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NAISSANCE D'UNE RÉGION






Le péché originel
    Le 22 mars 1946, l'Assemblée constituante met fin à l'expérience régionale qu'avait inaugurée le régime de Vichy.
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    Elle avait, le 28 décembre précédent, amorcé cette décision en amputant très largement les crédits nécessaires au fonctionnement des services régionaux et à l'activité des commissaires de la République qui y présidaient : "M. M. Thorez, vice président du gouvernement, écrit Le Méridional du 22 mars, rappelle que le projet de loi répond à une double préoccupation: faire des économies et simplifier l'organisation administrative." On évaluait à cinq mille le nombre des emplois ainsi supprimés. "Vichy, explique Le Provençal du même jour, pour des raisons politiques et policières, avait créé un échelon régional. Le comité français de Libération avait organisé des commissariats régionaux de la République, avec des attributions plus gouvernementales qu'administratives. L'expérience ayant démontré que la coexistence des deux échelons, départemental et régional, est inutilement coûteuse, et surtout impraticable", le gouvernement a prévu "comme première mesure visant à assainir l'administration, la suppression d'un certain nombre de services régionaux".

    Seul Fontlup Esperaber, député MRP, avait pris la défense des organismes contestés. "Il y aurait, disait il, grand intérêt à placer, dans des régions que nous aurions à déterminer et qui seraient d'importance variable, un représentant du pouvoir central en vue de réaliser, non pas une décentralisation, mais au moins "une déconcentration des attributions des divers ministères." Sinon, on risquait "l'ankylose administrative". On ne l'écouta point. De Maurice Thorez à Robert Schuman, on vota pour la suppression à la quasi unanimité. Tout le monde aujourd'hui se veut régionaliste. Tout le monde, en ce temps là, réclamait le retour aux institutions républicaines traditionnelles et, par suite, honnissait la région.

    Vichy était passé par là. Le conseil national en 1941, un projet constitutionnel du gouvernement en 1942 avaient prévu trois sortes de conseils : municipaux, départementaux et provinciaux. Très faiblement décentralisée, la région y est une collectivité territoriale et administrative dotée d'un budget, "centre de coordination, d'information et d'action en vue de renforcer l'autorité de l'État, d'accélérer la décision et de préparer, dans tous les domaines, un renouveau de vie régionale". Sous l'impulsion du gouverneur, haut personnage représentant le chef de l'État dont il incarne l'autorité, le conseil provincial doit se faire l'écho des forces spirituelles, morales, intellectuelles et écononiîques de la province". Il dispose d'un pouvoir de délibération sur les affaires régionales. Il étudie les projets et travaux d'intérêt régional et "répartit entre les départements les dépenses relatives à ces travaux". La régionalisation de Vichy supposait un remodelage territorial, puisqu'elle superposait un cadre plus vaste aux cadres de la commune et du département. Elle entraînait une redistribution des compétences qui aurait vidé le département de sa substance au profit de la collectivité projetée. L'Occupation et la Libération empêchèrent de passer aux réalisations d'une réforme qui ne fut pas même promulguée, mais qui avait suscité de l'intérêt chez beaucoup de ceux qui avaient remarqué que la région s'y confondait avec ce qu'avait été la province.

    Dès le lendemain de son accession au pouvoir suprême, Pétain avait cherché à se concilier les régionalistes. Le 11 juillet 1940, dans son premier discours programme, il avait annoncé son intention de donner à la France une structure qui ferait revivre les anciennes provinces. En Provence, le Félibrige s'en réjouit. Il ne peut, écrit aussitôt un collaborateur de Fe (la Foi), le journal de José dArbaud, "bouder une oeuvre que, depuis bientôt un siècle, il a préparée". La révolution nationale prétend s'inspirer de Mistral, que le maréchal avait connu pendant un de ses séjours dans le Midi. Il lui a, raconte le poète, rendu visite quand il était capitaine à Marseille.: "Il m'invita à déjeuner, nous emportâmes dans un panier un modeste pique nique et nous allâmes nous en régaler à l'ombre d'un vieux chêne. Le soleil brillait, les cigales chantaient à tue tête, une source murmurait tout près. Nous causâmes je ne sais combien d'heures sans nous en apercevoir." Le 8 septembre 1940, jour anniversaire de l'auteur de Mireille, le chef de l'État n'oublie pas d'envoyer un message au Félibrige pour placer ses réformes sous le patronage du grand homme: "Puisse, écrit il, notre renaissance française trouver en Mistral son guide et son maître, son animateur et son inspirateur." Séduit, le capoulié en exercice assure une large diffusion à ces propos et une félibresse, sous le coup de la divine surprise, s'exclame . "Pour un temps, le Midi renonce à ses causes et, avec le maréchal, va loyal et d'accord."

