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A PROPOS DE L'ASTRÉE






Lettre 811 (extrait), Pléiade, t. III, p.28

    "Aux Rochers, ce dimanche 29 septembre 1680
    Quoique nous soyons dans une solitude en comparaison de vote château de Grignan, nous ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, un hombre, un reversis. Nous avons présentement Mme de Marbeuf, qui est bonne à tout ; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire ces bois comme la nymphe Galatée."

    La Nymphe, une des héroïnes de L'Astrée
    Galatée, divinité marine, fille de Nérée et de Doris. Aimée du cyclope Polyphème, elle lui préféra le berger Acis.
    Citée par Virgile dans sa troisième Eglogue, représentée en triomphe sur un char marin par le peintre Raphaël sur une fresque de la Farnésine (Rome, 1514) et dans le groupe célèbre sculpté par Ottin de la fontaine Médicis au jardin du Luxembourg, elle est l'héroïne de nombreuses pastorales et l'un des personnages de L'Astrée.
    Mais c'est comme divinité des bois que Mme de Sévigné fait allusion à la nymphe, à l'imitation d'Honoré d'Urfé, auteur du roman-fleuve, L'Astrée.

    Le roman
    Ecoutons Boileau qui, sans être très favorable à d'Urfé, résume parfaitement son projet : "D'Urfé feignit que, du temps de nos premiers rois, il y avait une troupe de bergers et de bergères qui habitaient sur les bords de la rivière du Lignon et qui, assez accommodés des biens de la fortune, ne laissaient pas cependant, par simple amusement et pour leur seul plaisir, de mener paître leurs troupeaux. Tous ces bergers et toutes ces bergères étant d'un fort grand loisir, l'amour ne tarda guère à les venir troubler et produisit quantité d'événements considérables."
    Dès sa parution le succès du roman, -dont le premier livre paraît en 1607- fut éclatant, en France et hors de France, et s'accompagna de traductions, de commentaires par des cénacles de "Parfaits Amants", de vente d'objets à la mode comme les "jarretières de Céladon". Pourtant les lecteurs durent attendre vingt ans la suite des aventures d'Astrée et de Céladon, -réclamant à l'auteur la suite de ces aventures-, puisque l'édition partielle de la quatrième partie de l'ouvrage ne parut qu'en 1624 et que d'Urfé mourut en 1625.
    L'engouement pour le livre vint de ce que le public lettré, après les guerres de religion, aspirait à la paix, se plaisait à parcourir l'existence douce et tranquille de ces bergers qui ne pensaient qu'à discerner leurs sentiments amoureux, à en discourir, à les vivre.
    Clarté, élégance, courtoisie, richesse de l'analyse psychologique séduisirent longtemps, jusqu'à Jean-Jacques Rousseau, dont le climat de La Nouvelle Héloïse n'est pas tellement étranger à celui de L'Astrée.

    Et Mme de Sévigné ?
    Elle est de son temps et apprécie le roman. Mieux comme chaque fois qu'un auteur a suscité son admiration, elle se l'approprie au point d'y faire spontanément référence en telle ou telle circonstance de sa propre vie. On l'a vu pour Rabelais, Molière ou pour La Fontaine.
    Cependant les allusions à L'Astrée sont moins nombreuses que pour ces écrivains. Pourquoi ? On ne peut dire qu'elle, une grande lectrice de son aveu même, n'ait pas lu en entier le volumineux ouvrage. En dehors de toute autre considération, son désir de suivre la mode l'y aurait poussée. Mais surtout elle a été sensible à son atmosphère pastorale, quelquefois licencieuse, toujours amoureuse, cornélienne avant l'heure parfois.
    Elle a donc dévoré avec enthousiasme l'ouvrage à la mode et en a gardé toute sa vie -nous le verrons avec les dates si variées de ses lettres qui y font allusion- un souvenir toujours présent.

