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MME DE LA FAYETTE






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Rien de plus romanesque que la vie de Mme de La Fayette, La Dame de la rue de Vaugirard, où elle grandit, vécut et mourut dans des maisons construites par son père, dont elle hérita le sens des affaires. Promise à un brillant destin dans un Paris où les poètes la disent "incomparable"à dix-sept ans, elle doit bientôt s'exiler en province, en Anjou, puis en Auvergne, le pays de celui auquel on la marie précipitamment. On lui a volé sa jeunesse. Avant vingt ans, elle se défie de l'amour, qu'elle déclare "sentiment incommode".

    Mais elle croit à l'amour tendre des romans de Mlle de Scudéry. Elle le file avec Ménage, un érudit qui se métamorphose, pour Mme de Sévigné, puis pour elle, en poète galant. Il en fait la "Madame Laure" de ses poèmes. Quand elle retrouve la capitale, à vingt-cinq ans, elle lui doit de n'avoir pas été oubliée. Elle lui doit aussi d'avoir pu écrire et publier, anonymement, un premier roman, La Princesse de Montpensier. Reconstituer l'histoire de leurs rapports, c'est éclairer le statut intellectuel, littéraire et moral de celle qu'on a appelée "une précieuse de la plus grande volée" juste avant Les Précieuses ridicules. Après douze années d'amour tendre, ce seront dix-sept ans d'une "liaison" intime avec La Rochefoucauld, fondée sur la "sympathie", qui n'est pas moins singulière que l'aventure sentimentale vécue avec Ménage. C'est dans ce climat qu'est née La Princesse de Clèves, lancée par une campagne de presse exemplaire, la première qui ait entouré un roman. La comtesse refusera pourtant de s'en reconnaître l'auteur.

    Tout cela n'épuise pas le mystère d'un personnage toujours malade, toujours actif, amie de coeur d'Henriette dAngleterre, dont elle a écrit la Vie, agent secret de la duchesse de Savoie, une autre amie de jeunesse. "Elle a cent bras", disait d'elle celle qu'elle a "le plus véritablement aimée", la marquise de Sévigné.

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    Chapitre I : Une naissance obscure

    "Vous ne voyez pas si rarement Mme de Sévigné que vous n'eussiez pu apprendre d'elle que j'étais accouchée." Mme de La Fayette est en Auvergne, à Espinasse près de Vichy, dans le château de son mari. Juste après leur mariage, six mois plus tôt, il l'a emmenée au diable, dans ses terres. On est le 27 août 1655. Elle y a eu vingt et un ans à la mi mars. Elle s'adresse à son ami, l'abbé Gilles Ménage, poète mondain et savant philologue. Comme elle ne veut pas perdre la face, elle plaisante le plaisir qu'il prend à fréquenter sa rivale : "Vous ne parlez guère de moi lorsque vous êtes auprès d'elle." Elle le lui pardonne. La marquise "est bien capable de faire oublier les autres". Nulle confidence sur l'événement même, rappelé en début de lettre, le malencontreux accouchement loin de tout secours dans un château de campagne.

    Rien non plus sur l'enfant, premier espoir de maternité, perdu sans doute puisque, d'après les dates, il devrait s'agir d'une fausse couche. Accoucher peut avoir ce sens. Telle femme, relève Furetière dans les exemples de son Dictionnaire (1690), "a accouché d'un faux germe, ou avant terme". Il n'y mentionne pas l'expression la plus habituelle dans la bouche des dames, et dont on se demande pourquoi Mme de La Fayette ne l'a pas employée pour éviter toute ambiguïté, se blesser. "Prenez soin de vous, veillez à ne pas vous blesser", conseillaient toutes les mères attentives aux grossesses de leurs filles...

    Et s'il s'agissait d'une vraie couche ? Neuf mois plus tôt, Marie Madeleine de La Vergne était à Champiré, près d'Angers. Pour la première fois, elle se peint malade. Elle a mal au côté. La fièvre quarte succède à la fièvre tierce. Elle se voit mourante : "Si vous m'aimiez autant que vous m'avez aimée, écrit elle à Ménage le 29 novembre 1654, vous auriez sujet de craindre de me perdre bientôt." On n'avance pas de telles plaintes, si jeune, sans être gravement perturbée. La mère de la malade les prend très au sérieux, puisqu'elle décide de presser leur retour à Paris. "Nous partirons dans trois semaines, continue Marie Madeleine, ma mauvaise santé nous obligeant à aller plus tôt que nous ne l'avions résolu aux lieux où l'on peut espérer du secours." Le départ est encore avancé : les deux femmes sont déjà dans la capitale au début de décembre.

