bandeau















HISTOIRE DE MARSEILLE : 26 SIÈCLES D'AVENTURES






Un certain nombre de chroniques d'abord parues dans Le Provençal ou Les Nouvelles Affiches de Marseille ont été organisées en chapitres thématiques où chacune apparaît à sa place chronologique. Ainsi recomposée, cette suite d'histoires devient une histoire précise et concrète de la vie quotidienne et des gens de la ville.
4100

    Allons à l'Opéra
    "Jamais peuple n'a mieux compris et plus aimé la grande musique et les grands artistes "que celui de Marseille." Tous les ouvriers savent par coeur Moïse, La Favorite, Norma ou Guillaume Tell." C'est du moins ce qu'affirme Joseph Méry dans Marseille et les Marseillais. Il ajoute même que les ouvriers n'y aiment pas les chansons populaires : "N'attendez pas d'eux qu'ils vous chantent une chanson sur les "doux glouglous", sur "le jus de la treille" et "les charmes de la bouteille". Ils ont en horreur toutes les ivrogneries du Caveau. Ils chantent un choeur de Guillaume Tell, un duo de Lucie ou de Robert, un air de Zampa, un morceau de La Favorite, ou la prière de Moïse. Ce sont des gourmets de la haute mélodie, tous ces hommes du peuple." Pour un Marseillais de ce temps là, le grand théâtre signifie l'opéra.

    Edmond About, de passage à Marseille, a noté dans un livre paru en 1861 cette même ferveur, non sans esprit critique : "J'ai vu de mes yeux les Marseillais au théâtre, et c'est toujours un spectacle intéressant. Ils aiment sincèrement la musique, comme tous les peuples du Midi... Et ils vont à l'Opéra pour autre chose que pour dire "J'y suis allé"." Ils n'agissent pas par snobisme.

    "Sont ils grands connaisseurs, s'interroge E. About ? Je n'en jurerais pas. J'ai entendu hier soir un parterre italien applaudir les chanteurs toutes les fois qu'ils criaient trop haut ; le même phénomène se produit souvent à Marseille." Un amour sincère de l'opéra n'est pas la preuve que l'on a bonne oreille.

    Armandi, "ténor plus que médiocre" avait "fait naufrage "à l'opéra de Paris dans le rôle de Robert le Diable. "Il s'est échoué à Marseille, et là, pour la bagatelle de cinq mille francs par mois (une fortune en ce temps où un ouvrier gagnait souvent moins de cent francs), il excite alternativement l'enthousiasme et la fureur du public. On le siffle ou on l'applaudit dans le même morceau ; on lui jette des pommes et des bouquets, on l'élève aux nues et l'on menace de le noyer dans le port. La devise de ce public devrait être : "à outrance !""

    Curieux temps où l'opéra attirait davantage que les tubes à la mode et où l'on osait siffler même la vedette préférée !

    Les premiers ballons à Marseille
    "Ils ont réussi. Ils l'ont traversée", répétait on partout à Marseille en novembre 1886, il y a un bon siècle. Et en effet le 14 de ce mois là, Capazza et Fondère s'étaient envolés de la plaine Saint Michel, notre place Jean-Jaurès. Ils traversèrent sans encombres la Méditerranée dans leur ballon et atterrirent non loin d'Ajaccio. L'événement est inscrit sur une stèle de pierre, taillée par le sculpteur marseillais Louis Botinelly, au dos de la chapelle des soeurs de l'Espérance, à l'angle de la Plaine et de la rue Sibié. Le carrefour s'appelle depuis carrefour Capazza. En outre, deux rues, donnant respectivement sur les numéros 19 et 25 du boulevard Françoise Duparc, rappellent aux Marseillais les noms des auteurs de l'exploit.

    Ce n'était pas le premier ballon qui s'envolait de la Plaine. Le 27 janvier 1784, on y avait vu pour la première fois un aérostat à Marseille, dans les jardins du sieur Rangoni. Il n'y avait pas encore huit mois que les deux frères Montgolfier avaient fait leur premier vol, le 5 juin 1783, à Annecy. Le physicien Charles avait fait le sien, à Paris, le 27 août. On décida bientôt d'en faire un à Lyon. Il eut lieu le 23janvier 1784 : on se disputa pour monter dans la nacelle. Peu s'en fallut que l'on en vint aux mains.

    Deux Marseillais décidèrent alors de tenter mieux qu'une ascension, un véritable vol en aérostat. Ils s'appelaient Bonin et Mazet et avaient publié le premier Guide marseillais. On ouvrit une souscription et l'on sollicita l'aide de la ville, qui accorda une subvention de 600 livres sous réserve de l'approbation de l'intendant. On la lui demanda en soulignant qu'"une ville comme Marseille ne devait pas être indifférente à des découvertes de cette nature".

    L'expérience fut fixée au 8 mai 1784. Le ballon était installé dans un enclos situé hors de la porte d Aix, sur le chemin de la Belle de Mai, capable de contenir 50 000 spectateurs. Suspendu sur un amphithéâtre, il mesurait 16 mètres de diamètre sur 19 de hauteur. Venus de toutes parts, les curieux assistèrent au départ du ballon, qui monta comme prévu, s'éleva jusqu'à environ 400 mètres et atterrit enfin à un kilomètre de son point de départ.

    Le mouvement de foule provoqué par cet événement avait posé de graves problèmes à l'administration municipale. Elle recourut pour la circonstance à l'aide de deux cents portefaix, chargés de garder la barrière sous les ordres des officiers de la ville. Car la force publique se réduisait, en ce temps là, pour tout Marseille, à trente six hommes et aux cinq cavaliers de la maréchaussée...

    Roger Duchêne, Histoire de Marseille : 26 siècles d'aventures, (préface de Jean-Claude Gaudin), Autres Temps, 1999.