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L'IMPOSSIBLE MARCEL PROUST






"Je ne crois pas qu'un type ait un caractère". A dix-sept ans, Proust affirme la multiplicité de ses "moi". Il la sent et l'exprime (à tort) comme une découverte, d'où il tire une "théorie personnelle". On a tort de construire rationnellement le caractère d'un être. "Cette construction est très hypothétique". D'autres actions, d'autres paroles du même personnage peuvent aisément la ruiner et conduire à le voir tout autrement. Il le dira plus tard d'une façon plus argumentée à propos de Sainte-Beuve : la biographie est un genre impossible.

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    Tout particulièrement celle de Proust, qui a plus que personne ressenti sa multiplicité et donné de lui à ceux qui l'ont connu une image changeante, et contradictoire : plein de verve et d'entrain ou profondément triste, insupportable snob ou malade enfermé dépensant jusqu'à son dernier souffle pour consruire son oeuvre, généreux à l'extrême et sordidement avare, infiniment sensible ou vigoureusement sadique, affichant son homosexualité ou la dissimulant trop soigneusement. Affaire de temps et d'interlocuteurs, mais aussi d'humeurs, de santé, de caprice. On ne peut saisir Proust que pas à pas, dans une suite d'instantanés, en le regardant vivre (et écrire) au sein des circonstances.

    Il y faut un gros livre, non pour tout dire et se perdre dans les détails d'une existence somme toute monotone ou dans la foule des anecdotes contés après coup sur lui ou ses amis, mais pour saisir sur le vif ses différences, sa différence. Et surtout retrouver, à travers les méandres d'une vie intérieure d'écorché vif, le cheminement intérieur vers la mise au point d'une pensée et la mise en forme d'une oeuvre, commencée très tôt, réalisée très tard, construction inachevée ; aussi fragile et instable que son être. La première et capitale nouveauté du livre de Roger Duchêne est d'accepter l'impossiblité biographique, et de ne pas réduire un personnage infiniment complexe à quelques grandes lignes simplistes. Il ne cherche pas à bâtir un système, à donner les clés d'un personnage. Il le montre en train de vivre, et surtout de penser. Il suit son cheminement, ses ruptures, ses incohérences. Et il laisse son lecteur découvrir avec lui, au fil des pages, les grandes constantes d'une vie et d'une oeuvre dont l'extrême multiplicité n'exclut nullement qu'elles aient la cohérence d'un sens.

    Cette biographie vient à son heure. Elle était jusqu'alors impossible, faute des documents les plus indispensables. On vient seulement d'avoir de bonnes éditions de l'oeuvre de Proust et on commence seulement à ne plus se perdre dans ses manuscrits, notamment dans leur datation. On vient seulement de retrouver et de publier des lettres du jeune Proust à ses proches et à ses camarades qui jettent une lumière aussi crue qu'indispensable sur ses moeurs d'adolescent et sur sa difficile sexualité. On n'en est plus réduit à d'incertaines suppositions tirées des brouillons d'un premier roman. On sait maintenant, contre l'opinion répandue, qu'il affichait et prônait l'homosexualité au lycée Condorcet, que sa famille ne pouvait pas ne pas en être au courant, qu'elle luttait contre ses tendances en l'envoyant collectivement au bordel, qu'il y a connu le fiasco. On y découvre ses premières déceptions sentimentales, et la première mise en forme de ses pessimistes théories de l'amour. Et un schéma de conduite qui sera constamment le sien : mépriser la fidélité et mener plusieurs amours en même temps, rompre le premier par déception de ne pas obtenir la perfection, tout faire pour transformer l'amour en amitié. Car si le livre de Roger Duchêne ne cherche jamais à réduire la multiplicité proustienne, il aide constamment son lecteur à en découvrir les lignes de force.

