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NINON DE LENCLOS OU LA MANIÈRE JOLIE DE FAIRE L'AMOUR






Dans sa biographie de Ninon de Lenclos, Roger Duchêne revient systématiquement aux faits cachés sous la légende, à la véritable histoire de Ninon, telle qu'on peut la reconstituer au fil du temps à l'aide de documents contemporains et authentiques. Comme souvent, l'histoire est plus belle et plus pittoresque que les inventions romanesques.
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     Pour mieux faire comprendre le personnage de la courtisane, l'audace de sa conduite, et sa précoce réputation d'avoir inventé une manière jolie de faire l'amour", Roger Duchêne a recherché chez les prêtres, chez les médecins, dans la littérature libertine, la façon dont on décrivait alors le corps féminin, les organes sexuels, l'accouplement et ses plaisirs. Il a montré aussi ce qu'était alors le discours amoureux, avec le vif débat qu'il suscitait sur l'emploi des mots réputés malhonnêtes. Car l'originalité de Ninon, c'est d'avoir compris qu'on faisait d'autant mieux l'amour qu'on le faisait aussi avec des paroles, c'est-à-dire avec son intelligence et sa culture.

     Ninon de Lenclos ou La manière jolie de faire l'amour. Un livre broché de 412 pages. Editeur : Fayard ; Édition : Nouv. éd. augm (17 mai 2000).

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    Des charmes légendaires

    "Aimée pendant plus de soixante ans des plus grands seigneurs de la cour", Ninon de Lanclos a "étendu la carrière de la galanterie au delà de toutes ses bornes". Un demi siècle après la mort de cette brune à la beauté douteuse, mais aux charmes certains, on hésite seulement sur la date et sur l'issue de sa dernière passade, et sur le nom de son ultime amant. Ses conquêtes étaient nombreuses et sa femme de chambre aurait pu en réciter une liste aussi longue que celle du valet de Don Juan.

    Dans sa vieillesse, Ninon avait conservé "de la fraîcheur et des appas". Elle restait entourée de soupirants. Selon certains, elle les tenait dans le respect, "ayant renoncé sérieusement aux amourettes". Rémond de Saint Marc, conseiller au Parlement et helléniste connu, était le plus emporté. "Un jour qu'il la pressait avec beaucoup de vivacité de lui accorder ce qu'il lui demandait depuis si longtemps, elle dit enfin qu'elle y consentait, à condition que ce ne serait que dans huit jours. Le jeune homme, content de cette parole, attendit ce terme avec grande impatience et, le voyant enfin arriver, courut avec empressement chez Ninon à l'heure marquée. C'était sur les onze heures du matin. Mais Ninon, l'ayant amusé jusqu'à midi, n'eut pas plutôt entendu sonner cette heure à sa pendule qu'elle lui dit : "Voilà, monsieur, l'heure du berger qui sonne. Je viens justement d'entrer dans ma quatre vingt unième année. Si le coeur vous en dit, vous êtes le maître." A ce discours, Rémond eut si honte de sa sottise qu'il gagna la porte au plus vite..."

    Bret, premier biographe de Ninon, fait d'un abbé le bénéficiaire heureux de l'aventure. Sorti à vingt neuf ans des Jésuites, cet abbé s'attache aussitôt, malgré les cinquante et un ans qui les séparent, à Mlle de Lanclos "dont le goût et les lumières étaient des guides si sûrs". Bientôt, la reconnaissance se joint à l'estime et à l'admiration, "et le jeune disciple sentit des désirs qu'on ne crut d'abord pas réels". Son empressement et ses insistances finirent pourtant par réveiller, "dans un coeur presque éteint, une faible étincelle du feu dont il avait brûlé jadis". Et l'amoureux abbé, "qui connaissait l'axiome de la courtisane Phryné selon lequel le vin doit sa noblesse au nombre des années", ne se rebuta pas d'entendre Ninon lui promettre le terme de ses rigueurs pour le jour de ses quatre vingts ans. "Il força sa bienfaitrice à lui tenir sa parole au temps qu'elle lui avait fixé."

    Voltaire a réduit de dix ans la carrière de Ninon. L'abbé de Châteauneuf a, dit-il, "fini l'histoire amoureuse de cette personne singulière. C'était un de ces hommes qui n'ont pas besoin de l'attrait de la jeunesse pour avoir des désirs, et les charmes de la société de Mlle de Lanclos avaient fait sur lui l'effet de la beauté. Elle le fit languir deux ou trois jours, et enfin l'abbé lui ayant demandé pourquoi elle lui avait tenu rigueur si longtemps, elle lui répondit qu'elle avait voulu attendre le jour de sa naissance pour ce beau gala. Ce jour là, elle avait juste soixante et dix ans. Elle ne poussa guère plus loin cette plaisanterie, et l'abbé de Châteauneuf resta son ami intime".