    Le Lignon
    Le cadre précis du roman aussi l'a enchantée, comme il a enchanté des lecteurs de son époque, lassés des descriptions vagues et interchangeables des anciennes Pastorales.
    Quand elle est en cure à Vichy, elle transforme tout naturellement et immédiatement les bords de l'Allier en bords du Lignon, qui coule en réalité plus au sud, en Forez : "J'arrivai ici hier au soir. Deux ou trois autres (amis) me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier ; je crois que si on y regardait bien, on y trouverait encore des bergers de L'Astrée" (II, 295).
    Pour son plaisir, et moyennant finances -pourtant Dieu sait que la petite-fille des financiers Coulanges ménage ses deniers !- elle recrée même à Vichy les danses qui l'enchantent : "Les bourrées de ce pays, c'est la surprenante chose du monde : des paysans, des paysannes, une oreille plus juste que vous, une légèreté, une disposition, enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de basque qui me coûte quatre sols ; et dans ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie d'y voir danser les restes des bergers et des bergères de Lignon" (II, 313).

    Galatée et Adamas
    Ce qui l'intéresse aussi, comme beaucoup de gens de sa génération, c'est la peinture des âmes. Spontanément encore, elle privilégie tel ou tel trait de caractère des héros pour l'appliquer à l'un ou l'autre de ses proches.

    Galatée
    Dans cette lettre, telle une moderne Galatée, la princesse de Tarente "éclaire" les bois.
    Ce n'est pas un compliment obligé -la Tarente n'en saura probablement rien-, ni une remarque abstraite. C'est réellement que la princesse illumine les bois des Rochers. En effet, dans son domaine où Mme de Sévigné vient par souci de faire des économies ou pour régler ses affaires avec ses fermiers, les distractions lui manquent. Quoi qu'elle en écrive à sa fille pour la rassurer, la lecture, la plantation de nouveaux arbres, l'écriture, la méditation ne lui suffisent pas. Elle a besoin du tourbillon du monde.
    Dans la clé de L'Astrée, procurée par l'avocat Olivier Patru, qui admirait d'Urfé et le rencontra à Turin, Galatée, c'est la reine Marguerite, soeur d'Henri III. Une référence parfaite pour Mme de Sévigné et sa Galatée puisque la princesse, Amélie de Hesse-Cassel, épouse d'Henri-Charles de La Trémouille, est de la plus grande noblesse, tante de la seconde belle-soeur de Louis XIV, apparentée même à toutes les cours européennes. "Il faudrait, écrit plaisamment la marquise dans cette même lettre, que toute l'Europe se portât fort bien pour qu'elle ne soit pas souvent sujette à perdre de ses parents."
    Auprès d'elle, la recluse des Rochers retrouve donc "le bel air", la lumière des gens de cour dont elle ne saurait se passer.

    Adamas
    Le druide Adamas est d'abord pour Mme de Sévigné celui vers qui se tournent bergers et bergères pour résoudre leurs problèmes de coeur.
    Ainsi, quand Mme de Marans, de l'entourage de La Rochefoucauld, perd à la guerre un amant et va demander à sa soeur comment elle s'est comportée après la mort du sien, la marquise en juillet 1672 se moque d'elle et compare son attitude à celle qu'elle avait eue déjà en allant un jour "trouver le bonhomme d'Andilly, -qui vivait en solitaire-, le croyant le druide Adamas, à qui toutes les bergères allaient conter leurs histoires et leurs infortunes et en recevaient grande consolation".
    Mais le druide est aussi le symbole de la sagesse chez d'Urfé. La marquise le sait, et au fil du temps elle traite d'Adamas trois hommes de son entourage.
    A Vichy, en 1676, c'est l'abbé Jacques de Bayard, un ami d'enfance du mari de Mme de La Fayette, qu'elle qualifie d' "Adamas de cette contrée". Il vient lui rendre visite depuis son manoir de Langlard près de Gannat. Elle-même fera deux fois le détour par Langlard en rentrant de sa cure et en allant vers Paris. Mais elle ne peut parler à son sujet de sagesse particulière. Elle l'assimile à Adamas parce qu'il est une figure marquante des curistes qui l'entourent.
    A Vichy encore, mais l'année suivante, elle écrit que "M. de Champlâtreux est notre grand Druide". Il s'agit de Jean-Edouard Molé de Champlâtreux, président à mortier au parlement de Paris. Par sa fonction il peut être à juste titre assimilé à un sage.
    Selon la clé de L'Astrée, le lieutenant général de Montbrison a inspiré à d'Urfé le personnage du druide. Sage entre tous, puisque, dans la réalité, ce serait peut-être lui qui aurait présidé au jugement de la dissolution du mariage du frère aîné (impuissant) d'Honoré avec la femme que celui-ci désirait épouser... Et qu'il épousa en effet.
    Quant au troisième, Gauthier, c'est un homme d'affaires qui régit en partie les biens bourguignons de Mme de Sévigné. Quand de maladie il perd la tête, la marquise, avec un brin d'ironie, écrit en 1694 à son amie, la comtesse de Guitaut, qui vit à Epoisses : "Mon Dieu, que vous m'étonnez de me faire entendre que le sage Gauthier, que je croyais l'Adamas de la contrée, soit tombé dans la confusion que vous me représentez !"