    Cette biographie est la première à avoir utilisé l'ensemble de la Correspondance proustienne, dont le vingt-et-unième et dernier volume n'est paru qu'en juillet 1993. Source indispensable. Nul n'était plus qualifié que l'éditeur de Mme de Sévigné à la Bibliothèque de la Pléiade, spécialiste du genre de la lettre, pour l'utiliser avec précision et précaution. C'est dans une lettre à un ami de Condorcet que Proust invente pour la première fois l'ancêtre du narrateur de La Recherche, un personnage qui est pareillement à la fois lui-même et un autre. Une des grandes nouveautés de la biographie de Roger Duchêne est de ne jamais utiliser de textes de Proust sans les mettre en perspective, de ne jamais confondre le je de la personne de Proust avec ceux de ses personnages : son narrateur bien sûr (que Painter confond hélas ! sans cesse avec lui dans sa biographie si réputée), mais aussi tous les autres qui s'expriment en son nom à des degrés divers, dans ses préfaces, dans ses essais, dans ses articles de journaux, dans ses nouvelles de jeunesse.

    Nulle oeuvre (il le reconnaît d'avance dans Jean Santeuil) n'est plus autobiographique que celle de Proust dans ses racines, mais nulle oeuvre n'est plus savamment transposée selon des modes et des degrés divers liés au genre qu'il pratique. Même s'il a eu raison de répéter que la vie n'explique pas l'oeuvre (mais sans doute la fait-elle comprendre plus qu'il ne le reconnaît), il est toujours passionnant de suivre la métamorphose d'une idée ou d'un événement de son support vécu à sa transposition romanesque ou philosophique, de retrouver par exemple la scène fondatrice du baiser du soir et ses cinq avatars fictifs garantie comme réelle, dans son principe sinon dans ses modalités, par une lettre à Barrès, de découvrir la création du mythe de la tante Léonie à partir de la grand-mère d'un de ses amis et de sa propre réclusion de malade beaucoup plus que de ses prétendus souvenirs d'enfance. De voir l'importance dans la formation de pensée de ses études et de ses lectures. C'est encore une des nouveautés du livre de Roger Duchêne que de n'avoir pas laissé de côté sa formation et son cheminement intellectuels et de les avoir exposés très clairement et aussi brièvement que possible d'après les meilleurs travaux des meilleurs spécialistes où ils risquaient de demeurer confinés si un universitaire familier du genre biographique (sa Mme de Sévigné et sa Ninon de Lenclos lui ont valu de "passer"à Apostrophes ; son La Fontaine rivalise très avantageusement celui de Jean Orieux) n'avait pris la peine de servir de médiateur entre ses savants collègues et le grand public. Proust se voulait et était philosophe autant qu'écrivain.

    Ses oeuvres de jeunesse en témoignent autant que La Recherche du Temps perdu. A l'inverse de ses prédécesseurs, Roger Duchêne leur fait une large place. Ce sont des premières rédactions, souvent excellentes en leur genre, du chef-d'oeuvre futur. Comme la vie de Proust s'est largement confondue avec la rédaction et la promotion de ses ouvrages (car il sait l'importance de la publicité et de la presse et y consacre une large part de son temps), le récit biographique doit souvent, et de plus en plus avec le temps, contenir le récit de la conception, de la fabrication et de la diffusion de ses articles, de ses traductions, de ses livres. Les amours, les amitiés, les événements qu'il imagine à partir de sa vie selon une logique principalement littéraire ne font pas moins partie de son existence quotidienne que ceux qu'il a réellement vécus. C'est encore une des nouveautés, et un important mérite de L'Impossible Marcel Proust, que d'avoir parallèlement conté le cheminement de l'oeuvre et le cheminement vers la mort.

    Roger Duchêne sait user de toutes les ressources de la recherche, lui qui s'était jusqu'alors intéréessé à des auteurs classiques sur lesques les témoignages sont rarissimes. Il a eu l'excellente idée de consulter le minutier central des notaires et d'aller chez les notaires consulter les actes qui permettent d'établir, au centime près, le montant de la fortune des grands-parents de Proust (la disproportion est énorme entre les deux côtés), celle du modèle de l'oncle Adolphe, celle aussi de son père, puis de sa mère, avec les deux partages entre les eux frères. Le résultat est surprenant. Seul cet énorme héritage a permis à Marcel de vivre une quinzaine d'années dans les caprices d'un gaspillage effréné qui n'excluait nullement une pénurie journalière. Seul surtout, il lui a permis de financer l'impression de ses livres jusqu'à Swann inclus, avec leurs innombrables corrections et remaniements, sans parler des copies et des dactylographies de ses manuscrits. Nous devons largement l'existence de La Recherche à l'esprit d'économie, pour ne pas dire la sordide avarice, du père et surtout de la mère de Proust.

