bandeau















MADAME DE SÉVIGNÉ ET LA LETTRE D'AMOUR






Vie mondaine et lettres galantes.
    Réalité vécue et art épistolaire. Madame de Sévigné et la lettre d'amour, Bordas, 1970, 417 pages ; rééd. Klincksieck, 1992, 436 pages.
800

    Les lettres de politesse, qui ne traduisent qu'indirectement la vie mondaine, ne furent pas les seules à provenir d'elle. Mlle de Scudéry a excellemment défini, sous le nom de lettres galantes, un autre type de lettre, produit privilégié du commerce mondain : "C'est proprement en celles là, affirme Plotine dans une "Conversation sur les lettres" reprise de son roman Clélie, où l'esprit doit avoir toute son étendue ; où l'imagination a la liberté de se jouer, et où le jugement ne paraît pas si sévère qu'on ne puisse quelquefois mêler d'agréables folies parmi des choses plus sérieuses. On y peut donc railler ingénieusement ; les louanges et les flatteries y trouvent agréablement leur place ; on y parle quelquefois d'amitié, comme si on parlait d'amour ; on y cherche la nouveauté ; on y peut même dire d'innocents mensonges ; on fait des nouvelles quand on n'en sait pas ; on passe d'une chose à une autre sans aucune contrainte ; et ces sortes de lettres étant à proprement parler une conversation de personnes absentes, il se faut bien garder d'y mettre d'une certaine espèce de bel esprit qui a un caractère contraint, qui sent les Livres et l'Étude ; et qui est bien éloigné de la galanterie qu'on peut nommer l'âme de ces sortes de lettres. Il faut donc que le style en soit aisé, naturel, et noble tout ensemble ; et il ne faut pourtant pas laisser d'y pratiquer un certain art qui fait qu'il n'est presque rien qu'on ne puisse faire entrer à propos dans les lettres de cette nature, et que depuis le proverbe le plus populaire jusqu'aux vers de la Sibylle, tout peut servir à un esprit adroit. Mais il se faut bien garder en ces occasions d'employer cette grande éloquence qui est particulièrement propre aux Harangues ; et il en faut employer une autre qui, quelquefois, avec moins de bruit, fait un plus agréable effet ; principalement parmi les femmes : car en un mot, l'art de bien dire des bagatelles n'est pas su de toutes sortes de gens."

    La lettre dont parle ici Mlle de Scudéry est en quelque sorte l'écho des bavardages des gens du monde. Son contenu est aussi frivole ; "art de bien dire des bagatelles", elle n'a pas pour but d'exprimer le sérieux de la vie mais de jouer "sans contrainte" avec les sentiments, les idées ou même les événements. Elle ne se propose pas de traduire toute la réalité, mais d'en privilégier quelques aspects pour manifester que l'on sait vivre agréablement.

    Ce n'est pas là seulement un jeu littéraire, et Sapho rejette au contraire "une certaine espèce de bel esprit qui a un caractère contraint, qui sent les livres et l'étude". La lettre galante doit être la transposition écrite de l'air galant qui "ne consiste point précisément à avoir beaucoup d'esprit, beaucoup de jugement, beaucoup de savoir. C'est un "je ne sais quoi..." qui naît de cent choses différentes" et qui suppose à la fois un don naturel et "le grand commerce du monde choisi et du monde de la cour". Né dans le monde, il a le monde pour objet et prend toute sa valeur dans la conversation de salon : "Il est vrai, affirme Cléonice, qu'il n'y a point d'agrément plus grand dans l'esprit que ce tour galant et naturel, qui sait mettre je ne sais quoi qui plaît aux choses les moins capables de plaire, et qui mêle dans les entretiens les plus communs un charme qui satisfait et qui divertit... [En effet], il y a une manière de dire les choses qui leur donne un nouveau prix, et il est constamment vrai que ceux qui ont un tour galant dans l'esprit peuvent souvent dire ce que les autres n'oseraient seulement penser. Mais selon moi l'air galant de la conversation consiste principalement à penser les choses d'une manière délicate, aisée et naturelle ; à pencher plutôt vers la douceur et vers l'enjouement que vers le sérieux et le brusque, et à parler enfin facilement et en termes propres de toutes choses sans affectation ."