    Le pique nique du poète et du maréchal dans la nature semble justifier par avance le retour à la terre prôné par la nouvelle autorité, qui entendait s'appuyer sur les forces rurales conservatrices du monde poétiquement célébré par Mistral. Et puis, il y avait Charles Maurras, rallié sans ambages au régime et bientôt à la collaboration. Il avait jusque là échoué à sept reprises dans sa candidature au rang de majoral. A la Sainte Estelle de 1941, il y parvient avec quarante voix favorables contre huit bulletins blancs. Les félibres sont divisés, et beaucoup, tel le majoral J. Giordan, sont d'avis d'attendre : "Il ne saurait ètre question à l'heure actuelle de brandir le drapeau de nos revendications méridionales avec une intempestive bravade, comme si l'on espérait plus facilement obtenir satisfaction d'une France vaincue et meurtrie. Nos blessures nous imposent au contraire des ménagements que nous ne lui devions pas jadis." Il ajoute cependant que "se taire ne veut pas dire s'endormir" et qu'"il reste place pour une action autrement féconde que les discours de Sainte Estelle et les manifestes". On peut au moins tirer parti des bonnes intentions affichées par le chef de l'État.

    Le capoulié, dès le 5 juillet, avait écrit en ce sens au ministre de l'Instruction publique, J. Carcopino. "Au moment, disait il, où l'on entreprend la révision des programmes scolaires", l'association qu'il dirige "dont le but essentiel est l'exaltation du patriotisme par l'attachement au sol natal" demande de ne pas oublier de faire une place "à l'enseignement de l'histoire locale" et aussi, "à celui des langues provinciales". Un mois plus tard, Georges Ripert, secrétaire d'État à l'Instruction publique, envoie une circulaire invitant les maîtres "à apprendre le dialecte du pays où ils enseignent et à s'en servir avec leurs élèves". Par arrêté du 27 décembre 1941, la "bienveillance" du gouvernement autorise les instituteurs et institutrices "à organiser dans les locaux scolaires, en dehors des heures de classe, des cours facultatifs de langue dialectale (basque, bretonne, flamande, provençale) dont la durée ne devra pas excéder une heure et demie par semaine".

    Les éléments les plus dynamiques du Félibrige cherchent aussitôt à profiter de l'apparente bonne volonté du gouvernement. Lou Cale, à Marseille, crée une "commission permanente de l'enseignement du provençal" ayant pour but de tenir les maîtres au courant des circulaires et propos gouvernementaux favorables à l'enseignement des dialectes. On y reprend par exemple les propos de Carcopino au congrès de phonétique et de philologie de Toulouse, en décembre 1941 : "Je conçois et je souhaite que l'on puisse faire du dialecte dans des cours complémentaires et facultatifs et dans les formations de jeunesse une sorte de latin du peuple, un latin qui, bien loin d'être un obstacle à l'enseignement du français, le servira comme un frère." C'était peu, car cet enseignement d'une langue dialectale, manifestement subalterne, était octroyé sur un ton qui révolterait aujourd'hui. C'était beaucoup en ce temps là, et l'on voulut surtout y voir., comme l'écrivit le capoulié d'alors, Frédéric Mistral neveu, "un point de départ".

    Le prétendu provincialisme de Vichy et ses maigres concessions en faveur du provençal fonctionnaient comme un piège. Sans qu'on puisse parler d'une collaboration générale et ouverte, la prudence ou l'opportunisme des uns et l'adhésion bruyante de quelques autres (le Félibrige pouvait devenir selon eux "le plus habile, le plus précieux collaborateur du maréchal") allaient pour de longues années jeter une ombre sur une cause dont certains défenseurs s'étaient parfois, à titre individuel, brillamment illustrés dans la Résistance, mais qui ne pouvaient guère revendiquer de lui avoir solidairement appartenu.