    Documentation nouvelle, méthode nouvelle, présentation nouvelle (des chapitres courts dont chacun met en lumière une des multiples facettes de la vie et de l'oeuvre de l'insaissable Marcel), il n'était donc pas inutile de donner au public une nouvelle biographie de Proust. Contrairement à l'opinion reçue, il n'y en a pas beaucoup. Celle de Maurois date d'un temps où l'on ignorait encore l'existence de Jean Santeuil. Celle de Painter a beaucoup apporté en son temps, mais tient plus du roman biographique que de la recherche rigoureuse de l'aventure intellectuelle et morale d'un homme aussi "impossible" qu'exceptionnel, et des cheminements à la fois mystérieux et logiques grâce auxquels il en a tiré un chef-d'oeuvre. Une autre plus récente a excellemment fait le point sur le Proust mondain. Elle s'est malencontreusement trouvée caduque dès parution par la publication d'importants documents restés jusque-là inconnus. La biographie de Proust par Roger Duchêne est la première à montrer, enfin, la vie et l'oeuvre de Proust dans tous ses états.

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    Baisers volés

    "Baldassare reposait, les yeux fermés, et son coeur écoutait les cloches que son oreille paralysée par la mort voisine n'entendait plus. Il revit sa mère quand elle l'embrassait en rentrant, puis quand elle le couchait le soir et réchauffait ses pieds dans ses mains, restant près de lui s'il ne pouvait s'endormir". À vingt cinq ans, dans le récit qui ouvre Les Plaisirs et les Jours, pour évoquer une dernière fois le bonheur de la vie, le héros de Marcel Proust se souvient de sa mère, du baiser qu'elle lui donnait quand il était enfant, du temps qu'elle passait dans sa chambre pour le calmer. Ce ne sont pas ses seuls souvenirs. Baldassare Silvande se rappelle aussi "son Robinson Crusoé et les soirées au jardin quand sa soeur chantait", la conviction de son précepteur qu'il serait un jour un grand musicien, l'émotion que cette prédiction donnait à sa mère, le chagrin qu'il lui avait causé en décevant son attente, "le grand tilleul sous lequel il s'était fiancé", la rupture de ses fiançailles, quand "sa mère seule avait su le consoler". Il croit "embrasser sa vieille bonne et tenir son premier violon". Deux secondes plus tard, c'est la fin du héros ; cinq lignes plus loin, celle de la nouvelle.

    Honoré, dans "La Fin de la jalousie", dernier récit du même recueil, sait sa fin prochaine. "Alors un de ses désirs de petit enfant lui revint, du petit enfant qu'il était quand il avait sept ans et se couchait tous les soirs à huit heures. Quand sa mère, au lieu de rester jusqu'à minuit dans sa chambre qui était à côté de la sienne, puis de s'y coucher, devait sortir vers onze heures et jusque là s'habiller, il la suppliait de s'habiller avant dîner et de partir n'importe où, ne pouvant supporter l'idée, pendant qu'il essayait de s'endormir, qu'on se préparait dans la maison pour une soirée, pour partir. Et pour lui faire plaisir et le calmer, sa mère, tout habillée et décolletée, à huit heures venait lui dire bonsoir et partait chez une amie attendre l'heure du bal. Ainsi seulement, dans ces jours si tristes pour lui où sa mère allait au bal, il pouvait chagrin, mais tranquille, s'endormir."