    Céladon
    Du héros de L'Astrée qui émerge au-dessus de la centaine des autres personnages, Mme de Sévigné parle en mars 1671 de la "panetière", "Ce qui sert aux bergers et bergères pour mettre leur pain, dit Furetière, et qu'ils portent quand ils vont garder leurs brebis dans la campagne. Elle est faite comme une fronde et ils la portent en écharpe." La panetière contenait les lettres d'Astrée et les a protégées des méfaits de l'eau quand Céladon s'est jeté par désespoir dans le Lignon.
    C'est peu.

    Astrée
    En revanche pour Astrée, Mme de Sévigné, sans la nommer, reprend dans une lettre d'avril 1680 le vers admirable : "Privé de mon vray bien, ce bien faux me soulage", lu par l'héroïne au livre V de la deuxième partie de L'Astrée.
    Ce vers revient en refrain, avec une variante initiale, à la fin des six quatrains qu'inspire à Céladon le portrait d'Astrée, des quatrains laissés par Céladon sur un autel dans "plusieurs roulleaux de papiers épars", sur lesquels la jeune fille reconnaît l'écriture de Céladon et acquiert ainsi la preuve que son amant n'est pas mort.
    Mme de Sévigné le met dans la bouche d'une de ses grandes amies, très dévouée à Mme de Grignan, Charlotte Ladvocat, marquise de Vins, belle-soeur du ministre Pomponne qui vient d'être disgracié. Par ricochet, la jeune femme a perdu la faveur de la cour ("son vray bien") et trouvé beaucoup de froideur à Saint-Germain. Néanmoins elle est heureuse de venir "dîner joliment" avec la marquise et d'y trouver quelque soulagement ("ce bien faux").

    Aujourd'hui
    Un film de M. Eric Rohmer vient de remettre L'Astrée dans l'actualité. Le cinéaste de 87 ans, d'une grande culture, a été sans doute sensible au thème éternel du "bannissement de l'amant fidèle par sa dame injustement courroucée" (M. Magendie) qu'illustre le roman.
    Le spectateur d'aujourd'hui ne saurait être insensible au charme de ses personnages, au chant des quatrains dont Mme de Sévigné cite si spontanément le refrain, à la sensualité des travestissements.
    Nul doute que la douceur du film perceptible à travers la force des passions, sa lenteur même, la beauté de ses gros plans, les contemporains d'Honoré d'Urfé et ceux qui aimèrent son roman les eussent appréciées.

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    Notons que Honoré d'Urfé est né à Marseille. Par hasard, il est vrai, au cours de la visite de sa mère à une tante, femme du gouverneur de Provence.

    Notons aussi que l'édition des Slatkine Reprints en cinq volumes (Genève, 1966) reprend l'édition remarquable d'Hugues Vaganay.
    Elle donne également en les reproduisant face à face les soixante illustrations des éditions de 1632 et 1647.
    Au tome II, entre les pages 172 et 173, la gravure de 1632 "les bergers et bergères, guidés par Silvandre, pénètrent dans le temple de la déesse Astrée, à l'exception toutefois de Hylas") se retrouve, avec beaucoup d'exactitude et une beauté pleine de grâce dans le film de M. Eric Rohmer.

    Notons enfin que pour notre chronique mensuelle sur le site de Roger Duchêne, la lettre de Mme de Sévigné n'est pas datée d'octobre, comme elle le devrait, mais du 29 septembre. Nous espérons que nos lecteurs nous le pardonneront.