    On applique à la demoiselle le remède que Molière recommandera bientôt dans L'Amour médecin. On la marie. Le contrat est signé le 14 février 1655 et la cérémonie religieuse célébrée le lendemain. Union bâclée d'une riche héritière avec un homme de bonne et ancienne noblesse, mais qui ne lui apporte assurément que son nom. François Motier, comte de La Fayette, né à Espinasse le 18 septembre 1616, a dix huit ans de plus que sa jeune femme. Il n'a guère profité de cette avance pour s'illustrer. Lieutenant aux gardes françaises, il a combattu à Corbie en 1636, et participé l'année suivante à la campagne de Flandres. C'était le temps où Louise Angélique de La Fayette, sa soeur, avait été distinguée par le monarque parmi les filles d'honneur de la reine. Alors, son oncle, l'évêque de Limoges, et sa parente, Mme de Senecey, l'avaient fait venir à la Cour, avec son père. Mais Richelieu avait pris ombrage des amours platoniques de son maître, et des ambitions qui risquaient de les entourer. En mai 1637, la jeune fille avait décidé de s'enfermer dans un couvent. Son oncle et sa parente durent suivre le chemin de l'exil en même temps que le confesseur du roi.

    A la mort du ministre (décembre 1642), ils avaient été rappelés à la Cour. La reine régente récompensa Mme de Senecey en la nommant gouvernante du dauphin. Cela n'entraîna pas de promotions pour le reste de la famille, et en 1644, peu après la mort de Louis XIII (mai 1643), François de La Fayette vendit sa charge, abandonna l'armée, quitta la Cour et se retira chez lui en Auvergne. Le portrait que fait de lui, en 1638, un de ses oncles, chevalier de Malte, n'est pas des plus flatteurs. "J'ai entretenu mon neveu devant sa soeur [Louise Angélique], écrit il à son frère l'évêque. La tête lui fut lavée doucement et fortement. Je crois que c'est lessive perdue ; néanmoins il accepta les remèdes qu'on lui proposa pour vivre mieux à l'avenir. Je travaille par voies secrètes à le mettre mieux dans l'esprit de ceux avec lesquels il s'est mal conduit. Ma soeur négocie cela. Enfin, il faut essayer d'employer utilement le peu qu'il a de bon en lui. Je ne me rétracte pas du raisonnement que j'ai fait sur sa personne ; au contraire, j'y ferais encore des commentaires moins avantageux." A en croire sa famille, le futur mari de Mlle de La Vergne était alors un fort mauvais sujet.

    Le 15 mars 1649, la Fronde venue, pour s'assurer de sa fidélité, la Cour gratifie cependant François de La Fayette d'un brevet de maréchal de camp. Mais il n'apparaît dans aucun combat. Il est resté dans ses terres près de son père, Jean, dont il recueille la succession en décembre 1651. Avec lui, puis après lui, il est plongé dans de difficiles procès, qui absorbent toute son énergie et le conduisent quelquefois à Paris, en juillet 1654 par exemple. Il n'a pas pu y rencontrer sa future femme, partie pour l'Anjou depuis plus d'un an. En février 1655, son mariage a été rondement mené, quasi sans qu'il ait eu à s'en mêler. "Toutes choses étant conclues dès Limoges par son oncle", dit Tallemant des Réaux, généralement bien informé, "il était venu ici [c'est à dire à Paris], et avait épousé Mlle de La Vergne." Par un curieux hasard, les deux époux sont arrivés en même temps de province, juste pour se marier.

    François de La Fayette faisait une bonne affaire. Par son mariage, sous quelques réserves dues à ce qu'émancipation et mariage ne l'empêchaient pas, jusqu'à vingt cinq ans, de demeurer mineure, Marie Madeleine prenait immédiatement possession de la succession qui lui était échue par la mort de son père, Marc Pioche de La Vergne, cent cinquante mille livres au moins, en maisons et en bonnes rentes. Et en qualité d'unique héritière, elle conservait tous ses droits à la succession maternelle, d'une valeur équivalente. A en juger par les usages du temps, plaisamment codifiés par Furetière dans Le Roman bourgeois, c'était là de quoi épouser "un président à mortier", un "vrai marquis", voire un due et pair. Françoise de Sévigné ne donnera pas davantage, quatorze années plus tard, pour épouser un Grignan. François de La Fayette, à son premier mariage, car il était veuf, s'était, quatorze ans plus tôt, contenté des soixante quinze mille livres de la dot de Sibylle d'Amalvy, fille d'un conseiller au parlement de Guyenne et d'une noblesse fort ancienne. Tout se passe comme si l'héritière parisienne avait été prestement bradée à un noble de province, comme s'il avait été urgent de la marier.

