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CONSEILS DE RENTRÉE






Lettre 809 (extraits), Pléiade, t. III, p.22 et 23

    La lettre figure dans le manuscrit Capmas, V, 165, et dans les deux éditions Perrin, V, 293 et VI, 233. Mais dans ces deux dernières éditions, les textes que nous citons ici ont été supprimés, à cause de leur caractère jugé trop trivial par Pauline de Simiane, la petite-fille de la marquise, et le chevalier Denis Perrin, l'éditeur aixois qu'elle a choisi.

    Dans le reste de la lettre, fort longue, il y a aussi nombre de variantes et d'interversions de paragraphes par rapport au Capmas.
    Cette lettre est un excellent exemple de ce que la marquise pouvait écrire réellement à sa fille et de l'image que l'on voulait donner d'elle à ses lecteurs.

    "Dimanche 22e septembre (1680), aux Rochers

    Venons un peu au conseil que vous me demandez. Je ne vous conseille point d'apporter de la vaisselle ; c'est un trop grand embarras, et vous pouvez vous en passer. Vous aurez la mienne, et moi celle du Bien Bon. N'aurez-vous pas encore celle du Chevalier [1] si vous en aviez besoin ? En voilà de reste.
    Pour du linge, je vous prêterai du mien pour commencer. Apportez-en un peu, et mandez encore au Chevalier ou lui dites, que s'il a du commerce en Flandre, il vous en fasse venir quinze ou vingt douzaines. Elles ne coûtent que neuf ou dix francs et sont très belles et durent beaucoup. Mme de Pomponne se trouve fort bien de ce ménage.
    Je vous conseillerais quasi, ma bonne, de tenir votre ordinaire [2]; je suis persuadée que vous y épargnerez. Vous avez beaucoup de domestiques ; votre maison est grosse. En ajoutant peu de chose, vous trouverez que cette trop bonne pension, que vous me payez si exactement, sera épargnée, et le surplus de votre dépense fort insensible; vous la ferez à votre fantaisie. Vous mangerez, si vous voulez ne point monter, dans votre antichambre, qui est grande et belle, avec des paravents. Nous ferons à part notre petit ordinaire [3]. Le bon Abbé aime à manger un peu plus réglément ; je suis payée pour lui tenir compagnie. Et le soir, je porterai mon poulet chez vous, et nous ne nous en verrons pas moins. Vous amenez toujours un cuisinier, un maître d'hôtel. Quand vous ne voudriez point d'officier, je vous en donnerais un à juste prix, qui en sait autant que Beaulieu, mais vous avez le vôtre.
    Pour des meubles, vous pouvez toujours compter sur mes vieilles tapisseries ; si vous ne les haïssez point, elles sont à vous. Je ne voudrais point en apporter que cette petite pour votre cabinet, dont vous aviez écrit au bon Abbé, ni en louer non plus. Si vous voulez vous passer des miennes, cela est fait.
    Voilà, ma bonne, mes premières pensées ; voyez si elles vous plaisent. Et si vous ne les approuviez pas, vous n'auriez qu'à les déranger, à me dire les vôtres, et nous serions tout aussitôt d'accord, car il arrive fort souvent que vous avez plus de raison que moi.
    Il ne faut point surtout du linge de Paris ; il ne vaut rien du tout. Si vous trouvez trop long de le faire venir de Flandre, on en trouve à Lyon de fort bon. Vingt-cinq douzaines vous suffiront avec le mien. Je vous porte des serviettes pour votre commun, qui est un ménage admirable ; cela épargne les belles, et fait qu'elles ne sentent jamais la graisse. On les fait ici.
    Pour le reste du rétablissement de ce qu'on vous a volé à la cuisine, peu d'argent vous consolera de ce désordre ; Dubut en achètera.
    Il faut mander à la petite Deville de vous chercher une bonne servante. Et pour moi, ma bonne, je veux envoyer Hélène devant nous à Paris pour démêler et ranger tous nos meubles avec L'Epine et Dubut ; nous serons fort aise de n'avoir point cet embarras. Ce n'est pas une affaire par le coche du Mans ; laissez-moi faire."

[1] un des frères du comte de Grignan
[2] votre dépense quotidienne
[3] la table de tous les jours

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    On est en septembre. Les deux femmes vont rentrer simultanément à Paris, l'une venant de Bretagne l'autre de Provence, et vont cohabiter à l'hôtel de Carnavalet, loué par Mme de Sévigné depuis trois ans.
    Comme toujours, quand elle le peut, la marquise veut régenter la vie de sa fille. Cette rentrée est une occasion en or pour elle de le faire, et ses conseils portent sur tous les éléments de la vie domestique.

    La vaisselle et le linge d'abord
    L'on sait en effet par une lettre de septembre 1679 que les "gueuses de servantes" de Mme de Grignan ont perdu ("volé" dit plus loin la lettre) toute sa batterie de cuisine et tout son linge au précédent départ de la comtesse pour la Provence.

    Le "linge" selon Furetière ce sont les toiles "propres à servir au ménage ou à la personne", draps, serviettes, nappes. Elles sont plus ou moins fines, damassées ou ouvragées. C'est en pensant à ces dernières que la marquise fait l'accord au féminin : "elles ne coûtent..." et non avec le masculin linge.
    A noter l'engouement général à l'époque pour le linge de Flandre  celui de Paris "ne vaut rien du tout", lit-on peu après -, et le nombre élevé qu'il faut en prévoir pour la maison "fort grosse" de la comtesse. Ensuite Mme de Sévigné rectifiera même le chiffre, allant jusqu'à vingt-cinq douzaines.