    Cet air galant, si difficile à définir, apparaît en fin de compte essentiellement comme une certaine façon de s'exprimer, comme un art de dire ce qui sonne juste aux oreilles de ceux qui font partie "du monde choisi". Il "doit être proportionné à ce qu'on est et à ce qu'on fait" ; il suppose que l'on sait se comporter envers autrui en fonction de son rang et de la situation dans laquelle on se trouve. Toute lettre, et particulièrement la "lettre galante" exige pareillement de l'épistolier qu'il sache s'adresser à autrui sur le ton qui convient à ce qu'il est et à ce qu'il dit.

    On saisit dès lors ce que Mlle de Scudéry veut expliquer lorsqu'elle dépeint les lettres galantes comme "une conversation de personnes absentes". La formule est certes banale ; héritée des Anciens, elle a été maintes fois reprise par les théoriciens du genre épistolaire en latin ou en français. Mais elle n'est pas sans ambiguïté. La lettre comme art du demi dialogue, telle que la veut Démétrius de Phalère et parfois Cicéron, est à l'image du genre littéraire du dialogue et ne ressemble guère aux conversations de salon. Les lettres de Cicéron à Atticus ou à ses autres amis sont habituellement consacrées à des sujets sérieux, et les affaires publiques n'y occupent pas moins de place que les soucis domestiques ou les potins de la ville. Le ton n'en est enjoué que par exception, dans l'un seulement des trois types de lettres mentionnés dans la lettre à Curion. Et l'épistolier latin n'avait pas à tenir compte des mille nuances que la présence féminine impose désormais au galant homme.

    Pour Mlle de Scudéry, parler de ses affaires ou de ses intérêts n'est point converser, non plus que s'appesantir sur un sujet particulier. La bonne conversation, qui suppose la présence d'hommes au milieu de femmes, ne cueille que la fleur de tous les sujets, chacun de "ceux qui forment la compagnie" ayant également le pouvoir d'en infléchir le cours. Elle est un art de la variété, de la liberté et de "l'occasion", "toutes sortes de choses pouvant tomber à propos en conversation". Elle suppose un échange collectif et se présente comme une sorte de spectacle, dans lequel chacun est tour à tour auditeur et acteur, en quoi elle est bien différente de la causerie en tête à tête. "Ce sont des conversations que nos lettres, écrit Mme de Sévigné à sa fille ; je vous parle et vous me répondez." Mlle de Scudéry, quand elle définit la conversation de salon ou la lettre galante, ne songe pas à cet échange confidentiel des paroles ou des écrits ; elle pense aux entretiens des Samedis et aux lettres qui y suppléent pour ceux qui en sont éloignés.

    Godeau est il allé à Monaco ? il lui raconte sa visite : "je viens du pays d'Isabelle et d'Ibrahim Bassa. Si j'écrivais à M. votre frère, je lui dirais que j'y ai vu des fortifications admirables, de grands bastions, des glacis, des contrescarpes, des chemins couverts taillés dans la roche vive ; des casemates, des contremines, des portes pour le secours. Enfin que tout ce que l'art peut ajouter à la nature pour rendre une place tout à fait imprenable est dans Monaco. Mais écrivant à l'illustre Sapho, je dois, ce me semble, lui faire d'autres remarques. Je lui dirai donc que j'y ai vu la fontaine de la Galanterie qu'Isabelle y avait fait faire à cet illustre mage de Persépolis, qui s'attacha à son service, depuis qu'Ibrahim lui donna la liberté."