    A la Libération, le discrédit jeté sur les régionalismes, fut absolument général. Le Provençal Lucien Gaillard aime à raconter comment, fait prisonnier de guerre, il entendit avec stupéfaction les Allemands demander aux Bretons et aux Corses de sortir des rangs comme non Français afin d'être renvoyés dans leurs foyers. Presque tous les Bretons et tous les Corses s'y refusèrent. Significativernent, on ne fit pas la même proposition aux Provençaux ou aux Occitans ! Mais l'occupant n'hésita pas, surtout en Bretagne, à s'appuyer sur les autonomistes, dont beaucoup durent s'enfuir à la Libération. Le mouvement ne fut certes pas unanime, et il y eut des patriotes bretons dans la Résistance. Mais globalement, lors de la mise en place des instîtutions de 1945, les Français et leurs députés à la Constituante assimilaient provincialisme et régionalisme à la collaboration sans chercher à en discerner les degrés ou les nuances selon les hommes, les tendances intérieures à chaque mouvement, les diverses provinces.

    Plus généralement encore, on identifie alors la région à cette droite qui vient de trahir en soutenant massivement le maréchal. Opinion contestable, car on pourrait assurément montrer, preuves à l'appui, que décentralisation et régionalisation n'ont jamais cessé d'être aussi des idées de gauche. Des premiers jacobins à Léon Blum en passant par Millerand et Briand, il y a toujours eu des républicains de progrès pour les défendre. Hommes de gauche et hommes de droite avaient signé côte à côte le programme de Nancy (Un projet de décentralisation) en 1865. Aux thèses du monarchiste Charles Maurras (la royauté seule permet la région) s'opposaient, en 1905, celles du socialiste Paul Boncour (la régionalisation, c'est la démocratisation). Reste que les gouvernements républicains de la Troisième se sont toujours refusés à modifier les institutions pour donner une place à la région et que, marqués par Barrès et l'idéologie monarchiste, les auteurs des nombreuses propositions de lois déposées en faveur de la régionalisation siégeaient sur les bancs de la droite et du centre plus souvent que sur ceux de la gauche.

    Personne à la Libération ne se souvenait des idées décentralisatrices d'un Paul Boncour. Tout le monde connaissait les grandes lignes du régionalisme d'un Maurras collaborateur. Les hommes de gauche pour se démarquer de la droite, ceux du centre ou de la nouvelle droite pour se distinguer de leurs aînés avaient donc tous à coeur, en 1945, de proclamer bien haut l'unité et l'indivisibilité d'une République retrouvée, d'autant plus chère qu'elle venait d'être mise en danger par les séparatistes, les régionalistes et les traîtres. Il faudra une vingtaine. d'années, une génération, pour effacer ce péché originel.

    Les institutions régionales ne sont guère moins suspectes que le régionalisme. Le 19 avril 1941, l'État français avait créé un préfet régional, disposant de très larges pouvoirs en matière de police et d'économie. Son autorité s'étendait notamment sur la production agricole et industrielle, le ravitaillement, le travail, les transports et l'équipement national. Il devait jouir de pouvoirs largement déconcentrés, conférés par les principaux secrétaires d'État, afin de commander directement aux chefs des services régionaux qu'on venait de mettre, en place (contrôle économique, production agricole et industrielle, sidérurgie, industries mécaniques et électriques, etc.). Au contraire du projet du conseil national qui, pour les institutions futures, prévoyait vingt provinces fondées sur des critères économiques et historiques sans tenir compte des limites départementales, la circonscription du préfet régional résultait d'un simple regroupement de départements.

    On a montré, à propos de Jacques Morane, nommé à Orléans le 6 décembre 1941, ce qu'ont pu être les activités d'un préfet de région en ce temps là : organisation régionale de la police, école régionale d'administration mais aussi d'arts appliqués, centre régional d'animation théâtrale, vaste programme d'action régionale sur le plan économique. Dans un dossier destiné au gouvernement, le préfet résumait lui même son projet: "Sans prétendre constituer une entité capable de se suffire à elle même, explique t il, la région doit, dans l'avenir, avoir une vie propre, affirmer une personnalité tant au point de vue intellectuel, moral, artistique qu'au point de vue économique." D'autres préfets régionaux travaillaient dans le même sens. Plus absorbés par leurs tâches immédiates, ceux des grandes villes comme Lyon, Toulouse ou Marseille n'ont pas eu, semble t il, de si vastes projets.