    Tardifs et contradictoires, ces témoignages établissent surtout qu'au milieu du XVIIIe siècle, il était encore glorieux, même pour de jeunes abbés, d'avoir été distingués par Ninon de Lanclos. Ses dernières faveurs leur ont été données en récompense de leur patience, en complément de leur éducation. Indulgente aux jeunes gens, elle consent à leur faire partager son expérience et à les combler malgré les ans, au mépris de l'image traditionnelle de la vierge séduite par les instantes prières d'un brillant séducteur. C'est le monde à l'envers. Un monde où le désir masculin se discipline en fonction du caprice de la femme. Un monde aussi où la sexualité dure et s'avoue au delà des bornes de la bienséance. Merveille ou monstre ? Prototype de la femme libérée ou modèle de la courtisane prolongée, Ninon peut paraître l'un ou l'autre.

    Rien de plus dangereux qu'un tel pouvoir de séduction. Elle l'aurait éprouvé cruellement dans la mort d'un de ses fils, né "dans sa grande jeunesse" de ses amours avec Gourville, serviteur de Condé, qui aurait suivi le prince aux Pays Bas après la Fronde. Élevé par son père, le jeune homme revint en France en 1661, après la paix. "On le mena chez Ninon comme un seigneur étranger pour lui faire voir la bonne compagnie qui s'assemblait ordinairement chez elle." Il en devint bientôt éperdument amoureux. Elle résista d'abord, accroissant d'autant sa passion. À la fin, pour le satisfaire, elle lui donne rendez vous "dans un jardin auprès de Paris à certaine heure". Mais le gouverneur du jeune homme veille. Il alerte Ninon dans une lettre envoyée au lieu de la rencontre. Elle en prend connaissance avec surprise. À l'arrivée du jeune homme, elle le prie de lire ce qu'elle vient de recevoir. Puis elle s'éloigne pour ne pas être "témoin de ses premiers transports". À son retour, elle le découvre expirant, percé de son épée. "Sa douleur fut d'autant plus grande qu'elle n'osa en découvrir la véritable cause en ce temps là. Mais elle l'avoua dans la suite à ses amies, et le fait est aussi certain qu'extraordinaire."

    Au lieu d'être atténué comme dans cette version de l'aventure, l'inceste est parfois fortement souligné comme dans cet autre récit, où le jeune homme est présenté comme l'aîné des deux enfants que Ninon a effectivement eus de Villarceaux. "J'avais toujours entendu dire qu'il ignorait qu'elle fût sa mère et que, Ninon ayant longtemps résisté à ses empressements et lui ayant enfin découvert ce secret, il s'était tué sur le champ de désespoir. Mais ce fait n'est pas vrai. Il savait qu'il était son fils, et cependant n'en était pas moins empressé auprès d'elle. Enfin, après plusieurs sollicitations inutiles, un jour qu'elle était à la campagne, l'ayant trouvée seule, il vint à elle avec plus de vivacité que jamais et lui dit que, si elle ne consentait pas à ses désirs, il n'avait plus d'autre parti à prendre que de se donner la mort. Ninon se fâcha et le renvoya sans vouloir l'écouter. Peu de temps après, elle entendit un coup de pistolet. On courut à l'endroit où on avait entendu le bruit, et on le trouva mort. Les amis de Ninon trouvèrent moyen d'assoupir cette affaire." Le jeune homme n'avait pas dix huit ans, sa mère atteignait la quarantaine.

    Dans un autre récit, beaucoup plus détaillé, elle a vingt-cinq ans de plus quand elle inspire "une passion funeste" à un fils chéri, le chevalier de Villiers, dont le père est cette fois Jarzé. Elle le reçoit chez elle "comme elle recevait alors les jeunes gens de la plus haute naissance, que leurs parents venaient la prier d'admettre au nombre de ses amis pour y prendre, si j'ose le dire, cette fleur du monde qu'elle avait l'art de répandre sur tous ceux qui l'approchaient". Jarzé, qui destinait son fils "à des emplois où les grâces de la figure et de l'esprit pouvaient être essentielles, ne voulut pas lui faire perdre des leçons si utiles pour lui et auxquelles il avait plus droit qu'aucun autre". Mais le chevalier de Villiers avait un coeur sensible et sa reconnaissance pour le bon accueil de Ninon se transforma bientôt en sentiments plus tendres, encouragés inconsciemment par la préférence involontaire qu'on lui marquait. "Cent fois, il ne sut que penser de quelques regards où se peignait de la tendresse."

