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UNE CURE À VICHY






A Vichy, lundi 8e juin 1676 (lettre 517, Pléiade, t.II, p.312-315, extraits)

    (...) Vous êtes en peine de ma douche, ma très chère. Je l'ai prise huit matins, comme je vous l'ai mandé. Elle m'a fait suer abondamment ; c'est tout ce qu'on en souhaite, et bien loin de m'en trouver plus faible, je m'en trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez été d'une grande consolation, mais je doute que j'eusse voulu vous souffrir dans cette fumée. Pour ma sueur, elle vous aurait un peu fait pitié. Mais enfin, je suis le prodige de Vichy pour avoir soutenu la douche courageusement. Mes jarrets se sont guéris ; si je fermais les mains, il n'y paraîtrait plus. Pour les eaux, j'en prendrai jusqu'à samedi ; c'est mon seizième jour. Elles me purgent et me font beaucoup de bien.
    Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyez point danser les bourrées de ce pays. C'est la plus surprenante chose du monde : des paysans, des paysannes, une oreille plus juste que vous, une légèreté, une disposition, enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de basque qui me coûte quatre sols ; et dans ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie d'y voir danser les restes des bergers et des bergères de Lignon. Il m'est impossible, toute sage que vous êtes, de ne vous pas souhaiter à ces sortes de folies.
    Nous avons ici la Sibylle Cumée toute parée, toute habillée en jeune personne. Elle croit guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce serait une chose possible, si c'était ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous dites sur la liberté que prend la mort d'interrompre la fortune est incomparable. C'est ce qui doit consoler de n'être pas au nombre de ses favoris ; nous en trouverons la mort moins amère.
    Vous me demandez si je suis dévote, ma bonne ; hélas ! non, dont je suis très fâchée, mais il me semble que je me détache un peu de ce qui s'appelle le monde. La vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire de grandes réflexions. Mais, ma chère bonne, ce que j'épargne sur le public, il me semble que je vous le redonne ; ainsi je n'avance guère dans le pays du détachement (...)
    Mme de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et doré, et meublé de damas rouge par dedans que lui avait fait préparer Monsieur l'Intendant (du Bourbonnais), avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre ; jamais il n'y eut rien de plus galant. Cette dépense va à plus de mille écus, mais il en fut payé tout comptant par la lettre que la belle écrivit au Roi dans le même temps, qui n'était pleine, à ce qu'elle lui dit, que de cette magnificence. Elle ne voulut point se montrer aux femmes, mais les hommes la virent à l'ombre de M. Morant, l'intendant. Elle s'est embarquée sur l'Allier, pour trouver la Loire à Nevers, qui la doit mener à Tours, et puis à Fontevrault, où elle attendra le retour du Roi, qui est différé par le plaisir qu'il prend au métier de la guerre. Je ne sais si on aime cette préférence.
    (...) Vous êtes bien digne d'être instruite des manières de la duchesse (de Brissac) ; cela passe encore ce que je vous en ai dit. Bayard m'est venu rendre compte du séjour qu'elle a fait chez lui ; enfin elle le mit au point qu'il crut qu'il ne pouvait se dispenser honnêtement de ce qui s'appelle la tourmenter dans son lit, et voyez la belle opinion qu'on a de sa vertu. Il fut persuadé de tout ce qu'on dit des marécages, par la belle défense qu'elle fit. Ne trouvez-vous point plaisant de s'être mise à ce prix ? Mais ceci entre nous, ma bonne, comme vous pouvez penser. Je vous ai mandé ce que dit notre petit Coulanges de sa guérison, qui consiste à ne point rendre les eaux de Vichy ; cela est plaisant.
    (...) Je viens de prendre et de rendre à moitié mes eaux. Il est mardi, à dix heures du matin. Comme je suis bien assurée que, pour vous plaire, il faut que je quitte la plume, je le fais, ma très chère, en vous embrassant de toute ma tendresse, et vous assurant que ces eaux ici me font très bien (...).

    Huit jours de supplice
    Alors que les deux sources Perrin 1734 et 1754 l'omettent, le manuscrit Capmas donne l'indication précieuse des "huit matins" où la marquise a pris la douche. Chiffre annoncé dès le début de la cure, et qui souligne sa persévérance à se soigner, bien qu'elle déteste ce soin et le décrive longuement à sa fille.

    Premier jour
    Ainsi écrit-elle le 28 mai (Lettre 514, 2ème partie, Pléiade, t.II, p.302-303): "J'ai commencé aujourd'hui la douche, c'est une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu sous terre, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme vous fait aller où vous voulez. Cet état où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour tout habillement est une chose assez humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre pour voir encore quelqu'un de connaissance. Derrière le rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une demi-heure ; c'était pour moi un médecin de Gannat (...) Il me parlait donc pendant que j'étais au supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits, et puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées. Mais quand on vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre. Cependant c'est là le noeud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui guérit."

    Quatrième douche
    Et le 1er juin (Lettre 515, Pléiade, t. II, p. 307) : "Mes sueurs sont si extrêmes que je perce mes matelas. Je pense que c'est toute l'eau que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans le lit, il est vrai qu'on n'en peut plus : la tête et tout le corps sont en mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et continue pendant deux heures ; et de peur de m'impatienter, je fais lire mon médecin."

