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NOVEMBRE AUX ROCHERS






Depuis la fin de septembre 1675, Mme de Sévigné se trouve en Bretagne, chez elle, aux Rochers, à la fois pour surveiller ses terres et faire des économies en "mangeant son blé sur pied". Son principal souci est de rétablir de là, comme depuis Paris, une correspondance régulière avec sa fille. Certes la poste, grâce à la réorganisation de Louvois marche bien, mais les lettres pour la Bretagne doivent passer par la capitale, et c'est une source de retards possibles.
    Les deux lettres choisies montrent à l'évidence ce souci.
    Elles révèlent aussi, et c'est primordial, l'influence certaine de l'arrivée ou des retards des courriers sur l'écriture de la marquise.

    Pour ce qui est des sources, ces lettres - 447 et 448 de l'édition de la Pléiade - sont de valeur analogue, très fiables, puisqu'elles figurent à la fois dans le manuscrit Capmas et dans les éditions de Perrin et ne comportent entre elles que des variantes négligeables.

447. Aux Rochers, ce dimanche 10e novembre 1675


    Je suis fâchée, ma bonne ; je n'ai point reçu de vos lettres cet ordinaire. Je ne sais pas si c'est que le courrier les laisse, comme il fait quelquefois, ou s'il est arrivé trop tard pour qu'on les ait pu mettre le mercredi à la poste de Bretagne. Enfin je pense tout, plutôt que de penser que vous ne m'ayez pas écrit ; j'ai sur cela une extrême confiance. Je sens par ce petit chagrin quelle consolation c'est que d'avoir des nouvelles d'une personne que l'on aime beaucoup. Cela rapproche. On est occupé des pensées que cela jette dans l'esprit et, quoiqu'elles soient quelquefois mêlées de tristesse, on l'aime bien mieux que l'ignorance (....)


448. Aux Rochers, ce mercredi 13e novembre 1675


    Les voilà toutes deux, ma bonne ; il me paraît que je les aurais reçues comme à l'ordinaire sans le voyage qu'a fait Rippert à Versailles. Quelque amitié que vous ayez pour mes lettres, elles ne peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont. Et puisque Dieu veut qu'elles soient présentement ma seule consolation, je suis heureuse d'y être très sensible. Mais en vérité, ma très chère, il est douloureux d'en recevoir si longtemps, et cependant la vie se passe sans voir et sans jouir d'une présence qui m'est si chère. Je ne puis m'accoutumer à cette dureté. Toutes mes pensées et toutes mes rêveries en sont noircies ; il me faudrait un courage que je n'ai pas pour m'accoutumer à cette extraordinaire destinée. J'ai regret à tous mes jours qui s'en vont et qui m'entraînent sans que j'aie le temps d'être avec vous. Je regrette ma vie et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine, puisque tout est si mal rangé pour me la rendre agréable. Dans ces pensées, ma pauvre bonne, on pleure quelquefois sans vous le dire, et je mériterai vos sermons plus souvent, malgré moi, que je ne le voudrai. Car ce n'est jamais volontairement que je me trouve dans ces tristes méditations ; elles se placent tout naturellement dans mon coeur, et je n'ai pas l'esprit de les en tirer. Je suis au désespoir, ma bonne, de n'avoir pas été aujourd'hui maîtresse d'un sentiment si vif. Je n'ai pas coutume de m'y abandonner ; parlons d'autre chose (...)

    I. Les problèmes de régularité de la poste
    Le préambule de ces deux lettres de novembre qui se suivent, soulignons-le, porte donc pareillement sur les problèmes de régularité de la poste et sur le besoin impérieux qu'a Mme de Sévigné des lettres de sa fille.
    A première vue, le second est en longueur le double du premier. Il va en être de même pour la longueur des deux lettres proprement dites, la seconde est deux fois plus longue que la première. Pourtant elle suit à trois jours d'intervalle la précédente. Alors qu'il n'y a pas eu matière à un gonflement des informations.

