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DES CONFIDENCES SCABREUSES






Lettre 152, Pléiade, t. I, p. 209-215 (extraits).

    De Paris, ce mercredi 8e avril 1671

    "Mon fils vint hier me chercher du bout de Paris pour me dire l'accident qui lui était arrivé. Il avait trouvé une occasion favorable, et cependant oserais-je le dire ? Son dada demeura court à Lérida. Ce fut une chose étrange ; la demoiselle ne s'était jamais trouvée à telle fête. Le cavalier en désordre sortit en déroute, croyant être ensorcelé. Et ce qui vous paraîtra plaisant, c'est qu'il mourait d'envie de me conter sa déconvenue. Nous rîmes fort ; je lui dis que j'étais ravie qu'il fût puni par où il avait péché. Il s'est pris à moi, et me dit que je lui avais donné de ma glace, qu'il se passerait fort bien de cette ressemblance, que j'aurais bien mieux fait de la donner à ma fille. Il voulait que Pecquet (un médecin) le restaurât. Il disait les plus folles choses du monde, et moi aussi. C'était une scène digne de Molière. Ce qui est vrai, c'est qu'il a l'imagination tellement bridée que je crois qu'il n'en reviendra pas sitôt. J'eus beau l'assurer que tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques, il ne peut se consoler. La petite Chimène dit qu'elle voit bien qu'il ne l'aime plus, et se console ailleurs. Enfin c'est un désordre qui me fait rire, et que je voudrais de tout mon coeur qui le pût retirer d'un état si malheureux à l'égard de Dieu.

    Il me contait l'autre jour qu'un comédien voulait se marier, quoiqu'il eût un certain mal un peu dangereux ; et son camarade lui dit : "Eh, morbleu ! attends que tu sois guéri ; tu nous perdras tous." Cela m'a paru fort épigramme.

    Ninon (de Lenclos) disait l'autre jour à mon fils qu'il était une vraie citrouille fricassée dans la neige. Vous voyez ce que c'est que de voir bonne compagnie. On apprend mille gentillesses."

    "Son dada demeura court à Lérida"
    Que la marquise raconte en détail à sa fille la panne sexuelle de son fils avec la "petite merveille" - qui n'est autre que la Champmeslé, comédienne et maîtresse de Racine - peut surprendre. Elle reprend les mots de Condé lui-même après son échec militaire au siège de Lérida devant les Espagnols en 1647 - mots largement répandus dans le public après que Voiture les ait rapportés à Mme de Montausier - et elle les applique à l'échec au lit de Charles.

    Mais ce langage cru et cette absence de pudibonderie ne sont connus que par le manuscrit Capmas. Les premières éditions comme les éditions de 1734 et 1754 laissent tomber le "dada" et remplacent la citation de Condé par des points de suspension, donnant : "une occasion favorable, et cependant... Ce fut une chose étrange". Preuve que le côté scabreux du récit ne leur a pas échappé et leur a semblé inconvenant chez la marquise.

    Le goût des "folies"
    Elle s'est pourtant plu à détailler le récit, pour amuser sa bien-aimée, persuadée que sa fille est avide de "folies" au sens de plaisanteries lestes, et en ce début de la correspondance elle lui promet de lui répéter toutes celles qu'elle entendra (24 avril).
    Elle agrémente même l'échec de Charles de la scène du comédien atteint d'une maladie vénérienne. Il veut se marier, ses camarades l'en dissuadent car il risque de les contaminer : "Tu nous perdras tous." Le bon mot, qui sous-entend les débauches fréquentes à l'époque dans les milieux du théâtre, courait la ville et n'était inconnu ni de Racine ni de Boileau. En ces temps où la marquise s'efforce de plaire à sa fille en lui offrant des lettres plaisantes, voire piquantes, elle pense que l'"épigramme" fera rire sa correspondante.
    Dans le même esprit, elle rapporte les paroles de Ninon de Lenclos à son fils, condamnation sans appel de la froideur du jeune homme, puisque la citrouille, dont les graines "sont considérées comme adoucissantes, est l'une des quatre semences froides majeures des Anciens". Citrouille fricassée dans la neige, on devine à quel sommet peut atteindre cette froideur.

