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COURRIER. LOUIS BRAUQUIER






Lettres à Gabriel Audisio (1920-1960) choisies et annotées par Roger Duchêne
    "J'ai fini l'embouchure de la Dumbea, disait Dieu lavant dans l'océan ses mains boueuses d'avoir modelé de facto cet estuaire sur la côte est de la Nouvelle-Calédonie. J'ai repris, il y a quelques jours, ces mots préhistoriques à mon compte ; miracle de la peinture !" (29 novembre 1960). L'humour de la formulation n'exclut pas la sincérité de l'émerveillement du peintre devant sa création. L'artiste est un démiurge qui s'étonne lui-même de ses pouvoirs en contemplant l'oeuvre achevée.
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    La poésie simple et vraie, reposante...
    Quarante ans plus tôt, en 1920, Louis Brauquier s'enthousiasmait déjà de la puissance créatrice qu'il sentait bouillonner en lui : "Je suis content ; j'ai trouvé le sens de mon livre [...]. Mes poèmes sont une lente avance sur le monde. De Marseille au globe entier par les ports. Je crois que j'y suis [...]. J'ai la sensation complète que j'ai trouvé ma voie, bien à moi [...]. Je crois que je fais une oeuvre" (4 avril 1920).

    Toute sa vie, Louis Brauquier conservera cette certitude de "faire une oeuvre" - à défaut de faire une carrière. Se souvenant d'un article maladroit, qui lui avait été consacré trente ans plus tôt, il s'en console en pensant qu'un certain Smith, attaché culturel au Maroc, le lit : "Ceci me confirme dans ce sur quoi j'ai toujours obscurément compté ; non pas la gloire pour laquelle je ne suis pas organisé, mais plus tard, dans les années, l'exégète du Minnesota" (22 mai 1961). Ainsi, dès le 21 avril 1923, écrivait-il à son ami Audisio : "Prends donc l'habitude de dater tes lettres. N'oublie pas que je les garde pour le Lalou de l'avenir." A la veille d'entrer dans la vie active comme au lendemain de la retraite, la confiance est la même dans une postérité choisie, une gloire raisonnable fondée non sur la mode, mais sur le sérieux et la qualité.

    En 1949, un étudiant inconnu de dix-huit ans, G. Ridel, lui écrit de Lorient alors qu'il est en poste à Diego-Suarez : "J'ai une très bonne habitude, celle d'aller une fois par mois dans une librairie" avec l'idée "bien arrêtée de ne pas m'acheter un livre connu du grand public. C'est ainsi qu'en feuilletant, je suis tombé sur Eau douce pour navires, qui m'a été une révélation. Je ne vous dirai pas toute l'émotion que j'ai eue à lire cette véritable poésie simple et vraie, reposante, et, chose rare, nourrissante et trépidante. Je ne veux pas vous dire toute la sensibilité, même cachée, profonde, que je crois y avoir découverte." "Il m'écrit, commente Louis Brauquier, à peu près ce que je lui aurais dicté si j'avais voulu me faire plaisir. Voilà. Les vieux rêves. Idiot va !" (12 mars). Et il rappelle d'un mot ("Tu sais trois jeunes hommes dans cinquante ans, etc.") un thème plusieurs fois développé dans les lettres, et évoqué déjà de Sydney le 14 août 1928 : "Toujours ce secret espoir me reste que, même si c'était fini, deux ou trois de mes vers persisteront à chanter dans la mémoire de jeunes hommes solitaires dans les soirs des ports."

    L'atmosphère de Marseille
    Des ports ? Louis Brauquier se reprend et corrige : "Et je suis bien orgueilleux en parlant des soirs des ports. Assez si, dans le soir inquiétant de Marseille, ils résonnent dans un coeur de dix-huit ans." Le poète sait que son inspiration, même universelle, est originellement liée à sa ville natale, celle qu'il chante dans Et l'au-delà de Suez. ou dans Le Bar d'Escale. Et l'on retrouve, dans les lettres comme dans les poèmes, l'atmosphère de Marseille, de ses rues, de ses cafés, de ses marins, de ses navires. Revenu de permission pendant la guerre de 1939-1940, il évoque du Havre le calme bonheur qu'il a retrouvé quelques jours dans sa ville, à Malmousque : "Le matin m'y trouve auréolé de pipes, le soir tisonnant le feu de bois. Avec ça, il faut que j'aille obligatoirement prendre l'apéritif. Une fois au moins à Cintra, face au Vieux-Port : c'était un soir de pluie, et tout était gris d'un gris doux et lavé comme un pont de navire. Une fois sous les platanes de la place Saint-Ferréol, avant midi, à cette heure merveilleuse du loisir marseillais où le bonheur impalpable est en suspens dans l'air plein de bourgeons et de petites feuilles, dans le laisser-aller des passants oisifs, dans le mordoré des vermouths. Il me faut aussi monter une fois à la Vierge de La Garde" (22 avril 1940). Marseille est au centre de la correspondance comme elle est au centre de la vie de Louis Brauquier.