    Le prix des choses
    Il est question aussi du prix du linge, car ces conseils sur les articles nécessaires à une bonne rentrée s'accompagnent inévitablement de leur prix. La marquise ne sait que trop les difficultés financières des Grignan. L'allusion à la pension qu'ils lui paient fait écho aux discussions provoquées par l'abbé de Coulanges pendant leur séjour précédent à Carnavalet. Ils tiennent à s'acquitter scrupuleusement de cette pension par fierté d'abord.
    Et aussi parce que le Bien Bon n'hésite pas à éplucher les comptes de sa nièce et à alerter au besoin Charles de Sévigné à propos des partages maternels, s'il les juge injustes et trop favorables à sa soeur Françoise. Ce qu'il a fait en mars 1680. C'est à cause de ces problèmes financiers que, de manière assez cocasse, quoique un peu embarrassée, la grande dame propose à sa fille ses "vieilles tapisseries", et lui déconseille d'en apporter ou d'en louer d'autres, le verbe "se passer" étant employé ici ("si vous voulez vous passer des miennes") au sens de se contenter.

    Le Bassan
    Mme de Sévigné a conscience que ces conseils infinis et d'une méticulosité extrême ne sont pas d'une grandeur valeur littéraire, et sûrement pas à la hauteur de la réputation d'esprit qu'elle a dans les salons parisiens et à la cour. Alors pour se justifier, elle se réfugie dans une référence au Bassan, peintre italien du XVIe siècle, influencé par Titien et le Tintoret, mais qu'elle s'amuse à qualifier de peintre des choses basses parce qu'il mettait un petit chien sur toutes ses toiles. Et elle continue :

    "Je ne pense pas, ma très chère, que vous fassiez mettre un cadre à tout ceci ; ce serait un Bassan qui peint toujours des choses basses. Mais vous en serez quitte pour brûler la lettre entière. Elle vous aidera pourtant à prendre vos mesures. Pour moi, je pense que cette manière vous sera meilleure que nulle autre. Ne vous souvenez-vous point des raisons qui me font vous dire tout ceci ? Il n'y aura point de nuages, ni de chagrins dans votre esprit par l'excès de votre amitié et de votre discrétion. Ecrivez-moi à votre tour sur tout ceci, mais non pas, ma bonne, jusqu'à vous mettre hors d'haleine ; vous m'offensez, quand vous vous faites tant de mal."

    "Les nuages"
     En réalité, les conseils de Mme de Sévigné se justifient non pas tant par les "mesures" concrètes que doit prendre la comtesse afin de réussir son retour à Carnavalet, mais par le souvenir malheureux de leur cohabitation précédente (de 1677 à 1679). Il lui est plus facile de mettre sur le compte d'une mauvaise organisation "les nuages", "les chagrins" de ces mois-là que d'admettre la vraie raison de la mésentente entre elle et sa fille, son amour maternel abusif et maladroit.
    Un peu plus haut, il lui a semblé qu'elle allait trop loin dans ses avis, qu'elle était trop directive, elle a tenté de faire marche arrière et admis est-elle sincère ?- "qu'il arrive fort souvent" que Françoise ait plus de raison qu'elle. Mais l'envie de guider sa fille, de l'empêcher de faire des dépenses inconsidérées, de la protéger au risque de l'étouffer, est la plus forte.

    Encore des conseils. On est loin des lys des champs de l'Evangile...
    Sur le point de finir sa lettre, elle recommence ses conseils :
    "Mon oncle l'Abbé vous mande que vous pouvez compter sur sa tapisserie" - veut-il se faire pardonner sa rigueur en matière de finances ?-, "et qu'il serait plus juste que Mlles de Grignan", -les filles du premier mariage du comte qui font bourse à part- "en louassent une que de vous ôter celle-là. Mandez à Dubut si vous vous contenterez de faire barbouiller de blanc tout le plancher" en réalité le plafond peint sur une toile tendue- "de votre chambre au cas que ces toiles de Mme de Pomponne fussent trop chères".
    Après cette avalanche de "prévoyances" qu'elle juge elle-même "ingrates envers Dieu" (ce sont les derniers mots de la lettre), on comprend qu'un éditeur, prudent comme Perrin, désireux de cacher les difficultés financières de la maison de Grignan et soucieux de la réputation littéraire de Mme de Sévigné, n'ait pas voulu publier ces détails trop terre à terre que nous connaissons grâce à l'irremplaçable manuscrit Capmas.

    Perrin et Pauline ont eu tort.
    C'est dans cette minutie redondante et parfois embarrassée, cette attention maniaque aux conditions de vie de sa bien-aimée qu'éclate l'amour de la mère pour sa fille, tout autant que dans ses déclarations ailleurs enjouées ou pathétiques. En 1677, elle affirme qu'il faut "entre bons amis" "laisser trotter les plumes comme elles veulent" et reconnaît que la sienne "a toujours la bride sur le cou".

    Bienheureuse spontanéité qui nous fait découvrir, plus de trois cents après, les préoccupations domestiques d'une marquise et son amour sans limites pour sa fille !