    Impossible, dira t on. Une jeune fille de bonne famille, en ce temps là, était trop surveillée pour qu'une telle aventure pût arriver, et elle ne se serait jamais remise d'un tel déshonneur. Mais à la fin de 1654, la mère de Mlle de La Vergne est toute occupée à sortir son nouveau mari, René Renaud de Sévigné, des embarras où il s'est mis en aidant son allié, le cardinal de Retz, emprisonné par le roi à la fin de la Fronde, à s'évader du château de Nantes. Les enfants s'empressent volontiers d'ajouter leurs sottises aux difficultés des parents. Et les exemples ne manquent pas, dans les commérages du temps, de mariages arrangés pour sauver la réputation de demoiselles devenues grosses par mégarde.

    La marquise de Sévigné, nièce par alliance du René Renaud auquel s'était remariée la mère de Marie Madeleine de La Vergne, s'amuse beaucoup en racontant à sa fille, un jour de juin 1671, l'histoire d'une femme dont M*** "avait un peu avancé les affaires" et qu'il fallut marier d'urgence à un "Monsieur de C* * *" qui se trouva nanti d'un héritier au bout de cinq mois. "La question fut de faire passer pour une mauvaise couche la meilleure qui fut jamais, et un enfant qui se portait à merveille pour un petit enfant mort. Ce fut une habileté qui coûta de grands soins à ceux qui s'en mêlèrent, et qui ferait fort bien une histoire de roman." La dame en question eut de la chance. "L'enfant mourut, heureusement."

    La précipitation du mariage de Mlle de La Vergne ne passa pas inaperçue des contemporains. Choqué de cette conclusion faite "dès Limoges", Tallemant rappelle dans ses Historiettes le petit scandale provoqué par Scarron dans sa Gazette en vers burlesques. "Il s'avisa de mettre qu'un homme sans nom était arrivé le vendredi, s'était habillé à la friperie, et le samedi s'était marié ; qu'il pouvait dire, veni, vidi, vici ; mais qu'on ne savait si la victoire avait été sanglante." Comme il venait à ce moment là d'arriver de Bourbon, quelqu'un s'avisa de dire que "c'était La Fayette et sa maîtresse". L'assimilation s'imposait ! Scarron s'en défendit, dans le numéro suivant de sa Gazette, en invoquant son amitié pour l'oncle du mari, la grandeur de sa famille alors qu'il avait parlé d'"un homme qui n'a point de nom", la différence de Bourbon et de l'Auvergne. Mais il a dû brouiller les pistes.

    La rencontre des dates est frappante. Marie Madeleine et François s'épousent le lundi 15 février, lendemain de la signature de leur contrat. La Gazette contenant le plaisant récit d'un mariage express date du mardi 16. La semaine suivante, le 23, dans le démenti qu'il insère pour couper court aux rumeurs, Scarron prétend qu'il ne sait pas le nom du véritable héros de l'aventure qu'il a racontée, ce qui aurait pourtant été le seul vrai moyen de se disculper. Le public ne le savait pas non plus, qui a facilement et spontanément identifié les épousailles un peu ridicules qu'il avait rapportées avec le mariage rapide de Mlle de La Vergne et de M. de La Fayette. La malice qui mettait en cause le pucelage de l'épousée ne le choqua pas : "L'on doute si cette victoire/ Est victoire sanglante ou non." L'emploi de ce lieu commun gaulois est fréquent, mais il n'est pas constant. Il n'est donc jamais innocent.

    Il en va de même de celui que reprend le gazetier Loret, dans la Muse historique du 20 février. Il souligne la date insolite d'un mariage célébré, et donc en principe consommé, le premier lundi de carême : "La Vergne, cette demoiselle,/ A qui la qualité de belle /Convient si légitimement, /Se joignant par le sacrement /A son cher amant La Fayette, /A fini l'austère diète /Qu'en dût elle cent fois crever /Toute fille doit observer. /Ce fut lundi qu'ils s'épousèrent /Et que leurs feux ils apaisèrent. /Ainsi cette jeune beauté /Peut dire avecque vérité /Que quand le carême commence, /Elle finit son abstinence." Parmi les rumeurs et les interprétations dues à ce qu'avait publié Scarron, cette insistance sur la longue et nécessaire "diète" de la jeune fille ressemble à un démenti, et comme beaucoup de démentis, il donne envie de lire entre les lignes ce qu'il est chargé d'infirmer.