    Quand Ninon s'aperçut de l'amour que le jeune homme n'arrivait plus à lui cacher, elle essaya contre lui les secours de la rigueur et de l'absence. Il lui promit de ne plus l'aimer. Vainement. Un jour, elle le fit passer dans son cabinet : "Levez les yeux sur cette pendule, insensé que vous êtes. Il y a maintenant plus de soixante cinq ans que je vins au monde. Me convient il d'écouter une passion comme l'amour ? Est ce à mon âge qu'on peut aimer et qu'on doit être aimée ? Rentrez en vous même, chevalier. Voyez le ridicule de vos désirs et celui où vous voudriez m'entraîner." Les larmes versées en prononçant ces mots par l'objet de sa passion ne firent qu'augmenter les désirs du jeune homme. "Est ce là, réplique t il, cette Ninon si tendre et si philosophe ? N'a t elle pris que contre moi cette ombre de vertu qui suffit à son sexe pour se croire estimée ?" Prisonnière de son personnage, la séductrice ne sait que répondre et ordonne au jeune homme de sortir.

    Elle décide de frapper un grand coup, et après avoir consulté Jarzé, qui la délivre du secret, elle convoque le chevalier dans sa petite maison de Picpus, au faubourg Saint Antoine. Il y vole comme à un rendez vous galant. Il trouve sa dame seule, mais triste et abattue. Il lui redit son amour, qui surpasse toute raison. N'écoutant que son ivresse, il se porte "à la dernière extrémité" quand Ninon, indignée, s'écrie : "Arrêtez, cet affreux amour ne sera point au dessus des devoirs les plus sacrés." Elle lui découvre sa naissance. Mais le jeune homme "prononce à peine une fois le doux nom de mère", tant il sent brûler dans son coeur la même ardeur criminelle. Il s'enfuit et, dans un bosquet proche, se jette bientôt sur son épée. Ninon l'y trouve et, "dans ses yeux presque éteints", aperçoit encore de l'amour...

    L'aventure, après tout possible dans sa version la plus sobre, est devenue, enrichie de détails, un invraisemblable épisode de roman tragique. Le prétendu biographe de Ninon y reprend, à sa manière, l'histoire racontée quelques années plus tôt par Lesage qui, en 1735, dans Gil Blas, avait rapporté la même horrible catastrophe. La vieille Inisilla de Cantarilla y provoque de la même façon le suicide de son fils, le jeune Don Valerio de Luna. On y avait déjà vu, prétend-on, une transposition des malheurs de Ninon. À moins, plus vraisemblablement, que ses premiers biographes n'aient trouvé dans le roman l'idée de la mésaventure qu'ils lui prêtent. Aux personnages hors du commun, il faut des épreuves hors série. Ainsi s'opère la transfiguration de l'ancienne courtisane. Seules les hésitations sur l'identité du père de son fils rappellent la légèreté de ses moeurs. Pour le reste, elle est entrée dans la légende.

    Légende ambiguë. Elle valorise l'héroïne, dotée d'un pouvoir de séduction hors du commun. Mais elle pose aussi des limites. Ninon, femme libre, ne peut transgresser toutes les lois. Elle peut reculer les bornes de la galanterie par le nombre de ses amants ou la longévité de sa vie sexuelle ; l'inceste lui demeure interdit. La mort du chevalier de Villiers rappelle la force des tabous. La morale prend sa revanche en punissant durement Ninon d'un amour dont la vie qu'elle a menée la rend responsable. Si la puissance et la durée de ses charmes sont indéniables, il ne lui a pas été permis d'en jouir impunément. Femme fatale, elle a dû payer son tribut au destin. Pour avoir voulu aller jusqu'au bout de sa sexualité, elle a été atteinte dans sa maternité et n'a pas réussi à assumer toute sa féminité. Cet échec empêche son défi d'être exemplaire. L'irrégularité de sa conduite en devient moins inquiétante.