    La raison tient en réalité à l'envie plus ou moins grande d'écrire de la marquise.
    Le 10, elle n'a rien à répondre à la comtesse puisqu'elle n'a pas eu la lettre attendue. Elle se bat les flancs pour trouver de quoi alimenter sa missive, car elle n'oublie jamais, on l'a vu, que si elle veut que sa fille corresponde avec elle, elle doit lui apporter des matériaux drôles ou du moins inattendus. Or il se trouve qu'elle n'a pas de nouvelles et qu'elle est réduite à "causer".
    De plus malgré sa certitude affichée de n'avoir pas été oubliée de sa fille, elle est triste de n'avoir pas reçu de ses lettres. La morosité étouffe son plaisir à écrire. Comme l'on fait souvent quand on ne sait que dire, elle se réfugie d'abord dans les nouvelles du temps, "froid et gaillard". Elle s'applique ensuite à parler de sujets qui concernent les Grignan en Provence, leurs sempiternelles chicanes avec l'évêque de Marseille, par exemple, mais, mal informée, elle le fait d'une manière vague et plate.
    Elle s'anime en évoquant le marquis de Vins, un Provençal venu à Rennes, et qui proclame bien haut aux amis de la marquise ses liens amicaux avec elle. Elle aime assez se moquer des gens... Puis elle signale qu'il a "touché le coeur" de deux Bretonnes et à propos de ces inconstantes amours, elle se plaît à évoquer le vers d'Alceste, l'opéra à la mode de Quinault et Lully : "Nos champs n'ont point de fleurs plus passagères", mais les amoureux ne veulent point perdre la "saison d'aimer". Une bonne façon de raconter quelque anecdote bretonne -son quotidien- mais en la rattachant à l'actualité théâtrale de la cour, ce qui intéressera davantage sa fille.

    II. Néanmoins son humeur, en ce mois, est triste
    Néanmoins son humeur, en ce mois, est triste. Recluse dans ses Rochers, loin du spectacle des événements parisiens, elle ne prétend pas apprendre à la comtesse "des nouvelles de mille lieues loin", et s'inquiète inconsciemment de n'avoir rien de piquant à confier à sa correspondante.
    C'est pourquoi dans la lettre du 13, bien qu'elle ait reçu à la fois deux lettres de sa fille, le ton est triste aussi. Pourtant elle a plus à dire, les sujets abordés sont beaucoup plus nombreux, et elle s'applique à faire minutieusement écho à ce qu'écrit la comtesse. Néanmoins elle ne peut s'empêcher de laisser paraître sa morosité profonde : elle passe ses jours dans ses bois toute seule, elle craint l'entre chien et loup, elle a besoin d'un grand feu et de bons flambeaux dans sa chambre le soir pour en supporter la solitude.
    Dans le seul passage sur son petit chien, que lui a récemment offert la princesse de Tarente, sa voisine et sa seule interlocutrice valable, on retrouve sa verve et sa façon brillante de narrer. Le nom du chien, Fidèle, est l'occasion de railler rapidement les amours multiples de la princesse. En d'autres temps et d'autres lieux, on pourrait s'attendre à quelques détails croustillants. Mais décidément la marquise n'a pas envie de les évoquer. Elle contera "quelque jour" ses aventures.
    Elle glisse cependant une de ces perfidies pleines d'esprit dont elle a le secret : "J'admire (qu'à son âge, - la princesse a un an de plus que Mme de Sévigné) on veuille seulement laisser entrevoir qu'on a été capable d'aimer et d'être aimée. La bonne princesse en fait toute sa gloire, en dépit de son miroir, qui lui dit tous les jours qu'avec un tel visage il en faut perdre jusqu'au souvenir."
    En revanche elle s'étend sur l'amour de la Tarente pour sa fille. Celle-ci vit en Danemark et se trouve donc éloignée de sa mère, comme Françoise. Mais de cette situation assez semblable, la marquise ne parle que pour glorifier son propre amour maternel. Elle est convaincue de son caractère exceptionnel, unique. D'ailleurs la princesse elle-même, dit-elle, n'oserait pas se comparer à elle en ce domaine. C'est normal, la Tarente a trop aimé : "il faudrait plus d'un coeur pour aimer tant de choses à la fois." Elle au contraire n'a qu'un seul amour, et elle reprend, comme elle le fait souvent, la trouvaille de sa fille : "Vous êtes, comme vous dites, mon préservatif."

    CONCLUSION : Une tristesse contenue
     Mme de Sévigné réussit donc à écrire, à trois jours de distance, deux préambules différents et admirables de tristesse contenue, de réflexions sur la vie et d'amour débordant pour sa correspondante. Elle réussit à donner aussi quelques échantillons de son esprit moqueur et perspicace. Elle ne parvient pourtant pas à tenir ce registre plaisant.
    Si la morosité l'emporte ici, il ne faut pas oublier qu'elle est dans l'humidité de ses bois, que la crise de rhumatisme qui va la terrasser en janvier et l'empêcher un moment de se servir de sa main droite, donc d'écrire, n'est pas loin. Peut-être sentait-elle déjà venir la maladie...