    Dans "La Confession d'une jeune fille", toujours dans le même volume, l'héroïne se souvient, elle aussi sur le point de mourir, que sa mère venait la voir au milieu de mai quand elle passait ses vacances loin d'elle de la fin d'avril à la fin de juin. "Les deux soirs qu'elle passait aux Oublis, elle venait me dire bonsoir dans mon lit, ancienne habitude qu'elle avait perdue, parce que j'y trouvais trop de plaisir et trop de peine, que je ne m'endormais plus à force de la rappeler pour me dire bonsoir encore, n'osant plus à la fin, n'en ressentant que davantage le besoin passionné, inventant toujours de nouveaux prétextes, mon oreiller brûlant à retourner, mes pieds gelés, qu'elle seule pourrait réchauffer dans ses mains..."

    La mère, dans les deux premiers récits, ne se tourmente pas de l'inquiétude de son fils. Elle ne le culpabilise pas. Elle le rassure. Elle cède sans discuter, presque joyeusement, lui apportant suffisamment de paix pour que l'ancienne présence serve encore de viatique au moment de la mort. Son attitude est plus ambiguë dans le troisième. Elle a cessé d'avoir cette conduite conciliante et ne la reprend qu'au moment des vacances parce que le baiser du soir, loin de calmer l'enfant en assouvissant sa tendresse, engendre frustration et rappels. Il a cessé d'être la règle pour devenir l'exception. Dans les trois cas, l'entrée dans la nuit du sommeil, préfiguration de celle de la mort, est une source de terreur pour un enfant nerveux qui a un maladif besoin d'une présence maternelle rassurante. Dans "La Confession d'une jeune fille", le charme opère imparfaitement : son effet se dissipe aussitôt.

    Quelques années plus tard, dans Jean Santeuil, Marcel Proust raconte en détail l'échec d'une première tentative pour sevrer un enfant de son baiser du soir. Pour ce difficile changement, "qui l'agite beaucoup", on a choisi, pensant l'intimider, un jour où il y a un invité à dîner, un médecin. "Nous ne voulons pas qu'il garde ses habitudes de petite fille", lui dit on. Mais Jean est déjà revenu deux fois pour un dernier bonsoir. La troisième, ses parents le reçoivent "assez mal". Il a sept ans. Il devrait triompher de sa nervosité. Il éteint la lumière. Il va sûrement être raisonnable. Mais il rallume bientôt et crie par la fenêtre : "Ma petite maman, j'ai besoin de toi une seconde." La mère se résigne à répondre à l'appel.

    Arrivée dans la chambre de son fils, elle "lui prit les pieds dans ses mains et, sans aller trop doucement pour ne pas les chatouiller, les frotta dans ses mains. Ils se réchauffèrent". Elle veut redescendre. Au moment où elle va fermer la porte, Jean s'élance hors du lit et la rattrape. Crise de larmes. Elle s'installe "avec résignation" au chevet de l'enfant, sous l'oeil étonné d'Augustin, le vieux domestique. L'enfant s'endort. Mme Santeuil redescend. Le visiteur, que sa médecine n'a pas éclairé sur la gravité de l'événement, s'en va en proférant des politesses : "Heureusement, ajoute t il, que les chagrins de cet âge sont sans importance."

    Aux rapides souvenirs de deux mourants, Proust a substitué, dans son projet de roman, qui restera inachevé, le rappel détaillé d'une scène précise et circonstanciée, qui a eu lieu devant témoins. L'invité, qui la vit de l'extérieur. Le domestique, qui a catégoriquement refusé à l'enfant d'aller quérir sa mère. Le père, tout prêt à l'indulgence : "Si sa mère n'y va pas, il ne s'endormira pas, dit il au médecin. Et nous serons bien plus dérangés dans une heure." Le grand père, que cela fâche, parce qu'il est attaché aux principes. Au lieu d'être le tendre souvenir d'un tête à tête de la mère et de l'enfant, le baiser du soir se complique de la présence de tiers qui le rendent impossible, puis inefficace.