    Chaque préfet de région demeurait en même temps préfet d'une circonscription départementale, qui devenait de ce fait le chef lieu des départements réunis autour d'elle. En Provence, la région comprenait sept départements : Alpes Maritimes, Basses et Hautes Alpes, Bouches du-Rhône, Corse, Var et Vaucluse, ceux de la région de programme de 1956 et, sauf pour la Corse, les mêmes que ceux de la région actuelle. Préfet des Bouches du Rhône, le préfet de la région Méditerranée résidait au chef lieu de ce département. Un article de la revue Production, daté de novembre 1942, dû au secrétaire général adjoint au centre des Jeunes Patrons, soulignait les mérites de la nouvelle institution, notamment sur le plan économique. "Dès 1940, écrit il, la région est entrée dans la voie des réalisations." Il ne lui déplaisait pas de voir le cadre départemental laisser la place au "cadre plus vivant de la région". Mais cette "révolution sur le plan administratif" n'aura de sens que si les régions "correspondent à une réalité économique". C'est pourquoi des chambres économiques régionales vont être constituées, qui se substitueront aux régions économiques issues de l'initiative de Clémentel en 1917. Grâce à ces nouvelles institutions, on pourra procéder à la décentralisation industrielle, "élément indispensable, sous peine d'enrayer irrémédiablement le fonctionnement de la nouvelle organisation économique" réglementée par une circulaire du 11 juillet. A côté du préfet régional siégera bientôt "la future assemblée économique composée des représentants de toutes les catégories de travailleurs et de toutes les professions". Ces beaux projets n'eurent pas le temps d'être réalisés.

    Mais on proclama haut et fort, pendant ces années, la primauté de l'économique et l'importance du rôle des chambres de commerce. Dès le début de novembre 1944, reprenant une tradition remontant à 1928, on réunit à Marseille la dix huitième conférence des chambres de commerce françaises de la Méditerranée. En janvier 1942, les chambres de commerce françaises et allemandes se rencontrent à Paris. De la défaite jusqu'à la veille de la Libération, la conférence régionale des chambres de commerce de la XIe région éconornique se tient régulièrement chaque trimestre dans les grandes villes de la région afin de faire le point sur la situation et d'étudier les grands travaux à réaliser en commun. Celle de février 1942 célèbre "le tournant de l'organisation économique" nécessité par "la complexité croissante des problèmes d'organisation professionnelle et de répartition des produits", qui n'est pas seulement due aux circonstances. Elle examine le plan décennal en cours d'établissement par la délégation générale à l'équipement national. A Marseille, Jean Bichelonne, secrétaire général à la production industrielle, vante en avril 1942, dans une conférence sur "l'état actuel de l'organisation économique française", les bienfaits de la région. "L'organisation régionale, conclut il, contribuera à ranimer une vie provinciale qu'une centralisation excessive avait amoindrie. Elle permettra aux entreprises de résoudre les questions locales rapidement et sans énerver le pouvoir central. Elle assurera surtout échange rapide d'informations entre les assujettis et l'administration qui permettra, si on le veut bien, de rectifier les erreurs et de mettre plus de justice dans la vie économique." Malgré les avances faites aux défenseurs des cultures locales, quand elle n'est pas policière, la région de Vichy ne se soucie que d'impératifs économiques.

    La pénurie générale empêcha de passer aux réalisations. Fait surprenant, le seul projet qui prit un peu corps concerne... le tourisme. La création d'un comité régional du tourisme, dont le siège serait à Marseille, fut décidée le 21 mai 1942. Le comité de "Provence Côte dAzur"envisagea le 22 juin 1943 de créer des délégués départementaux et délibéra de la publicité à faire pour la région, car "une fois la paix revenue, tout le monde éprouvera un besoin de détente qui pourra se manifester en voyageant". Dans le même esprit, le 26 juin, le comité de la XIe région économique recommandait de dresser un inventaire des ressources locales. Il s'est notamment occupé, rapporte la Revue de la chambre de commerce de Marseille, "de la constitution d'une photothèque, des résultats obtenus par l'enquête sur le recensement des châteaux et gentilhommières, de la recherche de l'aménagement d'un terrain de golf près de Marseille qui ne pourrait que retenir de nombreux touristes dans notre ville, de la création d'un hôtel de tourisme moyen, de la surveillance des chauffeurs de taxis, de l'aménagement de la route de la Corniche et de la construction d'une bibliothèque régionale". On croit rêver. Sept mois plus tôt, le 11 novembre, les troupes allemandes avaient franchi la ligne de démarcation et envahi la zone libre. Quatorze mois après, en août 1944, ce sera le débarquement sur les côtes de. Provence. Les circonstances réduisaient tout effort de régionalisation à l'impuissance ou à la futilité.

