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A PROPOS DE LA MODE - LOUISE GODARD DE DONVILLE






En 1976, le jury unanimement avait loué la variété et la richesse des textes rassemblés et étudiés par Mme Louise Godard de Donville pour sa thèse de doctorat dirigée par Roger Duchêne.
    Dans cet ouvrage intitulé Signification de la Mode sous Louis XIII et publié par "Édisud" en 1978, Mme Godard de Donville donnait en annexe trois petits textes sur la mode du début du règne de Louis XIII, qui, à sa connaissance, n'avaient pas été réédités depuis le XVIIe siècle.
    En voici un, plaisant, et qui ne manque pas de piquant pour notre époque.



     "PASQUIL DE LA COURT POUR APPRENDRE A DISCOURIR ET A S'HABILLER A LA MODE MDCXXII

    A vous Dames et Damoiselles
    Qui désirez passer pour belles
    Et que sur vous on ait les yeux,
    Comme dessus des demy Dieux,
    Si vous voulez quoy que l'on gronde,
    Apprendre le trictrac du monde,
    Et y vivre morallement,
    Sans fausser Loy ne Parlement,
    C'est pour discourir à la Mode,
    Sans le Digeste et sans le Code.
    Et puis quand vous sçaurez parler,
    Pour proprement vous habiller,
    C'est une façon très nouvelle,
    Apportée de la Rochelle,
    Et reformee plusieurs fois,
    Par la Marquise de Vallois,
    A vous seul je la dedie,
    Avec mon coeur et ma vie,
    Vous la verrez par cest escrit,
    Digne de vostre bel esprit,
    Lisez-le d'aussi bon courage
    Que je le vous rends pour hommage,
    Il faut donc en premier lieu,
    Apprendre à bien parler de Dieu,
    Et bien que l'on ny sçache notte
    Si faut-il faire la Devoste,
    Porter le Cordon Sainct François,
    Communier à chasque Mois,
    Admirer tout, tout veoir, tout faire,
    Aller à Vespre à l'Oratoire,
    Savoir où sont les Stations,
    Que c'est que Meditations,
    Visiter l'Ordre Saincte Ursule,
    Cognoistre le pere Berulle,
    Luy parler de Devotion,
    Des soeurs de l'Incarnation,
    Participer à son extase,
    Aller veoir le Pere Athanase,
    La Marquise de Menelé,
    Jeusner en temps de Jubilé,
    Sçavoir où sont les quarante heures,
    Ne veoir aucun sans controoler,
    Ses moeurs, sa façon, son parler,
    Se reserver pour sa conduicte,
    Pere Chaillou, un Jesuite,
    Aller conferer avec eux,
    Chasque journee une heure ou deux,
    Avoir des tantes et cousines,
    Dans le Convent des Carmelines,
    Pour aller jouër en esté,
    Veoir Madame de Breauté,
    Amasser force grains de Rome,
    Avoir veu de prés le sainct homme,
    Garder de sa robbe un morceau,
    Pour enchasser en un tableau,
    Parler des cas des consciences,
    Selon qu'on voit les occurences,
    Appeler tousjours à garend,
    Arnoux, Granger et Seguerrand,
    Raconis le petit Minime,
    Discourir un peu de la rothine,
    Et si l'esprit n'est trop fasché,
    Songer aux amours de Psiché,
    Mettre un petit de sa science,
    A bien faire la reverence,
    A la Bocane et la Dupont,
    Ainsi que les autres la font,
    Et puis pour ornement de teste,
    Fussiez vous une grosse beste,
    Il faut faire tenir l'Iris,
    Sur le poil noir ou sur le gris,
    Et pour cela sur la toilette,
    Avoir tousjours la boistelette,
    Plaine de goume de Iasmin,
    Visiter Madame Gamin,
    Avec la coiffe bessee,
    La veuë demie renversée,
    Vous fourrer dans son amitié,
    Entendre d'elle avec pitié,
    Et croire que la Romanesque,
    Le corps mort du comte de Fiesque,
    Peut rendre aux aveugles les yeux,
    Et la jambe droicte aux boitteux,
    Tout ainsi que faisoient les autres,
    Qui estoient du temps des Apostres,
    Si on veut la Mode imiter,
    Il faut pour habit inventer,
    Se coiffer à la culebutte,
    Relever ses testons en butte,
    Encore qu'ils fussent pendans,
    Ou par l'aage ou par accidens,
    Que si l'on a les dents gastées,
    Faut les pommades frequentées,
    L'opiate, le romarin,
    Que l'on trouve chez Tabarin,
    Faire la petite bouche,
    Savoir friser à l'escarmouche,
    Avoir la poincte sur le front,
    Qui ne s'étonne d'un affront,
    Si par hazard quelqu'un arrive,
    L'emplastre paroistre excessive,
    Puisque l'artifice aujourd'huy
    A mis le naturel soubs luy,
    Faire des sourcils en arcade,
    Les moustaches à l'estocade,
    Et puis des yeux à l'assassin,
    Pour faire naistre le destin,
    Et pour prendre l'amour par l'esle,
    Mettre la mouche en sentinelle,
    Sur un teint poly et bien net,
    Avoir gands à la Cadenet,
    Ou à la Philis tant aymable,
    Le mouchoir à la Conestable,
    Et la chesne d'un bleu mourant,
    Qui tuë le coeur de l'amant,
    Des perles grosses à la Brante,
    D'une blancheur tres-excellente,
    Et à la Guimbarde le collet,
    De la vraye Croix au Chappelet,
    Du poin couppé à la chemise,
    Pour parer celle qui l'a mise,
    Et pour plus grande gayeté,
    La robbe à la commodité,
    Si ce n'est que pour prendre l'aise,
    On laisse en arrière la fraise,
    Il faut savoir s'accommoder,
    Aux saisons et leur commander,
    En hyver il faut la ratine,
    En esté celle de la Chine,
    Et le soulier à la Choisy,
    De satin bleu ou Cramoisy,
    Avec les bas de fiamette,
    L'or esmaillé à l'esguillette :
    Apres il faut de la maison,
    Retirer quelque Salisson,
    Pour en former une servante,
    Qui fera de la suffisante,
    Quand son collet sera bien mis,
    Luy montrer qui sont ses amis,
    Qui sont esprouvez à la touche,
    Qui grimasse fort de la bouche,
    Et qui sçache pour tout discours,
    Redire cent fois tous les jours,
    Asseurement, en conscience,
    Qui responde quand on la tance,
    Et qui puisse dire, il est vray,
    Ma foy Madame je le croy :
    Bref se sera la Damoiselle,
    Qui aura lavé la vaisselle,
    Plus faut un Carosse nouveau,
    D'escarlatte ou drap du sceau,
    Avec le Cocher à moustache,
    Orné de son petit pennache,
    Laisse reposer le velours,
    Pour s'aller promener en Cour ;
    Et pour le faire mieux paroistre,
    Luy faut rehausser la fenestre,
    Apres tout, avoir son galant,
    Qui contreface le vaillant,
    Encor que jamais son espée,
    N'ait esté dans le sang trempee :
    Et qu'il n'ait jamais veu Sainct Jean,
    La Rochelle ny Montauban ;
    S'il en discours sont ses oreilles,
    Qui luy ont appris les merveilles.
    Voilà pour le vous faire court,
    La vraye Mode de la Court."