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LE CHOIX DES MOTS : LITTRÉ ET MME DE SÉVIGNÉ






"Encore que mon amour maternel soit demeuré au premier degré, je ne laisse pas d'avoir de l'attention pour les pichons", 11 mars 1676, Pléiade II, p. 251.

    "(Mon fils) eut quarante de ses gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comme on peut revenir de ces occasions si chaudes et si longues", 23 août 1678, Pl.II, p.621.

    "Je surprends madame votre mère qui vous écrit. "Allons, madame la miclotte ! Allons, vous vous faites mettre les morceaux dans la bouche, vous vous faites servir comme un enfant parce que vous n'avez plus de mains, dites-vous, et vous écrivez !" (Coulanges à Mme de Grignan), 8 avril 1676, Pl. II, p. 264.

    "Disons un mot de Mme Reinié (une couturière parisienne à laquelle Mme de Grignan doit beaucoup d'argent). Comment fait-on cent cinquante lieues pour demander de l'argent à une personne qui meurt d'envie d'en donner et qui en envoie quand elle peut ? Nulle personne arrivée à Grignan ne pouvait tant m'étonner que celle-là ; j'en fis un cri. Vous faites bien cependant de ne la pas maltraiter... Mais comment vous serez-vous tirée de ses pattes, et de ces inondations de paroles où l'on se trouve noyée, abîmée ?", 26 octobre 1689, Pl. III, p. 736.

    Pourquoi ces fragments de lettres réunis ici ?
    Pour montrer l'amour grand-maternel de Mme de Sévigné ? son attention aux nouvelles de la guerre ? les difficultés que lui a causées son rhumatisme pour remuer les mains ? les infinis problèmes financiers des Grignan ?
    Non pas. Ces fragments sont là car ils servent d'exemples aux définitions du célèbre Dictionnaire de la Langue française d'Emile Littré, réédité actuellement. Chaque définition de mot est suivi en effet de citations empruntées à des auteurs dits classiques, et les références aux lettres de Mme de Sévigné sont très nombreuses. Nous les étofferons parfois un peu pour une meilleure compréhension.

    Place importante des Lettres dans le Dictionnaire
    Ces emprunts d'abord sont la preuve de la vitalité de l'épistolière dans le paysage intellectuel du lexicographe. En ouvrant une page au hasard, trois références à elle page 992 tome 4 ; trois, page1362, tome 3 ; deux, page 21, tome 6 ; trois, page 833, tome 1 ; le tout à l'avenant.
    Dans les quatre fragments donnés ci-dessus, le texte sévignéen sert tantôt pour deux mots rares, tantôt pour une expression imagée mais courante "tirée de ses pattes", et pour un mot qui a l'air banal "occasion" (au sens de rencontre), mais qui, employé au sens de "engagement de guerre, combat" (5e sens selon Littré), est qualifié par lui de "vieilli". Il donne d'ailleurs quatre autres citations à Sévigné avec le même sens.
    Outre le goût de Littré pour la marquise et la connaissance très sûre de ses lettres, cette accumulation de citations prouve le soin extrême apporté par lui à son travail.

    "Démon"
    Pour fournir une autre preuve de son application au travail, prenons par exemple le mot "démon".
    Littré, parmi les divers sens qu'il donne au mot, se sert de Sévigné pour illustrer la définition suivante : "faire le démon se dit aussi en bonne part, en parlant d'une résistance ou d'une attaque honorable" :
    "Je crains que M. le Prince ne soit malade ; je crois l'avoir ouï dire. Nous sommes bien loin de faire repasser le Rhin à Montecuculi... Le maréchal de Créquy fait toujours le démon dans Trèves. La maréchale s'est si bien mis dans la tête que M. de Sanzei y est avec son mari que Mme de Sanzei n'ose pas encore prendre le deuil ; au moins elle attendra jusqu'à la fin du siège", 4 septembre 1675, Pl. II, p. 91.
    Il se sert aussi d'une lettre de Mme de Sévigné pour une autre définition du même mot : "Comme un démon, se dit sans y attacher nécessairement de mauvaise idée, pour signifier impétuosité, ardeur, violence, etc." et il donne en exemple un passage concernant le fils de Saint-Hérem :
    "Hier un cerf tua le cheval d'un écuyer dont j'ai oublié le nom, et le blessa considérablement. Le fils de Saint-Hérem courant, comme un démon à cheval, avec le comte de Toulouse tomba, et fut trois heures sans connaissance, il est mieux.", 22 octobre 1688, Pl. III, p. 376.
    A noter que Roger Duchêne a retrouvé le nom de l'écuyer. Il s'agit de François de Boisseulh, dont la cuisse fut percée d'un coup d'andouiller (Dangeau, 21 octobre). Il commandait la grande écurie.
    On multiplierait de cette façon les références de Littré aux lettres sévignéennes.