    L'évêque de Vence distingue nettement les deux pôles de sa lettre. D'une part une description minutieuse, qui nous promène dans le palais et ne nous épargne ni les tableaux, ni les colonnades, ni les chambres en enfilade, ni la terrasse sur la mer ; de l'autre, la fiction, qui introduit le jeu galant. La fontaine magique renvoie en effet à Godeau son image tel qu'il était "en l'âge de vingt cinq ans" et lui permet d'apercevoir Isabelle et Ibrahim "tels qu'ils étaient le jour de leur mariage". Aux pieds de la princesse, écrit Godeau, "je vis une fille d'assez riche taille, brune et dont les yeux étaient si vifs et si brillants, que j'en fus ébloui. Elle la considérait attentivement, et de temps en temps elle faisait quelques traits d'un crayon qu'elle tenait dans des Tablettes. Je sus que ce Mage, à qui les choses de l'avenir étaient toutes présentes, avoir connu que longtemps après Isabelle, il devait naître une fille admirable qui décrirait ses aventures et qui le ferait si merveilleusement ct si galamment, qu'il avoir cru la devoir mettre auprès de celle à qui il consacrerait les prémices de sa plume."

    La lettre de reportage se transforme en moyen de louer avec art, d'évoquer le passé, de rappeler le talent littéraire de Mlle de Scudéry et de citer les amis communs, en particulier Mme de Rambouillet. Aussitôt après avoir goûté l'eau de la fontaine, conclut le mage de Sidon, "je me retirai dans un petit cabinet, qui était au bout de la terrasse, et je pris une plume pour vous écrire cette relation, laquelle pourra passer pour fabuleuse auprès de beaucoup de personnes, mais que vous recevrez, je m'assure, comme très véritable." La lettre est ici un moyen de mêler deux types de réalité, l'une concrète, que l'on dépeint avec force détails, l'autre morale, exprimée par le détour de la fable.

    Mlle de Scudéry goûtera cet habile mélange. "Comme j'allais fermer ma lettre, notre très cher Théodamas m'a envoyé la meilleure description de votre fontaine galante, que je suis persuadée qu'on ne peut lire sans sentir du moins envie de pouvoir vous louer aussi galamment que vous louez les autres." Aussi répond elle sur le même ton, reprenant le mythe de la fontaine merveilleuse dans laquelle nul "blondin" de maintenant n'apparaîtrait, "tant la galanterie est rare". Le jeu proposé par Godeau lui est occasion d'évoquer les moeurs brutales de ses contemporains et de regretter qu'il n'y ait pas une fontaine "qui eût cette vertu de purger l'esprit de ceux qui en boiraient de tout ce qui s'oppose à l'air galant ; et si cela était, il faudrait que tous les médecins n'envoyassent plus leurs malades ni à Bourbon ni à Forges, afin qu'ils guérissent plutôt les maux de l'esprit que les maux du corps, car en vérité il y a encore plus de gens grossiers, brutaux et stupides, qu'il n'y a de fébricitants, de pulmoniques, de goutteux et de maladies au monde".

    Godeau allait du réel à l'imaginaire ; Mlle de Scudéry passe de la fiction à la réalité. Le procédé est le même dans les deux cas, lutter d'ingéniosité avec son correspondant et ne présenter les choses qu'à l'aide d'ingénieux détours, ce qui donne un air enjoué à la satire même. La lettre emploie les. mêmes procédés que les familiers du Samedi dans les discussions et les jeux dont Pellisson a tenu la chronique. Il s'agit certes là d'un cas limite, et la lettre galante n'aurait guère d'intérêt si elle reposait toujours sur des artifices de ce genre. L'important est de constater qu'avec plus ou moins de bonheur, elle se calque sur une certaine idée et même sur une certaine pratique de la conversation de salon.

    La galanterie ne date pas de Mlle de Scudéry, ni de Godeau. Celui ci, dans la lettre de la fontaine merveilleuse, fait une allusion au "pauvre Voiture" d'autant plus intéressante que la définition de la galanterie donnée par Sapho semble convenir parfaitement à l'animateur de l'hôtel de Rambouillet, qui avait reçu de la "divine Arthénice" "el precio de mas galan". Chaudebonne, qui le présenta à la marquise, lui aurait dit : "Monsieur, vous êtes trop galant homme pour demeurer dans la bourgeoisie : il faut que je vous en tire." Et Martin Pinchêne, éditeur des oeuvres de son oncle, note que les dames lui attribuaient la même qualité et "ont jugé qu'il approchait de fort près des perfections qu'elles se sont proposées pour former celui que les Italiens nous décrivent sous le nom de parfait courtisan, et que les François appellent un galant homme".