    Roman que tout cela ? Peut être. Mais Mme de Sévigné emploie le mot roman pour une histoire qu'elle raporte comme vraie. Le réel et l'imaginaire se copient mutuellement. A la fin de La Comtesse de Tende, l'un des romans attribués à Mme de La Fayette, l'héroïne avoue à son mari qu'elle attend un enfant d'un autre. Par souci de sa gloire, il décide de n'en "rien laisser voir au public". Il s'en va, la laissant seule face à ses remords. "Enfin, vers le sixième mois de sa grossesse, écrit l'auteur, son corps succomba, la fièvre continue lui prit et elle accoucha par la violence de son mal. Elle eut la consolation de voir son enfant en vie, d'être assurée qu'il ne pouvait vivre et qu'elle ne donnait pas un héritier illégitime à son mari." Puis elle mourut.

    Les romanciers, au XVIle siècle, ne racontent de si sombres affaires que s'ils sont spécialistes, comme Rosset, d'histoires tragiques inspirées des faits divers du temps. Ils hésitent en ce temps là devant le récit d'un adultère, à plus forte raison s'il se double de la naissance d'un enfant illégitime. Conscient de braver l'interdit en rapportant l'aventure de la comtesse de Tende, l'auteur n'a pas osé publier un récit qu'il a peut-être écrit comme une confession, pour donner vie à son histoire secrète, à l'une des formes qu'elle avait fini par prendre dans son imagination. Le roman se nourrit de fantasmes. Une mésaventure de jeunesse expliquerait bien ceux de Mme de La Fayette.

    Il n'y a pas d'enfants illégitimes dans ses autres romans. Mais elle y présente des femmes qui sont ou se sentent coupables envers leur mari. Dans La Princesse de Montpensier, paru en 1662, elle rapporte l'histoire d'une femme vouée par le destin à l'adultère : elle aime le duc de Guise alors qu'elle est destinée à son cadet. Pour des raisons politiques, on la marie finalement à un autre, le prince de Montpensier. Éloignée de la Cour, elle connaît un temps de repos. Puis soudain tout chavire. Ayant retrouvé celui qu'elle a aimé, elle se laisse entraîner malgré elle par le tourbillon de la passion. Elle donnera au duc de Guise la permission et le moyen de s'introduire chez elle. Seuls la venue inopinée de son mari et le dévouement de son ami Chabanes empêchent les événements de suivre leur cours. Elle a péché en intention, et même par un commencement d'action. Elle en mourra. "Elle ne put résister à la douleur d'avoir perdu l'estime de son mari, le coeur de son amant et le plus parfait ami qui fut jamais."

    Dans La Princesse de Clèves, l'héroïne est le modèle de toutes les vertus. Elle n'en est pas moins dévorée d'un amour illégitime pour le duc de Nemours. L'aveu qu'elle en fait à son mari n'arrange rien, au contraire. Il suscite sa jalousie et le conduit indirectement à la mort. "Les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée, dit la princesse à Nemours, lui ont coûté la vie, comme si vous la lui aviez ôtée de vos propres mains." Elle mourra bientôt elle aussi, laissant "des exemples de vertu inimitables", mais sans avoir jamais été maîtresse de son coeur et consciente d'avoir échoué dans sa vie conjugale et sentimentale. Avec ou sans aveu, la faute envers un mari qui ne mérite pas son infortune, et par suite l'impossibilité de survivre pour l'héroïne, sont le support des trois romans. Il leur donne l'air de parenté qu'ont les oeuvres d'un même auteur.

    Suggérée par le rapprochement de certaines dates et confirmée par les circonstances de son mariage, l'existence dans la vie de la romancière d'une sorte de drame initial s'accorde à la vision pessimiste des rapports conjugaux que donnent ses livres. On ne peut donc en écarter l'hypothèse a priori. La littérature n'est pas la vie. M. et Mme de La Fayette ne sont morts ni l'un ni l'autre de leur mariage. Mais le comte a d'assez bonne heure disparu de la vie de sa femme. La comtesse n'a pas, comme ses héroïnes, succombé à ses déplaisirs ou à ses remords dans la fleur de son âge. Mais elle a constamment traîné à partir de ses vingt trois ans une vie maladive.