    "Les Négatives"
    Plus original est l'usage que fait Littré d'un mot dont la définition lui est fournie par Mme de Sévigné elle-même. Le mot "négatives".
    Après avoir parlé de l'adjectif "négatif", Littré le propose en huitième sens comme substantif féminin "Négative, proposition qui nie".
    Pour le mot employé au singulier, il se réfère à la marquise qui l'explicite mieux même qu'il ne saurait le faire :
    "Vous me demandez les symptômes de cet amour( de leur ami d'Hacqueville, qui s'est épris d'une borgnesse, fille aînée du maréchal de Gramont). C'est premièrement une négative vive et prévenante ; c'est un air outré d'indifférence qui prouve le contraire ; c'est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la voix publique ; c'est une suspension de tout le mouvement de la machine ronde ; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires pour vaquer à un seul ; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux" 9 mars 1672, Pl. I, p. 451.
    Pour le mot employé au pluriel, la marquise vient encore à son aide en fournissant avec ce mot un portrait, plein de finesse mais aussi de malice, de la femme que son fils Charles a récemment épousée :
    "Mon fils vient de partir pour Rennes... Sa femme est autour de moi, entendant très bien la partie que je fais dans ces bois avec mon abbé Charrier ; elle y va présentement, et je vais écrire. Je vous assure que cela est fort commode. Elle a de très bonnes qualités, du moins je le crois, mais dans ce commencement, je ne me trouve disposée à la louer que par les négatives : elle n'est point ceci, elle n'est point cela ; avec le temps je dirai peut-être : elle est cela. Elle vous fait mille jolis compliments, elle souhaite d'être aimée de nous, mais sans empressement : elle n'est donc point empressée. Je n'ai que ce ton jusqu'ici. Elle ne parle point breton ; elle n'a point l'accent de Rennes", 1er octobre 1684, Pl.III, p.146.
    Et de ces "négatives", Littré ne donne qu'une seule autre référence, à Saint-Simon.

    Problème des éditions
    En l'absence de publication par la marquise elle-même de ses lettres et à cause de la disparition de la presque totalité de ses autographes, il faut savoir les difficultés qu'il a fallu surmonter pour établir un texte fiable. La dernière édition par Roger Duchêne des trois volumes de Correspondance à la bibliothèque de la Pléiade (éditée entre 1973 et 1978, rééditée en 2005) en donne l'état le plus rigoureux et le plus conforme à la réalité possible.
    Ses conclusions avaient été justifiées par une étude très poussée, résumée dans sa thèse complémentaire intitulée Prolégomènes à une édition critique des Lettres de Mme de Sévigné, travail qui accompagnait sa thèse principale Mme de Sévigné ou la lettre d'amour, toutes deux soutenues en Sorbonne en 1969.
    Problèmes et choix évidemment étrangers à Littré. Celui-ci se servait de l'édition existante à son époque, la monumentale édition des "Grands Ecrivains de la France" procurée par Hachette en 14 volumes plus un supplément, et qui reprenait les éditions précédentes du chevalier Denis-Marius Perrin publiées en 1734 et 1754.

    Sérieux du travail
    La diversité des renvois de Littré dans le cas des Lettres marque aussi le sérieux de son travail. En effet alors que plusieurs citations sont suivies de la date du message, certains citations sont suivies d'un simple numéro (ex. "Sev.234").
    En cherchant, on s'aperçoit que ces numéros correspondent à la première édition des lettres de la marquise, celle de 1734, autorisée par sa petite-fille Pauline de Simiane pour faire oublier les précédentes éditions de 1725 et 1726, établies subrepticement avec beaucoup de lacunes et d'erreurs. C'est elle qui avait confié à l'aixois Perrin la tâche de réunir et de publier, en les corrigeant parfois, les textes de sa grand-mère.
    Donc non content de se servir des Grands Ecrivains, Littré est allé chercher ses références à cette première édition. Et quand il fait suivre les citations de la date du message, c'est qu'il emprunte son exemple à l'édition de 1754 parue après la mort de Pauline mais toujours sous l'autorité de Perrin, ou à celle des Grands Ecrivains. Nous ne pouvons déterminer dans ce cas laquelle il a privilégiée.