    L'invention de Noctambule résulte des mêmes peurs devant une vie d'exception. Les premiers biographes de Ninon la prétendent mise en circulation par plaisanterie vers 1692. Un petit homme vêtu de noir, "âgé sans être cassé", se serait introduit chez elle, "une petite cassette fort légère à la main". Sans épée et d'assez mauvaise mine, il avait les yeux pleins de feu et la physionomie spirituelle. "Vous voyez en moi, dit il à Ninon, qui avait alors dix huit ans, un homme à qui toute la terre obéit. J'ai présidé à votre naissance. Je dispose à mon gré du sort de tous les humains. Je viens savoir de vous de quelle façon vous souhaitez que je dispose du vôtre. Il ne dépend que de vous d'être la personne la plus illustre de votre siècle. Je vous apporte la grandeur suprême, des richesses immenses, la beauté éternelle. À vous de choisir. - Je préfère la beauté, répond Ninon sans hésiter. - Accordé, repartit le petit homme en tendant de vieilles tablettes noires à feuilles rouges, à la seule condition de garder le secret et d'inscrire votre nom ici. Je vous donne le pouvoir de tout charmer. Depuis six mille ans que je parcours l'univers d'un bout à l'autre, je n'ai trouvé sur la terre que quatre mortelles qui en fussent dignes : Sémiramis, Hélène, Cléopâtre, Diane de Poitiers. Vous êtes la cinquième, et serez la dernière à qui j'ai résolu d'en faire don. Vous paraîtrez toujours jeune et toujours fraîche. Jamais vos amants ne vous quitteront et vous les quitterez toujours la première. Vous ne vieillirez pas. Vous ferez des passions dans un âge où les autres femmes ne sont environnées que des horreurs de la caducité."

    Ninon, ajouta le vieillard, ne le reverrait qu'une fois. Elle n'aurait plus alors que trois jours à vivre. Puis il disparut en disant : "Sachez seulement que je m'appelle Noctambule." Le public accueillit avec empressement cette histoire prodigieuse. Il lui donna même une suite. Le bruit courut que l'homme en noir pénétra de force jusqu'à la chambre de Ninon mourante. Il approche de son lit. Il en ouvre les rideaux. Elle le reconnaît. Elle pâlit. Elle jette un cri horrible, et le petit homme, après lui avoir annoncé sa fin dans le délai prévu, lui montre sa signature et disparaît en s'écriant d'une voix terrible : "Tremble. C'en est fait. Tu vas tomber en la puissance de Lucifer."

    Réchauffée pour Mlle de Lanclos, cette histoire avait été imaginée plus d'un siècle avant sa mort. On l'avait faite pour la femme d'Henri de Montmorency, morte soupçonnée de poison en 1599. "Cette femme, rapporte t on, qui avait été extrêmement belle, devint un moment après sa fin si noire, si hideuse et si défigurée qu'on ne la pouvait regarder qu'avec horreur." On raisonna sur la cause de l'événement, et l'on jugea que "le diable, avec qui elle avait fait un pacte dans sa jeunesse, était venu dans sa chambre sous la figure d'un petit vieillard habillé de noir et l'avait étranglée dans son lit". La beauté est comme un poison que l'on se procure aux enfers. Toute puissance qui dépasse l'ordinaire est forcément d'origine diabolique. La tradition le prouve. Celle qui rattache Ninon à une lignée de quatre prestigieuses séductrices. Celle aussi qui la fait ressembler à Louise de Montmorency, l'empoisonneuse. Ses conquêtes, toutes réelles et même physiques qu'elles aient été, ne deviennent acceptables et crédibles que replacées dans un imaginaire où elles sont à la fois refoulées et magnifiées.

    Dans l'épisode de Noctambule comme dans celui du suicide de son fils, Ninon de Lanclos échappe à l'histoire pour inscrire son destin aux confins du roman et de la légende. Même la durée de sa sexualité semble tenir du prodige. Les charmes qu'elle a prodigués toute sa vie ne s'expliquent pas sans un pouvoir magique. Un demi siècle après sa mort, la courtisane est devenue une héroïne dont le destin peut être présenté par les philosophes comme un modèle de vie heureuse et libérée. Mais ce bonheur et cette libération restent, pour la plupart, des péchés qui appellent punition. Ses aventures peuvent faire rêver ; elles ne doivent pas être imitées.

    Le public croit sans peine à l'invention de Noctambule, et l'inconscient collectif adapte immédiatement à celle qui a transgressé les lois du vieillissement et de la pudeur les terribles paroles de Lucifer. Même magnifiée par ses premiers biographes, Ninon demeure une femme damnée.