l'événement funeste et capital a renforcé, malgré sa foi, sa peur du lendemain. En cela elle est comme beaucoup de ses contemporains.

    L'Almanach
    L'almanach, selon Furetière, est un "calendrier où sont écrits les jours et les fêtes de l'année, le cours de la lune, etc.". Certains contiennent aussi des indications météorologiques, - appréciées des gens de la campagne-, des dictons, et des prédictions astrologiques. Les lettrés méprisent ces prédictions que Furetière qualifie de "supputations astronomiques". Molière n'a-t-il pas ridiculisé Monsieur Jourdain, son "bourgeois gentilhomme", quand, face à l'apprentissage des sciences prestigieuses que lui fait miroiter son maître, il demande à étudier l'almanach ?
    Il n'empêche. La lecture de l'almanach, comme l'astrologie, comme l'étude des "signes du ciel", fait partie du besoin viscéral de l'homme de connaître à l'avance son destin.
    Mais l'astrologie, qui, selon certains, peut se révéler dérangeante pour la paix de l'esprit, a été condamnée en France à la fin du XVIe siècle, et les almanachs doivent se limiter aux indications précises des lunaisons et éclipses. C'est pourquoi l'almanach, qu'on fait lire à Mme de Sévigné, vient de l'étranger, "de Milan".
    La marquise, dans le trouble que lui apporte la mort brutale d'un maréchal prestigieux, dont elle sait aussi qu'il l'a naguère distinguée parmi les autres femmes de la cour, s'est tournée vers des "supputations". Elle a été ébranlée par la prédiction de juillet, et la prédiction du mois d'août ne lui a apporté qu'un surcroît de terreur. Nul commentaire à son gendre sur la véracité de la prédiction. Il lui suffit de l'énoncer pour en faire sentir le caractère effrayant.

    "En tout la Providence"
     Le 6 août, ayant retrouvé son calme, elle reprend, dans sa lettre à Bussy, le mot almanach, toujours à propos des combats en cours. Mais dans un sens différent. Plus question de prédictions. Almanach n'a plus de réalité concrète, il n'est qu'un synonyme du mot devin qu'elle applique à son cousin : "Au reste, vous êtes un très bon almanach." Bussy avait parfaitement prévu, en homme de métier, tout ce qui est arrivé à la guerre du côté de l'Allemagne.
     Mais, et c'est la chose capitale, il n'a pu prévoir la mort de Turenne. Celle-ci n'est pas du ressort de l'art militaire, mais dépend uniquement de la volonté de Dieu. Une nouvelle occasion, pour Mme de Sévigné de réaffirmer qu'elle "voit en tout la Providence".
    Loin de la recherche émotionnelle et païenne de l'avenir, elle est revenue à son habituelle et solide croyance de bonne catholique.