    Plus de rhumatismes pour le reste de sa vie
    Elle est enfin satisfaite et écrit le 4 juin (lettre 516, Pléiade, t. II, p.309) un beau compliment à l'adresse des douches de Vichy : "Je me crois à couvert des rhumatismes pour le reste de ma vie. La douche et la sueur sont assurément des états pénibles, mais il y a une certaine demi-heure où l'on se trouve à sec et fraîchement et où l'on boit de l'eau de poulet fraîche : je ne mets point ce temps au rang des plaisirs médiocres ; c'est un endroit délicieux."

    Il est à noter que ces quatre lettres sont contenues dans le manuscrit Capmas qui n'a pas supprimé les détails corporels et pittoresques notés soigneusement par la marquise pour sa fille, alors que Perrin sans doute par pudibonderie les a omis ou édulcorés.

    De quoi parle donc Mme de Sévigné quand ce n'est pas des soins qu'on lui prodigue ?

    Des distractions qu'offre Vichy aux curistes
    Par exemple les danses et la musique des gens du lieu, - qui ne lui coûtent d'ailleurs guère, "quatre sols tous les soirs. Elle rattache naturellement ces paysans et paysannes aux souvenirs littéraires de L'Astrée et de son peuple de bergers et de bergères, quoique la rivière du Lignon, chantée par Honoré d'Urfé, passe plus au sud, dans le Forez.
    Tout naturellement aussi, elle évoque un autre souvenir littéraire, celui de L'Enéide de Virgile, en parlant de la Sibylle Cumée, le surnom qu'elle donne à Charlotte-Eugénie d'Ailly Péquigny, belle-mère de son ami le duc de Chaulnes, qui est là en cure, elle aussi. Virgile voit en la sibylle le symbole du désordre de l'inspiration, Mme de Sévigné se moque de Mme de Péquigny comme d'une vieille sibylle, continuellement agitée dans son désir de se parer et de paraître jeune. "Cela lui fait pitié." Mais quoique la marquise donne à cette dame soixante-seize ans, "dont elle cherche à se guérir" (lettre 516, Pléiade, t.II, p.309), Charlotte-Eugénie, née selon le Dictionnaire de Moreri en avril 1606, n'en aurait alors que soixante-dix.

    Des rumeurs qui entourent d'autres curistes huppées
    - Mme de Montespan, qui a fait sa cure à Bourbon et en repart. Pas très loin, en vérité : Bourbon est à un peu moins de quatre lieues à l'ouest de Moulins, Vichy à quinze lieues au sud. Tous les détails sont bons à raconter quand ils concernent la maîtresse du roi, honneurs, parcours, récompenses, impatience de la dame à retrouver son amant et sa jalousie insupportable même, puisqu'elle déteste qu'il ne la préfère pas à la guerre.

    - La duchesse de Brissac qui, elle, est à Vichy. Mme de Sévigné ne ménage jamais cette demi-soeur du mémorialiste Saint-Simon, très belle, minaudière et pédante, l'ancienne rivale de la jeune Françoise de Sévigné quand elle dansait, avant son mariage, dans les ballets de cour.
    Elle ne manque jamais une occasion de la dénigrer. Son demi-frère la déclare "parfaitement belle et sage". Les chansonniers du temps et la marquise lui prêtent maintes aventures. C'est le cas ici. L'abbé Bayard, qui habite Langlard non loin de Vichy se sent obligé de l'inviter chez lui et de "la tourmenter dans son lit". Ragots qui doivent rester entre mère et fille évidemment.
    Elle se moque aussi de la "guérison (de la duchesse), qui consiste à ne point rendre les eaux de Vichy". Absurdité patente. Puis elle se moque de ses coliques -suivies de convalescences pleines de langueur- qui lui permettent de recevoir ses visiteurs au lit, "belle et coiffée à coiffer tout le monde", faisant un merveilleux usage de ses douleurs, de ses cris, de ses bras, de ses mains qui traînent sur la couverture, s'appliquant à séduire, embrasant même un pauvre Célestin : "Vous avez tiré de bien près ce bon père ; vous aviez peur de le manquer", persifle la Sévigné.

    De religion, un peu...
    ...en réponse seulement à une question de Mme de Grignan sur sa dévotion, et brièvement. Mais alors, ses réflexions plus sérieuses la ramènent à sa préoccupation unique et permanente, sa fille. En vieillissant, elle se détache du monde, mais ce n'est pas pas encore- pour se tourner vers Dieu, c'est pour donner à Françoise ce qu'elle retire au monde.

    Son "unique plaisir"
    Car après tout, de ses descriptions de Vichy, des cures et des curistes, la marquise se moque. Dans les deux sens, pour en rire mais aussi pour les mépriser. Elle n'ont pur but que d'être pour sa correspondante une occasion de plus de lire ses lettres avec intérêt.
    Pour elle, une seule personne compte, c'est sûr. Une fois encore, elle l'affirme : "Vous écrire, ma bonne, c'est mon unique plaisir, étant loin de vous." Ses observations ironiques et pleines d'esprit sur ce temps de cure ne lui servent finalement qu'à mieux sentir l'importance de la bien-aimée.
    Et comme elle l'a dit en arrivant à Vichy et en répertoriant les curistes venues de Paris : "On vous en aime mieux quand on en voit d'autres" (lettre 511, Pléiade, t. II, p. 295).