bandeau















"MON UNIQUE PLAISIR..."






Lettre 327, Pléiade, t.I, p. 594-595.

    "À Valence, ce (vendredi) 6e octobre 1673.

    C'est mon unique plaisir que de vous écrire ; la paresse du Coadjuteur est bien étonnée de cette sorte de divertissement. Vous êtes à Salon, ma pauvre petite ; vous avez passé la Durance, et moi je suis arrivée ici. Je regarde tous les chemins comme devant avoir l'honneur de vous voir passer cet hiver, et je fais des remarques sur les méchants endroits. Il y en a où je descends mal à propos ; il y en a aussi que vous devez craindre. Le plus sûr en hiver, c'est une litière. Il y a des pas où il faut descendre de carrosse, ou s'exposer à périr.
    Monsieur de Valence m'a envoyé son carrosse (avec Montreuil et Le Clair,) pour me laisser plus de liberté. J'ai été droit chez lui. Il a bien de l'esprit. Nous avons causé une heure ; ses malheurs et votre mérite ont fait les deux principaux points de la conversation. Il a deux dames avec lui, ses parentes, fort parées. J'ai vu un moment les filles Sainte-Marie, et madame votre belle-soeur. Sa belle abbesse se meurt ; on court pour l'abbaye. Une grosse fièvre continue au milieu de la plus brillante santé ; voilà qui est expédié. J'ai soupé chez Le Clair avec Montreuil ; jamais il ne s'est vu un pareil festin. J'y suis logée. Monsieur de Valence et ses nièces me sont venus voir.
    On dit ici que le Roi est allé joindre Monsieur le Prince. On ne parle point de la paix. Tout le coeur me bat quand j'ose douter de votre voyage. (Je cuis incessamment, et me passe fort bien de parler.) Pour notre Abbé, vous le connaissez, il ne lui faut que les beaux yeux de sa cassette. J'ai une extrême envie de savoir de vos nouvelles. Ma bonne, il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je ne vous ai vue. Je suis à plaindre de vous aimer autant que je fais. Mille respects à Monsieur l'Archevêque ; embrassez le Comte et le Coadjuteur."

    I. LE DOCUMENT
    Deux sources seulement pour cette lettre, le Capmas et l'édition de 1754. Leur convergence montre à l'évidence la fiabilité de la copie manuscrite établie en Bourgogne sous la direction du fils de Bussy-Rabutin, Amé-Nicolas, et découverte en 1873 seulement, par hasard, à la devanture d'un antiquaire dijonnais, par un professeur de Droit Charles Capmas.

    Les variantes de l'édition de 1754, la dernière publiée du vivant du chevalier Denis-Marius Perrin, l'Aixois chargé par Mme de Simiane, petite-fille de Mme de Sévigné, de la publication des lettres de sa grand-mère, sont de peu d'importance.
    Elles consistent essentiellement en ajouts, dits "restitutions", signalés par des crochets obliques dans l'édition, ici par des parenthèses.
    Apparemment le copiste du Capmas n'a pas jugé utile de préciser "vendredi" devant la date. Ni de nommer Montreuil et Le Clair, qu'on retrouve quelques lignes plus loin.
    En revanche il n'a pas compris l'expression culinaire "je cuis", familière à Mme de Sévigné pour dire qu'elle se consume en soucis. Du coup, il a laissé tomber la fin de la phrase "et je me passe fort bien de parler", ce qui nuit à la compréhension de la suite : pendant ce voyage, l'épistolière n'a pas envie de parler à son oncle parce qu'elle est triste.

    II. ECRIRE : L'UNIQUE PLAISIR
    L'essentiel de la lettre réside dans la première phrase. Écrire à sa fille est l'unique plaisir de Mme de Sévigné. Après un séjour de quatorze mois en Provence auprès des Grignan, elle regagne Paris, laissant la comtesse à ses devoirs d'épouse, de mère et de femme de lieutenant général. Sa douleur est immense. La veille, juste après son départ, elle a parlé de "terrible jour". Ce vendredi, elle se précipite dans l'écriture, l'ultime recours pour lutter contre son chagrin, affirmant ainsi que la correspondance est pour elle un besoin d'ordre affectif et non une activité mondaine ou littéraire.
    Elle espère que sa fille la suivra très vite sur le chemin du retour à Paris. Dans cette pensée, elle scrute les moindres accidents du parcours et évoque les moyens de transport qu'empruntera la comtesse. La litière, comme toujours quand il s'agit de sa bien-aimée, lui paraît le plus sûr. Mais il n'y a de sa part aucune volonté de description pittoresque du trajet, seulement le souci du confort de sa fille. Si elle s'occupe de la route qu'elle suit, c'est uniquement pour anticiper le voyage d'hiver que Françoise doit faire. Elle révèle ainsi son obsession à vouloir retrouver au plus tôt celle dont elle vient de se séparer.