    "Il avait, écrit il encore, plusieurs talents avantageux dans le commerce du monde, et entre autres ceux de réussir admirablement en conversation familière, et d'accompagner d'une grâce qui n'est pas ordinaire tout ce qu'il voulait faire ou qu'il voulait dire. Il avait la parole agréable, la rencontre heureuse... Quand il traitait de quelque point de science, ou qu'il donnait son jugement de quelque opinion, il le faisait avec beaucoup de plaisir de ceux qui l'écoutaient, d'autant plus qu'il s'y prenait toujours d'une façon galante, enjouée, et qui ne sentait point le chagrin et la contention de l'école. Il entendait la belle raillerie, et tournait agréablement en jeu les entretiens les plus sérieux... Il savoir se démêler judicieusement de la compagnie du grand monde : et en cela particulièrement il a réussi, et a été de pair avec les plus galants hommes de son temps."

    Voiture avait donc précisément tout ce que Sapho réclame à quiconque veut avoir l'air galant. C'est le même talent dans la conversation, la même haine du bel esprit pédant, le même don de traiter avec enjouement toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. Voiture, sans doute, était galant parce qu'il savait au besoin inventer farces, jeux et divertissements ; il l'était surtout parce qu'il était un incomparable causeur. Sa vocation d'épistolier naquit de la nécessité de conserver cette réputation malgré ses absences forcées. Il inventa la lettre galante pour rester en conversation, pendant ses exils, avec les hôtes de Mme de Rambouillet. Plus encore que celles de Godeau ou de Mlle de Scudéry, ses lettres s'inscrivent dans le prolongement des entretiens de salon. On y retrouve en effet les qualités définies par Pinchêne, et en particulier cette expression enjouée de la réalité, qui doit être l'âme de la galanterie.

    S'agit il d'une statue d'Europe ayant les traits de Mlle Paulet, qui la lui a donnée ? Voiture évoque la magie, tout comme Godeau : "Mademoiselle, il n'y eut jamais de si beaux enchantements que les vôtres, et tous les magiciens qui se sont servis d'images de cire n'en ont point fait de si étranges effets que vous. Celle que vous avez envoyée a rempli d'étonnement tous ceux qui l'ont vue ; et ce qui est beaucoup plus admirable et que je pense que toute la magie ne peut faire, elle a donné de l'amour à Madame la marquise de Rambouillet, et à moi de la joie le même jour que vous êtes partie." La marquise ayant voulu garder la statuette, Voiture se sert de la mythologie pour raconter l'affaire avec esprit : "Madame la marquise... me l'ôta par force, et jura Styx qu'elle ne sortirait point de son cabinet. Ainsi Europe a été ravie pour la seconde fois, et beaucoup plus glorieusement..." Enfin, parce qu'on lui a donné deux chiens en échange, et que Mlle Paulet sa correspondante était surnommée la Lionne : "Dans le désespoir où je suis, je voudrais être dans un désert entre les griffes du plus cruel lion. Mais, sans mentir, mademoiselle, vous leur avez appris à dire et à faire tant de galanteries, que je passerais plus volontiers avec eux en Afrique que je ne m'en irais à Nancy ; et je tiens que l'on ne doit avoir de l'amitié que pour les lions, moi qui disais que l'on ne devoir aimer que les chiens. Vous qui les avez rendus galants, faites, s'il vous plaît aussi, qu'ils soient reconnaissants et qu'ils se souviennent quelquefois de moi, puisque je les honore plus que personne du monde, et que je suis, mademoiselle, votre, etc."