    Au début de Du côté de chez Swann, publié en 1913, la mère du narrateur vient d'ordinaire l'embrasser dans son lit. Ce "rite du soir" agaçant son père, elle souhaite "lui en faire perdre le besoin" alors qu'il se retient d'appeler pour avoir un baiser supplémentaire. Quotidiennement douloureux, ce rite est un bonheur, comparé à ce qui se passe quand il y a un invité. Dans ce cas là, l'enfant doit quitter la table à huit heures pour aller se coucher seul. Sa mère l'embrasse "publiquement". Il lui faut transporter jusqu'à la chambre, jusque dans son lit, "ce baiser précieux et fragile". Un jour que l'on devait dîner particulièrement tard, son grand père le trouve fatigué. "Il devrait monter se coucher", dit il. Et son père : "Oui, allons, va te coucher." L'enfant s'approche pour embrasser sa mère. On entend la cloche du dîner. "Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte !" L'enfant s'en va à contrecoeur. Il ne peut s'endormir.

    Incapable de surmonter son angoisse et l'irrépressible besoin d'un baiser qui, croit il, l'apaiserait, il décide d'embrasser sa mère "coûte que coûte". Il se met dans le couloir pour l'intercepter au passage. L'invité part enfin. Elle monte. Elle arrive. "Viens me dire bonsoir", supplie t il, tandis qu'elle lui répond d'une voix entrecoupée par la colère : "Sauve toi, sauve toi, qu'au moins ton père ne t'ait pas vu ainsi attendant comme un fou." Mais le père, contre toute attente, au lieu de se fâcher et de punir, déclare en haussant les épaules : "Tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l'air désolé, cet enfant ; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux !" Et voilà la mère installée dans la chambre de l'enfant, consolant et partageant son chagrin, lui lisant François le Champi de George Sand.

    On s'y laisse prendre. Tout est si précisément raconté, expliqué, commenté, disséqué qu'on s'imagine introduit dans l'intimité familiale des Proust. On entend la voix des parents. On s'identifie à l'enfant. On jurerait que le petit Marcel a réellement vécu cette soirée exceptionnelle. On partage ses scrupules devant la première et douloureuse concession que lui a faite sa mère. Et puisqu'on y parle des livres que la grand mère du narrateur doit lui offrir pour sa fête, on s'imagine du même coup que l'enfant lisait les mêmes... On oublie que, dans une première version du roman, il s'agit de La Mare au diable, dans "Baldassare Silvande" de Robinson Crusoé, et que d'après une lettre écrite à douze ans par Robert, le cadet d'un an de Marcel, les deux frères lisent la série des Voyages involontaires de Lucien Biart, dont les titres (Monsieur Pinson, La Frontière indienne, Le Secret de José) montrent le caractère enfantin.

    Peu de biographes résistent au plaisir de conter la scène du baiser comme un épisode de la vie de Proust. "Nous trouvons dans Swann, écrit Maurois en 1949, le récit d'une scène qui se passa certainement dans l'enfance de Marcel, un soir où sa mère, recevant des amis à dîner, ne put venir l'embrasser dans sa chambre." Dix ans plus tard, Georges Painter : Proust "devait écrire deux récits de cet incident, qui forme la scène d'introduction à la fois de Jean Santeuil et de La recherche du temps perdu. La version de Jean Santeuil est plus proche des faits et renferme sans doute la vérité littérale [comment le sait il ?] C'est celle que nous avons suivie". Plus près de nous, Ghislain de Diesbach évoque la scène du "fameux baiser du soir" en renvoyant aux deux romans, où Proust la traite "en termes presque identiques, ce qui montre à la fois la vraisemblance de l'épisode et l'importance qu'il y attachait". Comme s'il n'arrivait pas qu'un romancier utilise à plusieurs reprises une scène parfaitement imaginaire !