    Il fit mieux encore
     Alors que la maison Hachette se félicitait en 1872 de la fin du travail considérable entrepris en 1862 sous la direction de Monmerqué puis de Régnier, tous deux membres de l'Institut, un professeur de droit de la Faculté de Dijon, Charles Capmas, découvrait chez un antiquaire de cette ville un manuscrit de la plus grande importance établi en Bourgogne sur des originaux de Mme de Sévigné par un fils de son cousin Bussy-Rabutin. La découverte entamait la fiabilité de l'édition des Grands Ecrivains. Mais belle joueuse, la maison Hachette publia en deux volumes un choix de ce manuscrit.
    Et l'on s'aperçoit que Littré, beau joueur aussi et savant consciencieux, prit connaissance de ces deux volumes de Supplément, et s'en servit pour une nouvelle publication de son oeuvre capitale, faisant dans ce cas suivre sa citation de Lett.inédites, Capmas, puis le tome et la page.
    Bel exemple de ténacité et de sérieux du lexicographe puisque l'édition des Suppléments est de 1876, qu'il avait achevé son Dictionnaire de la langue française en 1873, et qu'il meurt lui-même en 1881 à quatre-vingts ans.

     Deux mots provençaux
     La diversité des renvois peut marquer quelques rares fois une incohérence dans le choix des références à des mots patoisants ou peu usités.
     Le mot pichons cité plus haut, "mot patois de la Provence qui signifie petit garçon, petite fille", se trouve dans le Littré alors que le mot, brancuse, de même origine, ne s'y trouve pas.
     Désignant une belle animation, il vient du verbe provençal brandussa, fréquentatif de branda, secouer et il est pourtant cité deux fois par Mme de Sévigné (voir aussi l.1159, Pl. III, p.730). Pourquoi ? Parce que le passage : "Tout est noble dans cette ville (Avignon). Ah, le joli branduse !", 15 juin 1689, Pl.III p. 618, ne figure pas dans les suppléments du Capmas imprimés par Hachette mais seulement dans le manuscrit (avec une faute d'orthographe d'ailleurs faite par le copiste bourguignon, bronduse).
     Même absence de "grippeminaud", pourtant cité par la marquise pour désigner parfois son gendre. Même raison de cette absence, le mot n'est pas dans le Supplément Capmas, mais seulement dans le manuscrit. Et le manuscrit, Littré ne l'avait pas lu...

    "Miclotte"
     Remarquons en revanche que ce mot, cité au début de cette chronique, "d'origine inconnue" selon Littré, est répertorié par lui soigneusement avec la référence au Supplément Capmas de 1876 (t.I, p.403). Il signifie, d'après le contexte sévignéen, qui ne peut s'aider de ses mains, manchotte. Littré prend même soin de le rapprocher de "manicrot, qui se dit d'invalides mutilés". Laissons-lui la responsabilité du rapprochement !

    "Gris-brun"
     Enfin pour clore ce rapide essai d'explication des choix et des sources de Littré, arrêtons-nous sur un joli mot "gris-brun". Le copiste bourguignon n'a sans doute pas compris cette qualification rare, il l'a remplacée par le banal adjectif "approchantes".
     Pourtant, malgré l'originalité de la notation et de la couleur appliquée à des pensées, Perrin n'a pas fait de correction, appréciant comme il le fait souvent l'inventivité de Mme de Sévigné. Il a publié en 1734 ces réflexions mélancoliques de Mme de Sévigné, seule dans ses Rochers, éloignée de sa fille bien-aimée.
     "J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires... C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver ; et je ne n'en use pas mal, si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, elles y sont tout au moins gris-brun ; j'y pense à vous à tout moment, je vous regrette, je vous souhaite", 29 septembre 1675, édition de 1734, lettre 221.

     Ainsi Littré se référant à l'édition Perrin de 1734 a pu inclure dans son Dictionnaire la charmante indication de couleur. Pourquoi disons-nous celle de 1734, plutôt que celle des Grands Ecrivains de la France ? C'est en vérité parce que Littré nous le révèle lui-même. Il fait suivre la citation d'un numéro comme chaque fois qu'il privilégie cette édition, ainsi que nous l'avons indiqué. Ici c'est le numéro 221, celui qu'occupe la lettre dans l'édition autorisée par Pauline de Simiane.

     Mais rassurons-nous, si le Capmas ne mentionne pas cette couleur insolite, le texte de la Pléiade, lui, n'omet pas le gris-brun. On le trouve dans les variantes de la lettre 431, t. II, variante e à la page 111 de cette édition !