    On se demande, en lisant une telle lettre, ce qu'ont été au juste les sentiments de Voiture, vraisemblablement peu satisfait de l'échange exigé par Arthénice, et peut être inquiet de ce qu'en penserait Mlle Paulet. Tourner l'affaire en jeu, n'est ce pas la meilleure façon de conjurer un éventuel mouvement de dépit ? La fantaisie est le moyen d'ôter à la réalité ce qu'elle peut avoir de blessant, de la transformer en sujet d'une lettre amusante, comme elle aurait pu l'être d'une amusante conversation ; la fameuse lettre de la berne, ou le récit hyperbolique du chagrin éprouvé en descendant le Rhône, utilisent des procédés analogues et ont la même signification.

    La galanterie, qui est façon de présenter les choses, s'applique à toute sorte de sujets, même ceux qui sembleraient, à première vue, contraires aux bienséances, car, comme l'affirme Mlle de Scudéry, "ceux qui ont un tour galant dans l'esprit peuvent souvent dire ce que les autres n'oseraient seulement penser". Voiture peut donc écrire à son arrivée à Avignon : "Le printemps est ici arrivé quand et quand nous ; nous y trouvons partout des puces et des violettes : je vous les souhaite toutes de bon coeur, car je serai bien aise, mademoiselle, que vous ne dormiez pas trop en mon absence, et je vous désire tout ce que je vois de beau..." Le compliment compense la malice comme les violettes, les puces, à la faveur de l'inattendu du rapprochement.

    La lettre galante repose sur une esthétique de l'imprévu. La lettre de la carpe et du brochet comme la lettre des car sont des lettres galantes, puisqu'elles jouent sur la surprise que l'on éprouve en voyant renversés le cérémonial traditionnel des compliments ou les raisonnements habituels des pédants. Voiture, le premier, a su donner à la lettre un ton nouveau. Ni dissertation à la manière de Balzac dans son premier Recueil, ni expression directe de la réalité à des fins d'information, comme les lettres de Malherbe à Peiresc ou celles qu'échangent Chapelain et l'ermite de Charente, elle est transposition du réel sur un registre analogue à celui de la conversation de salon. Il ne s'agit pas de relater, mais véritablement de conter, à la manière du causeur brillant qui, avec esprit et politesse, propose à ceux qui l'écoutent non pas le monde tel qu'il va, mais une image des choses d'autant plus agréable qu'elle est faite de détails choisis et présentés autrement qu'on ne s'y attendait.

    Mlle de Scudéry, Godeau, Voiture ne furent pas seuls à pratiquer la lettre galante, parce qu'ils ne furent pas seuls à écrire de manière à donner du réel une image choisie pour le rendre plaisant. Quand La Fontaine définit la "gaieté", non "ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable, qu'on petit donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux", il applique à la fable l'idéal de la galanterie. Il l'avait dès auparavant appliqué au genre épistolaire ; par leur ton et le point de vue qu'il y a pris sur les choses, les lettres qui composent sa Relation du Voyage en Limousin sont des lettres galantes, à mi chemin, comme celles de Godeau, entre l'oeuvre littéraire et la lettre véritable. Certaines ne gardent que la forme épistolaire, comme celles qui opposèrent l'abbé Bourdelot et la Palatine au sujet de l'Espérance, ou les lettres-pastiches de Mme de La. Fayette. Mais d'autres restent au contraire pleinement de vraies lettres, la galanterie étant seulement affaire de ton.