    En ce cas, le silence de Mme de La Fayette envers Ménage, son meilleur ami et correspondant habituel (elle ne lui a pas annoncé la naissance, mais à Mme de Sévigné seulment) a été calculé. Il lui a permis de vérifier que l'accouchement a paru naturel à Paris, puisqu'on n'en a point bavardé... Elle a bien fait, se dit elle, de s'en aller en Auvergne aussitôt après son mariage pour en faire oublier l'inattendu et la précipitation. A son retour dans la capitale, elle pourrait repartir dans la vie comme si rien ne s'était passé.

    A moins qu'il ne se soit effectivement rien passé. La fièvre annoncée à Ménage était une vraie fièvre, due à l'ennui de la campagne et vite guérie par le retour à Paris. Ou bien elle était un prétexte, destiné à cacher la véritable raison du retour, une union arrangée, de Limoges et Champiré. La jeune fille y trouvait un excellent moyen de promotion sociale. Pour le nom et la noblesse, les Motier de La Fayette l'emportaient de cent coudées sur les Pioche de La Vergne. A en croire les chroniqueurs, ils avaient participé aux croisades avec Saint Louis, et leurs exploits aux côtés de Charles VII, pendant la guerre de Cent Ans, étaient incontestables. Perdu dans ses procès, François, qui avait grand besoin d'argent, avait dû se résoudre à un second mariage moins noble, mais plus riche que le premier. La mésalliance était patente, puisque, pour la mariée, on ne remontait guère au delà d'un Jean Pioche, son grand père, qui se disait écuyer et prenait dans les actes les titres de président et conseiller du roi.

    A Marie Madeleine, cette union apportait un nom, qu'il lui appartenait de remettre en crédit et en faveur. Bonne affaire pour une ambitieuse. La jalousie suffit dès lors à expliquer les goguenardises des gazetiers et leurs plaisanteries usées. En ce temps où, dans l'aristocratie, les filles sont souvent mariées à peine nubiles, on n'est plus pour eux un tendron à vingt ans passés. La nouvelle dame prit le parti d'ignorer les commentaires. Scarron voulut s'excuser. Il écrivit pour cela "une grande lettre à Ménage, qui, étourdiment, l'alla lire à Mlle de La Vergne. Et il se trouva, dit Tallemant, qu'elle n'en avait pas ouï parler". On devine sa déconvenue. La belle alliance risquait de la rendre ridicule.

    Pis encore : au lieu de la redonner à ses amis parisiens, elle la rendit de nouveau provinciale. Son mariage fut bientôt suivi de son départ pour l'Auvergne, où elle accompagna son mari, désireux de lui faire découvrir ses terres et sa gloire de gentilhomme campagnard. Elle s'y résigna, curieuse de découvrir cet autre monde et soucieuse d'accomplir son devoir. Bientôt, elle se réjouit d'être enceinte et de donner sans retard un héritier à la maison dans laquelle elle venait d'entrer. Une fausse couche mit malheureusement fin presque aussitôt à cet espoir. Elle écrivit sa déception à son amie, Mme de Sévigné. Elle espérait qu'informé par elle, Ménage saurait trouver les paroles de réconfort dont elle ressentait le besoin dans sa solitude auvergnate. Il se tut égoïstement, ou bien par ignorance : comme Mme de La Fayette le suppose avec philosophie dans sa lettre, la marquise n'a pas parlé d'elle.

    Entre les deux récits possibles, comment choisir ? Même les documents les plus sûrs sont susceptibles d'interprétations divergentes. De la vie de Mme de La Fayette, on ne connaît qu'une part, et l'on ignore souvent comment elle l'a pensée et sentie. Elle aimait s'entourer de mystère. Elle doit sa notoriété à des livres dont, sauf La Princesse de Montpensier, on ne peut affirmer en toute certitude qu'elle est l'auteur. Pour approcher la vérité, le seul moyen est de rechercher la ligne directrice assurant le maximum de cohérence à ce que nous savons d'elle. Ce n'est pas tout d'assurer que Mme de La Fayette a écrit La Princesse de Clèves, ou de remarquer que Mlle de La Vergne a pu se marier sous l'urgence. Il faut aussi que ces événements aient été préparés par les circonstances et qu'ils s'inscrivent sans heurts dans sa destinée.