    Condamnation moqueuse du jeune homme, condamnation autorisée s'il en fût, puisque Ninon a été sa maîtresse, et vient de rompre avec lui, "lassée d'aimer sans être aimée". On ne saurait insister davantage sur le manque de virilité du malheureux Charles.

    Et Dieu dans tout cela ?
    Tout de même pour se racheter des friponneries qu'elle raconte et pour reprendre un peu du sérieux qui selon elle sied à une mère, elle ajoute une demi-phrase après le récit du désordre qui la fait rire, "désordre que je voudrais de tout mon coeur qui le pût retirer d'un état si malheureux à l'égard de Dieu". Excuse on ne peut plus brève et qui ne trompe personne.

    Pas plus que l'on ne croit vraiment, au début du récit, que, si elle écoute les confidences de Charles, c'est afin de lui dire "toujours un petit mot de Dieu". Son plaisir à écouter -et à redire longuement la scène- est trop vif pour que sa volonté de sermonner son fils soit crédible. Néanmoins, son honneur de mère chrétienne est sauf : les allusions à Dieu encadrent le récit scabreux !

    Des baisers sur "la gorge"
    La lettre continue, très longue. C'est à la fin que l'on trouve le passage qui a fait couler beaucoup d'encre à propos des sentiments excessifs de la mère pour sa fille, de sa "passion" pour elle, et même de sa préférence pour les femmes. Passage omis dans les éditions et que l'on ne trouve que dans le manuscrit Capmas :
    " Adieu, ma très aimable bonne. Vous me baisez et vous m'embrassez si tendrement ! Pensez-vous que je ne reçoive point vos caresses à bras ouverts ? Pensez-vous que je ne baise point aussi de tout mon coeur vos belles joues et votre belle gorge ? Pensez-vous que je puisse vous embrasser sans une tendresse infinie ? Pensez-vous que l'amitié puisse jamais aller plus loin que celle que j'ai pour vous ?
    Mandez-moi comme vous vous portez le 6e de ce mois. Vos habits si bien faits, cette taille si bien remplie dans son naturel, ô mon Dieu ! conservez-la donc pour mon voyage de Provence. Vous savez bien qu'il ne vous peut manquer."

    Une passion suicidaire
    Sans imiter Somaize, un de ses contemporains, qui juge que Mme de Sévigné n'a d'amour que "pour celles de son sexe", on peut relever le caractère exalté de cet échange de caresses. Un aveu du mois de mars précédent, juste après le départ de Françoise, corrobore le côté excessif de cette passion, les baisers sur la gorge (les seins au XVIIe siècle) et sur les joues : "Votre chambre me tue ; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue d'une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai. Je me fais peur quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois."

    Pourtant, comme le dit Roger Duchêne dans son édition de la Pléiade, les lignes adressées au mari, le comte de Grignan, avant et après l'évocation des tendresses, ruinent toute interprétation scandaleuse du passage.

    Comme les références à Dieu effacent le côté scabreux des mésaventures de Charles ? Peut-être.

    L'épistolière se cherche
    Mais sans aller jusqu'à disséquer les replis plus ou moins conscients de l'âme et de la sexualité de la marquise, contentons-nous ici de marquer que nous sommes au début de la correspondance, deux mois à peine après le départ de la comtesse en Provence, que la marquise n'a pas pris la mesure de ce qu'elle peut décemment écrire ou ne pas écrire à sa fille, et qu'elle laisse aller sa plume.

    Dans le chagrin de la séparation, elle flotte en quelque sorte entre les folies qui la distraient et distrairont, espère-t-elle, sa correspondante, et les aveux de sa passion, l'évocation des gestes amoureux, qui lui échappent parce qu'ils lui manquent trop. Le temps n'est pas encore venu du sacrifice de ses sentiments pour sa fille qu'elle fera à Dieu en vue de son salut, ni du calme qu'elle mettra dans son âme.

    Elle proclamera toujours son amour "fou" pour Françoise, mais elle ne refera pas une semblable évocation et, si, au fil des années, elle se moque toujours gentiment avec sa correspondante des aventures sentimentales de Charles, ce sera désormais de manière plus feutrée.

    En ce mois d'avril 1671, elle ne se doute pas des nombreuses années qui l'attendent à vivre séparée de sa fille. Et pleines de souffrance. Alors, laissons-la profiter encore des scènes "dignes de Molière" et du souvenir des douceurs de sa vie.