    Tel est le cas de certaines lettres que leur rédaction collective révèle comme des produits de la vie de société, celle par exemple que Mme de La Fayette, puis Mme de Sévigné adressèrent de Fresnes à Pomponne, à la suite d'autres "noms" qui avaient écrit avant elles. La comtesse s'y dépeint plaisamment comme "le souffre-douleur" de la compagnie et termine de façon spirituelle, puisque son correspondant était en ambassade à Stockholm. "Si la douceur de Mme de Coulanges et de Mme de Sévigné ne me consolait un peu, je crois que je m'enfuirais dans le Nord." Comme son amie, la marquise ajoute à cela quelques mots, dont tout l'intérêt est dans le piquant avec lequel elle s'exprime, dans l'introduction ou la conclusion par exemple : "Pour moi, je suis comme Mme de la Fayette : si j'avais encore été longtemps sans vous écrire, je crois que je vous aurais souhaité mort pour être défait de vous : chi offende non perdona, comme vous savez..." Puis : "Adieu, Monsieur l'ambassadeur. Si M. l'évêque de Munster voit cette lettre, je serai bien aise qu'il sache que je vous aime de tout mon coeur."

    La citation italienne, dont Mme de Sévigné fera avec Bussy un tout autre usage, permet de commencer sur une hyperbole plaisante et paradoxale ; l'allusion aux accidents qui arrivent parfois aux courriers, qu'elle évoquera si souvent sur le ton tragique dans les lettres à Mme de Grignan, ne sert qu'à introduire la formule finale de façon inhabituelle. Il en va de même dans le corps de la lettre. Elle y complimente Pomponne de sa grandeur, regrette son absence et rappelle son amitié avec d'Andilly, son père, mais tout cela, qui pourrait valoir par le fond, n'est traité qu'en courant, sans appuyer, pour la manière, et non pour la matière. Nous n'avons pas la réponse de Pomponne à Mme de Sévigné ; celle qu'il adressera, le 6 juin 1666, à ses hôtes, M. et Mme du Plessis Guénégaud, en les interpellant par leurs noms de roman, appartient au même type de lettre : il s'agit, malgré la distance, de poursuivre le jeu galant.

    La comparaison de cette lettre avec ce que son auteur écrivait dans le même temps à son père marque le décalage entre la lettre sérieuse et les lettres enjouées destinées à prolonger les agréments de la conversation de salon. La marquise n'avait elle pas, de même, adressé naguère à Pomponne, sur le procès de Foucquet, des lettres totalement différentes de celles de Fresnes ? Alors, sur le mode sérieux, elle racontait les malheurs du surintendant et laissait apercevoir ses sentiments ; maintenant elle veut seulement manifester son esprit et oublier les tristesses de la réalité. Le 1er août 1667, comme dans la lettre collective de l'année précédente, elle commence et finit de façon amusante : "N'en déplaise au service du Roi, je crois, Monsieur l'Ambassadeur, que vous seriez tout aussi aise d'être ici avec nous, que d'être à Stockholm à ne regarder le soleil que du coin de l'oeil.... Cependant le Roi s'amuse à prendre la Flandre et Castel Rodrigue à se retirer de toutes les villes que Sa Majesté veut avoir. Presque tout le monde est en inquiétude ou de son fils, ou de son frère, ou de son mari ; car, malgré toutes nos prospérités, il y a toujours quelque blessé ou quelque tué. Pour moi, qui espère y avoir quelque gendre, je souhaite en général la conservation de toute la chevalerie."

    Les choses sont délibérément présentées sous un aspect qui n'est pas habituel et qui leur ôte leur gravité. Les honneurs valent moins qu'un rayon de soleil ; la guerre devient une sorte de jeu où c'est toujours le roi qui gagne ; la mort même perd de son tragique à cause de l'hyperbole archaïsante, par laquelle la marquise transforme tous les guerriers en gendres éventuels. Le ton est le même dans le corps de sa lettre, amusante peinture de ceux qui l'entourent, projets de fêtes théâtrales où des personnages de légende revivront grâce aux "magies d'Amalthée". L'ensemble garde un air enjoué et riant, à peine ralenti par un compliment et par un très discret rappel des tristesses passées. Estomper les ombres et mettre la joie en valeur ("Enfin nous revoilà tous ensemble avec assez de joie pour parler avec plaisir..."), c'est retrouver l'atmosphère de la conversation mondaine et le caractère essentiel de la lettre conçue comme "art de bien dire des bagatelles".