    Cinq récits sur le même thème, écrits à trois moments différents de la vie de l'auteur. Cette répétition trahit l'obsession. Elle ne dit pas quel récit ou quelle partie de récit correspond à la réalité. Parce que Swann reprend le détail des pieds de l'enfant réchauffés dans les mains de la mère déjà utilisé dans "Baldassare Silvande" et dans "La Confession d'une jeune fille", peut on dire qu'il s'agit d'un détail vécu ? Parce que Jean Santeuil et Honoré ont tous les deux sept ans, faut il conclure que le baiser maternel est devenu toute une affaire quand l'enfant a atteint cet âge là ? Sept ans, c'était l'âge de raison selon le catéchisme et la psychologie du temps. D'où peut être l'idée des parents de Proust de sevrer leur fils du bonsoir au lit en ce temps là. À moins que cela ne lui ait donné plus tard l'idée de situer vraisemblablement à cet âge une scène capitale de ses livres. Ou les deux. Et comment décider si l'épisode des pieds réchauffés dans les mains maternelles vient d'une tendre habitude de Mme Proust ou de la compensation romanesque d'un désir frustré de son fils ?
    
    Proust l'a dit à propos de ses personnages : il n'y a pas de clés, même si leurs éléments sont empruntés à des personnes qu'il a connues. Il en va de même des aventures de ses héros. Elles racontent sa vie autrement. Savamment découpée dans le récit, inscrite à la meilleure place dans la vaste ouverture qui introduit Swann et les grands thèmes du roman, l'anecdote du baiser du soir n'a pas à y être racontée comme elle s'est passée, mais comme elle doit l'être pour avoir le maximum d'efficacité sur le lecteur de ce livre là. Avec le temps et au fil des divers récits, elle s'est précisée, amplifiée, modifiée, métamorphosée. Signe du travail du romancier, non de la fidélité accrue du biographe. Il n'y a pas plus de raisons de croire le récit de la Recherche que celui de Jean Santeuil ou ceux des Plaisirs et les Jours. Ils ont tous la même vérité romanesque. Ils nous disent que le coucher et le baiser du soir ont profondément marqué l'imagination de Marcel Proust. Ils ne nous disent ni quand, ni comment, ni pourquoi. Ils ne nous permettent même pas d'affirmer en toute certitude qu'il a effectivement vécu une scène de ce genre. On peut tout au plus la supposer probable.

    Heureusement, pour conter la vie de Proust, le biographe ne dispose pas seulement de ses romans. Il dispose par exemple de ses lettres, où il s'est exprimé autobiographiquement, en fonction des rapports qu'il a eus dans la vie avec divers correspondants. En janvier 1906, peu après la mort de sa mère, il a évoqué sur ce mode l'obsession fondatrice : "Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer."

    De cette confidence, on ne peut pas déduire que les récits de Swann et de Jean Santeuil racontent exactement des épisodes vécus, mais qu'ils correspondent, chacun à sa manière, à la longue suite des appels réitérés du petit Marcel pour le baiser du soir, des refus de sa mère et de ses acceptations différées. Inventés pour tenir leur place dans une fiction et selon la logique des romans où ils figurent, ils se nourrissent de ce que leur auteur ressentait encore au souvenir de ces lointaines épreuves. Rien de plus banal que le besoin enfantin du baiser du soir. Rien de moins normal que la transformation de ce besoin en obsession, puis en impossibilité de quitter sa mère sans drame, même à trente cinq ans. La peur avait été si grave qu'elle persistait à l'âge d'homme.

    Proust en a conté les raisons en 1896, dans la Dédicace autobiographique des Plaisirs et les Jours. "Quand j'étais tout enfant, le sort d'aucun personnage de l'histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l'arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester dans "l'arche". Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l'arche, malgré qu'elle fût close et qu'il fît nuit sur la terre. Quand commença ma convalescence, ma mère, qui ne m'avait pas quitté, et, la nuit même restait auprès de moi, "ouvrit la porte de l'arche" et sortit. Pourtant comme la colombe, "elle revint encore ce soir là". Puis je fus tout à fait guéri, et comme la colombe, "elle ne revint plus". il fallut recommencer à vivre, à se détourner de soi, à entendre des paroles plus dures que celles de ma mère ; bien plus, les siennes, si perpétuellement douces jusque là, n'étaient plus les mêmes."