    La Libération n'entraîna pas la suppression immédiate de l'échelon administratif régional. Le gouvernement provisoire garda les services créés par Vichy, et le préfet de région, par ordonnance du 10 janvier 1944, fut reconduit sous le nom plus démocratique de commissaire de la République. Il lui revenait en effet de veiller à la restauration de ces institutions. A cette fin, dans des régions remodelées en fonction de la suppression de la ligne de démarcation, il ajoutait aux attributions des préfets supprimés des pouvoirs d'exception lui conférant une sorte de compétence gouvernementale en vue du rétablissement de la légalité républicaine sur les territoires repris à l'ennemi. Les commissaires ne devaient pas en abuser. Raymond Aubrac, nommé commissaire de la République dans la région provençale alors que Marseille était encore occupée, chercha en s'appuyant sur les forces de gauche à rénover la vie politique et à transformer les structures sociales. Il osa procéder à des réquisitions d'entreprise's comme si la France devait aller vers une économie collectiviste. On le remplaça par Haag, haut fonctionnaire qui sut se borner à ses tâches administratives.

    Au niveau national, le territoire étant libéré et de nouvelles institutions mises en place, on délimita plus strictement les pouvoirs du commissaire de la République. Il devenait, fait nouveau, le représentant du gouvernement dans la région, chargé d'y assurer sur le plan horizontal l'unité de direction entre les services. Il "stimule, contrôle, oriente et coordonne l'action tant des préfets que des chefs de service régionaux", précise l'ordonnance du 24 octobre 1945. A en croire l'exposé des motifs, il reçoit pour mission de "se dégager progressivement de l'administration et de se comporter en véritable animateur et contrôleur d'une circonscription élargie". Pour la première fois, un représentant régional devenait l'interlocuteur unique entre le gouvernement et les administrations et vice versa. C'était une expérience originale.

    Elle n'eut pas le temps de se développer : cinq mois plus tard, les députés de la seconde assemblée constituante supprimaient à la fois le commissaire de la République et les vingt et un services régionaux regroupés qu'avait créés le gouvernement de Vichy. On ne supprimait pas toutes les directions régionales, bien au contraire. Le 14 juin, à peine trois mois après le vote du 26 mars supprimant les régions, le ministre de l'Économie nationale décidait la création de directions régionales au sein de l'Institut national de la statistique (INSEE). Chaque ministre pouvait créer verticalement ses échelons régionaux. Ce qu'avaient condamné les constituants, c'était l'existence de directions coordonnées horizontalement sous une commune autorité dans la région.

    La région avait en effet suscité l'hostilité de tous ceux qui, de peur d'être dépouillés de leurs prérogatives traditionnelles, luttaient pour l'avenir de l'institution départementale, qu'une nouvelle circonscription administrative risquait d'affaiblir. Réélus en octobre 1945, les conseils généraux voyaient d'un mauvais oeil le maintien de hauts fonctionnaires dont la vaste circonscription territoriale échapperait à leur influence. Habitués depuis plus d'un siècle à l'égalité entre départements, les préfets se montraient hostiles à la pérennisation de la hiérarchie instituée par Vichy et maintenue pour des raisons de circonstances. En plein débat constitutionnel (elle soumit au référendum le 15 mai 1946 un projet qui fut refusé), la première assemblée constituante polarisait son attention sur les grands principes politiques plus que sur des détails administratifs ou les réalités économiques qui plaidaient en faveur de la région. A Fontlup Esparaber, qui osait la défendre, le parti socialiste opposait le département. de la République, "creuset dans lequel se sont fondus tous les .particularismes locaux, ciment de l'unité française". Il fallait supprimer d'urgence tout ce qui pouvait rappeler les mauvais souvenirs de quatre années d'occupation.

    Allant plus loin, on décida de prévenir toute possibilité de restaurer un échelon régional en décidant de fixer limitativement dans la constitution les collectivités locales décentralisées : entre l'État et le citoyen, il ne pouvait y avoir que deux échelons : la commune et le département. P. Cot, le 18 avril 1946, empêcha tout amendement susceptible d'aller contre ce principe. La deuxième assemblée constituante maintint les mêmes dispositions. Le texte constitutionnel adopté par référendum le 24 octobre précise, dans son article 86, que les seules collectivités territoriales sont le département et la commune. Si on peut en modifier l'étendue par la loi, on ne peut en changer le nombre. En théorie, le département pourrait éventuellement s'étendre sur une plus vaste surface, mais il ne peut y avoir interposition d'une région entre l'État et lui. Républicains et unitaires, les constituants de 1945 et 1946 avaient placé de solides verrous contre toute régionalisation.