    Bien qu'on n'y trouve ni pseudonymes ni allusions aux divertissements d'une société particulière, la fameuse lettre des foins ou les lettres relatives au mariage manqué de Lauzun et de Mademoiselle restent, elles aussi, assez proches de la lettre galante. C'est sous forme de devinette que Mme de Sévigné annonce la nouvelle à Coulanges. La lettre repose tout entière sur l'art d'en différer l'énoncé afin d'accentuer l'effet de surprise. D'abord, à l'aide de superlatifs et de relatifs, Mme de Sévigné avance une pseudo définition de "la chose" en question, dont elle n'indique en fait que le caractère étonnant. Puis elle conte qu'il s'agit d'un mariage, et de celui de Lauzun, mais elle égare le lecteur en énumérant des partis, trop brillants mais du moins vraisemblables. Elle joue enfin sur le nom de Mademoiselle, comme s'il y avait encore à deviner après ce mot là, et, sous couleur de préciser que c'est bien de la grande Mademoiselle qu'il est question, met en valeur la disparité des deux futurs époux par l'énumération de tous les titres de la "petite fille de Henri IV".

    Un procédé de base, l'accumulation des adjectifs, des relatifs, des noms possibles, des titres de Mademoiselle permet de susciter et d'entretenir l'intérêt en retardant le mot de la fin ; les interrogations au correspondant, qui rompent le récit et en marquent les étapes, ont le même effet, parce qu'elles sont le moyen du jeu de la devinette, en même temps qu'elles renforcent le caractère épistolaire du texte en y introduisant un pseudo dialogue. Certes le caractère scandaleux de la nouvelle est fortement marqué, mais il l'est surtout dans la forme, dans les procédés rhétoriques qu'il suscite ; il n'en fait pas le fond, et cela ôte toute virulence au récit. L'événement, trop bien mis en question, devient encore plus étonnant mais beaucoup moins blâmable ; l'épistolière ne joue que de la crédibilité de sa lettre (elle tire sa conclusion du vrai ou du faux de ce qu'elle a dit), n'y faisant de place aux sentiments que par allusion.

    Il en est de même dans la lettre suivante. Quand l'affaire est rompue, Mme de Sévigné se garde de donner à la désillusion de Mademoiselle sa véritable dimension : "Vous en êtes à la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et de son bienheureux amant", commence t elle, transformant la réalité en sujet de roman. Et c'est en effet sur ce ton qu'elle en parle, comme le souligne sa conclusion : "Voilà un beau songe, voilà un beau sujet de roman ou de tragédie..." Le mot tragédie est prononcé, mais sur le même ton que roman et non pour mettre en relief le caractère tragique de la situation de Mademoiselle. L'événement perd sa signification exceptionnelle : objet de scandale pour les uns, rêve d'amour et de bonheur auprès duquel plus rien ne compte pour la princesse, dont les Mémoires restituent au drame sa véritable portée, la marquise y voit essentiellement une occasion de bavardage infini : "Voilà un beau sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement : c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin, sans fin, sans cesse. Nous espérons que vous en ferez autant..."

    Aussi la lettre suivante apparaît elle comme l'écho de conversations de salon : "Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du théâtre. Nous en réglions les actes et les scènes l'autre jour ; nous prenions quatre jours au lieu de vingt quatre heures, et c'était une pièce parfaite." Et d'admirer comme chacun "a joué son personnage à la perfection". Tout est réduit aux dimensions d'un théâtre à la mode des salons ; comme dans la lettre annonçant le projet de mariage, la façon de présenter les faits importe plus que les faits eux mêmes, déjà connus du destinataire de la lettre. Mme de Sévigné poursuit le même but que Godeau ou Voiture, non pas dire la réalité, mais trouver, à son occasion, une manière de dire. Parce qu'elle est à Paris, et qu'elle fréquente les salons, sa lettre est encore plus directement que les leurs, envoyées depuis leur exil, dans le prolongement des bavardages mondains, mais au lieu d'en être à l'écho, elle le réinvente à leur image.