    Le baiser n'est pas mentionné. Il est inclus dans le souvenir du sevrage qui a suivi la guérison. Pendant sa maladie, le petit Marcel s'était habitué à la présence de sa mère. Elle le protégeait de son mal. Elle le défendait contre la mort. Il s'y était accoutumé comme à une drogue. Un jour est arrivé où il a dû, convalescent, se contenter d'un banal baiser du soir. Mais il n'avait pas confiance dans son nouvel état, qui lui volait sa sécurité. S'il rappelait sa mère, ce n'était pas, lui, comme tant d'autres enfants, pour un baiser supplémentaire avant d'entrer dans le noir, mais dans l'espoir, irréalisable, de continuer à l'avoir près de lui toutes les nuits, toute la vie, pour le garder de tout mal. L'angoisse de l'éloignement, rapportée tant d'années plus tard dans la lettre à Barrès, s'explique par ce traumatisme initial. Au commencement de la vie de Proust était le paradis perdu du cocon maternel qui avait tendrement protégé le petit malade...

    La scène du début de la Recherche n'est pas véridique. La colère de sa mère, explique le narrateur, "eût été moins triste pour lui que cette douceur nouvelle [la présence de sa mère toute une nuit] que n'avait pas connue son enfance". Le petit Proust avait au contraire souvent ressenti cette douceur, puisque sa mère, selon la Dédicace des Plaisirs et les Jours, avait passé beaucoup de nuits dans sa chambre. Évoquant en 1901 le dévouement de Mme de Polignac pour son mari, qui venait de mourir, "elle m'a fait penser rétrospectivement, écrit Proust, à la fatigue que tu prenais, ma pauvre petite maman, à Auteuil, la nuit près de moi, en me racontant les nuits qu'elle passait près de son mari où ils causaient de Mark Twain à 3 heures du matin". Tout y est : la lecture nocturne et le désir inconscient de tenir la place du mari...

    C'est parce qu'il avait éprouvé ce plaisir et qu'il a fallu l'en sevrer que Proust a imaginé cette scène merveilleuse où la mère, pressée par le père, peut légitimement s'installer à nouveau pour une nuit près de l'enfant. La colombe est miraculeusement revenue dans l'arche... Les baisers facilement consentis des récits des Plaisirs et les Jours ne sont pas pour autant de pures fictions, d'imaginaires compensations des frustrations passées. Contrairement à ce que laisse entendre La Recherche, il y avait eu aussi pour Marcel le temps de l'arche, le temps de l'affection permise, le temps du bonheur - celui de la maladie, quand sa mère le veillait dans sa petite enfance.

    Proust s'est longtemps couché de bonne heure. C'était la règle dans les bonnes familles, chez tous les gens organisés. Les traités de bonne éducation rejoignaient les traités d'hygiène pour en recommander l'observation. Un enfant bien élevé était un enfant qui ne traînait pas parmi les adultes pendant la veillée. Il avait besoin de sommeil, et son père et sa mère de liberté. Surtout quand ils attendaient des amis. Plus qu'aujourd'hui, en cette fin du XIXe siècle qui a vu le petit Marcel devenir un homme, le monde de l'enfance avait ses règles et ses horaires à part. Plus d'un petit garçon, bien des petites filles ont dû en souffrir. La plupart s'y sont adaptés. Et tous, ou presque, devenus grands, ont oublié ce qui les chagrinait ou les révoltait. Tous ou presque, devenus parents, ont imposé les mêmes contraintes à leurs propres enfants. Et le monde n'en a pas été bouleversé.

    Le baiser à l'enfant qu'on vient de coucher fait de longue date partie des rites d'apaisement avant la nuit. Nuit de la plongée dans le sommeil, mais aussi de la chambre éteinte. Même aujourd'hui, où l'on peut facilement se rassurer en s'inondant brusquement de lumière électrique, quel enfant peut se flatter d'être à l'abri de la peur du soir et du besoin irrépressible de ce "viatique" ? S'il est arrivé au petit Marcel de le redemander, ou d'appeler sa mère pour qu'elle le lui donne quand d'aventure les circonstances l'en avaient privé, il n'a rien fait là d'extraordinaire. C'est le contraire qui aurait été étonnant. Et l'on a de la peine à croire qu'en accordant de l'importance à une conduite aussi banale il ait pu si magistralement renouveler le roman.