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MOLIÈRE, GLORIEUX ET FRAGILE






Une vie racontée pas à pas par un Roger Duchêne à l'érudition inflexible

    Dès la première ligne de la première page, une estocade : non, Corneille n'a pas écrit les comédies de Molière. Ce serpent de mer réapparaît périodiquement depuis que Pierre Louys en a lancé l'idée en 1919 ; son dernier instigateur fut l'informaticien Dominique Labbé, qui avança des statistiques lexicales en 2001. En Belgique, l'avocat Hippolyte Wouters en a fait son cheval de bataille. Mais la lexicologie statistique ne peut fournir avec certitude le nom d'un auteur, a rétorqué un ancien professeur de Labbé qui a taxé son élève de bricolage. Mais le bon sens littéraire ne fait-il pas sentir à qui lit tout Corneille et tout Molière que ce n'est pas la même "petite musique" ?, demande Roger Duchêne. Et comment ne pas relever qu'en son temps aucun des ennemis de Molière, et Dieu sait s'ils furent nombreux et allèrent jusqu'à le soupçonner d'inceste en épousant la fille de sa maîtresse, aucun ne l'a accusé de pas avoir écrit ses pièces lui-même ? Enfin, le meilleur démenti n'est-il pas le déroulement de sa carrière ?

    LES FAITS, RIEN QUE LES FAITS
    Oui, répond Roger Duchêne, qui, ce préambule réglé, nous offre la plus minutieuse biographie qui soit de l'auteur du "Misanthrope". Des faits, rien que des faits : registres paroissiaux, contrats notariaux, factures, lettres, recettes des représentations, inventaires de décès, rien n'échappe à l'oeil fureteur du biographe. Il est vrai qu'il connaît son dix-septième siècle comme l'horticulteur son jardin. Il a édité et annoté la correspondance de Mme de Sévigné (trois tomes dans la Pléiade) et lesoeuvres complètes de Mme de La Fayette, il a raconté les vies de Ninon de Lenclos, de La Fontaine, des femmes au temps de Louis XIV. Aujourd'hui, il raconte Molière pratiquement au jour le jour.

    Né rue Saint-Honoré à Paris, fils et petit-fils de marchands tapissiers, Jean-Baptiste Poquelin fut élevé dans un milieu de bourgeois travailleurs et prospères. Il perdit sa mère à dix ans. A 15, son père lui fit avoir la transmission de sa charge de tapissier ordinaire du roi. Le voilà pourvu d'un métier et d'une charge qui lui donnaient accès à la cour, où il serait de service par roulement un trimestre sur quatre. Cet avenir tout tracé, il l'esquiva à 21 ans en choisissant l'avenir incertain d'une troupe de théâtre ; il prit le pseudonyme de Molière.

    Un avenir incertain mais surtout chahuté, qui lui vaudra de faire de la prison pour dettes avant de devenir le comédien préféré du roi et de devenir riche ; de défier tous les classements : comment être à la fois Louis de Funès, Maurice Béjart, Sacha Guitry et Samuel Beckett ; d'alterner une vie bourgeoise à Paris et la compagnie d'amis libertins dans sa maison de campagne à Auteuil (à se demander si ces amitiés n'étaient pas de nature à le séparer de sa femme, plus que les coquetteries ou les infidélités qu'elle lui aurait faites) ; d'être de plus en plus poussé à renoncer aux rôles tragiques qu'il aimait, notamment dans les pièces de Corneille, pour jouer les comiques, un répertoire jugé inférieur par beaucoup mais qui lui rapportait des succès de rires et de recettes ; d'avoir été un organisateur des fêtes fastueuses de Louis XIV tout en menant une vie privée assez mélancolique (mais était-il fait pour le mariage ?) Bref, Molière adulé par les uns, est objet de scandale pour les autres ; il est soutenu par le roi, mais la cible des "dévots". Pendant une douzaine d'années, à partir de 1659, son existence n'aura cessé de tanguer entre gloire et fragilité.

    DÉFI AUX AUTRES, ET À SA SANTÉ
    Et puis, l'avenir n'était jamais sûr : chaque pièce était un pari sur son accueil à la ville comme à la cour ; la faveur du roi pouvait n'être pas éternelle. Il l'avait fait rire, il était devenu le principal artisan de ses fêtes : nul n'était plus capable que lui de tricoter ensemble une pièce, des intermèdes musicaux et les entrées chorégraphiques dans lesquelles Louis XIV aimait danser. Il inventa pour lui la comédie-ballet et la tragédie-ballet. Il n'était pas disposé pour autant de se transformer en parolier d'opéra. Il craignait, non sans raison, que ce genre figeât l'alliance de la parole et du chant au détriment du parlé. Or, quand le roi eut renoncé à la danse, son goût se porta de plus en plus vers lui. Molière ne fut pas chargé du spectacle de carnaval 1673, confié à Lulli (musique) et Quinault (texte). Mais avait-il besoin d'une commande de la cour pour monter une comédie-ballet ? Il fit "Le Malade imaginaire", créé le 10 février 1673. Ce faisant, il ne lançait pas seulement un défi à ses rivaux, mais à sa propre santé. A l'issue de la quatrième représentation, il mourut. Il avait cinquante et un ans.

    Jacques Franck, La Libre Belgique, 2006.

    Roger Duchêne, Molière, Fayard, 790 pp. , env. 29 euros.