    Le souci de distraire sa correspondante toutefois ne la quitte jamais. D'où les nouvelles des gens qu'elle rencontre et que la comtesse connaît. Comme elle est en voyage et donc pressée, les notations se suivent, plus ou moins hachées. Mais fort complètes si l'on prend la peine de s'y attarder et de les lire comme la comtesse les lisait, avec la connaissance qu'elle avait des gens dont on lui parle, ou avec la connaissance que nous en donne l'éditeur minutieux de la Pléiade.
    Arrêtons-nous sur la belle-soeur de Françoise de Grignan, Marie, soeur aînée du comte. La marquise l'a vue au couvent des visitandines, - l'ordre fondé par sa grand-mère Jeanne de Chantal -, qu'elle appelle familièrement les filles Sainte-Marie. Ce n'est pas le couvent de Marie de Grignan. Selon le livre de raison de sa grand-mère Jeanne d'Ancézune, elle fait partie du couvent de La Villedieu, qui a été transféré à Aubenas. Elle est venue vraisemblablement chez les visitandines de Valence pour saluer Mme de Sévigné de passage dans cette ville.

    Mais elle est pressée de repartir pour obtenir le poste de supérieure de son couvent, car son abbesse se meurt. "On court pour l'abbaye", Marie de Grignan aussi... Avec brio Mme de Sévigné "expédie" la raison de la mort inattendue de l'abbesse. Le choix du mot "expédié" convient d'ailleurs à la rapidité du mal qui emporte la religieuse mais aussi au caractère dérisoire de toute mort ou plutôt de toute vie, que ressent profondément l'épistolière.

    Il faut noter que la famille Grignan est toujours très présente dans la Correspondance. Par-delà les compliments obligés de la fin, il y a au début de la lettre l'allusion au Coadjuteur, Jean-Baptiste de Grignan, frère du comte et coadjuteur de son oncle l'archevêque d'Arles, et à sa paresse pour écrire. C'est un de ses défauts dont la marquise a déjà parlé le 12 juillet 1671 par exemple, ajoutant cette fois-là : "Il est d'autant plus criminel qu'il écrit très bien quand il s'en veut mêler".

    L'abbé de Coulange, surnommé le Bien Bon, l'oncle de la marquise, ne saurait manquer au tableau. Après tout il est son compagnon de route. Elle s'en débarrasse avec une citation de L'Avare de Molière, justifiant ainsi qu'elle ne soit pas d'humeur à lui faire la conversation et le renvoyant aux préoccupations financières dont il aime s'encombrer l'esprit.

    Conclusion : Mme de Sévigné se trouve bien à plaindre d'aimer sa fille autant qu'elle fait. C'est qu'elle s'est rendu compte, en femme intelligente qu'elle est, de l'exagération de sa précédente phrase : elle a quitté sa fille la veille et il lui semble qu'il y a bien longtemps...

    Or, deux autres fois dans cette courte lettre, elle est coupable de semblable exagération subjective. Elle juge que Cosnac a bien de l'esprit - et c'est vrai que l'évêque de Valence en avait -, mais ne serait-ce pas parce que ce jour-là il a parlé non seulement de ses malheurs à la cour de Philippe d'Orléans, mais aussi du mérite de la comtesse de Grignan ?

    Quant à la paix que chacun souhaite, elle fait battre le coeur de Mme de Sévigné. Oui, mais parce que si elle ne se faisait pas, le comte de Grignan n'aurait pas son congé pour quitter sa Provence, et par conséquent sa femme risquerait de ne pas venir à Paris aussi vite que sa mère le désire.

    À force d'avoir "le coeur et l'imagination tout remplis" de sa fille, elle en perd son objectivité, et c'est tant mieux ! Il faut aimer passionnément pour ne trouver, en voyage, comme unique plaisir, que d'écrire à l'absente.