    Quoique consacrée aux mêmes événements, la lettre du 31 décembre 1670 est assez différente des trois autres. Mme de Sévigné s'y met personnellement en scène ; elle y rapporte ce qu'elle avait dit à sa fille et les propos qu'elle avait échangés avec Mademoiselle à divers moments de l'affaire. C'est par exemple le récit de sa visite du jeudi e dès neuf heures du matin" : "Mademoiselle écrivait ; elle me fit entrer, elle acheva sa lettre, et puis me fit mettre à genoux auprès de son lit. Elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les beaux présents qu'elle avoir faits la veille, et le nom qu'elle avoir donné ; qu'il n'y avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle vouloir se marier. Elle me conta une conversation mot à mot qu'elle avait eue avec le Roi ; elle me parut transportée de joie de faire un homme bienheureux ; elle me parla avec tendresse du mérite et de la reconnaissance de M. de Lauzun..." Et c'est aussi, en contraste, le récit de sa visite du vendredi : "Je la trouvai dans son lit ; elle redoubla ses cris en me voyant ; elle m'appela, m'embrassa, et me mouillai toute de ses larmes. Elle me dit : " Hélas ! vous souvient il de ce que vous me dîtes hier ? Ah ! quelle cruelle prudence ! ah ! la prudence ! " Elle me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois ; elle est fort affligée, et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses douleurs ; elle ne s'est pas trompée."

    L'art n'est certainement pas absent de cette lettre, mais il provient d'un simple arrangement des faits et des sentiments par le moyen d'une écriture discrète, non de leur amplification rhétorique ; ce n'est pas l'auteur qui ménage le contraste des scènes ; il résulte de la seule chronologie des événements. Mademoiselle n'est plus présentée comme le personnage d'une tragédie romanesque, mais comme un être vivant, dont l'attitude psychologique est saisie sur le vif, dans son mélange de conscience du danger et de confiance aveugle. Surtout l'épistolière ne cache pas qu'elle n'a pas été impassible. D'abord inquiète et s'efforçant de faire partager son inquiétude, elle se montre compatissante au point de pleurer avec la victime de la défense royale : "J'ai retrouvé dans cette occasion des sentiments qu'on ne sent guère pour des personnes d'un tel rang." Cette confidence à la première personne du singulier ne ressemble guère au "nous en réglions les actes" du 24 décembre.

    Les raisons d'une telle différence ? Mme de Sévigné les donne en conclusion de sa lettre du 31 : "Ceci entre nous deux et Mme de Coulanges ; car vous jugez bien que cette causerie serait entièrement ridicule avec d'autres." Le ton familier d'une lettre personnelle, dans laquelle on ne masque ni ses sentiments ni ceux d'autrui, ne convient pas aux lettres galantes et enjouées, destinées à être montrées comme des exemples de l'esprit d'une épistolière parisienne. Mais cela suffit il à expliquer un tel décalage ?

    Le 24 décembre, quand elle réduit tout à une tragédie de salon, Mme de Sévigné avait déjà versé - c'était le 19 - les larmes qu'elle évoque seulement dans sa lettre du 31 ! Comme cela lui arrivera parfois dans sa correspondance avec Mme de Grignan, elle n'a d'abord donné des faits qu'une image conventionnelle. L'esprit prévenu de ce qu'on disait dans les salons, elle en prend le style et peut être les termes. Huit jours plus tard, on parlait d'autre chose et, retrouvant à la lecture de la réponse de Coulanges une émotion que l'esprit du monde avait d'abord dissipée, elle s'abandonne au plaisir de raconter en détail ce que l'affaire a véritablement été pour elle. Occasion d'une expérience personnelle en même temps que prétexte à bavardages mondains, le mariage manqué se trouve ainsi naturellement rapporté sur un double registre, celui du coeur dans une lettre confidentielle où la marquise se plaît à bavarder avec son cousin d'un événement qui l'a touchée, celui de l'esprit dans des sortes de lettres galantes où elle s'attache à rester dans le ton des bonnes compagnies.