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ÊTRE BELLE AU XVIIE SIÈCLE - JEAN THIELLAY






Reprenant le titre du chapitre 28 du beau livre que nous donna en 2002 notre ami Roger Duchêne (Être femme au temps de Louis XIV), j'aurais pu aussi intituler ce bref article, "le beau sexe". Car c'est bien de beauté féminine qu'il va s'agir, mais en des siècles plus lointains que celui sur lequel il travaillait. Juste hommage, je l'espère, à l'auteur de ces superbes biographies de femmes, à commencer par Madame de Sévigné, mais aussi Madame de La Fayette et Ninon de Lenclos, à celui aussi - n'ayons garde de l'oublier - à qui nous devons cette monumentale édition des Lettres de la Marquise dans La Pléiade. Autant d'occasions pour Roger Duchène de rencontrer évidemment le mystère féminin, la physiologie (fort mal connue), la sexualité (redoutée et refoulée), et tout simplement la beauté féminines. (Voir notamment les chapitres 1 à 4, 22 et 28 du livre cité plus haut).

    Éternelle et universelle préoccupation... Dès l'Antiquité, les textes hippocratiques, "l'Épitre sur la voie saine" de Dioclès de Caryste, les Préceptes de santé de Plutarque, et naturellement Galien, puis Sosibios - vrai fondateur de la gynécologie - se préoccupaient déjà des soins de beauté. Les Arabes prirent la suite (Hunayn ibn-Ishaq, Ali ibn-Abbas, et naturellement les plus grands, Avicenne, Rhazès, Averroès et Avenzoar). On sait ensuite la vogue durant tout le Moyen Age des "régimes de santé", et tout particulièrement du Regimen sanitatis salernitanum, qui, à défaut de provenir vraiment de la fameuse école de médecine de Salerne, n'en eut pas moins une extraordinaire diffusion dans tout l'Occident, l'apogée du genre se situant, on le sait, au XIVe siècle avec les oeuvres restées classiques de Bernard de Gordon, Maynus de Mayneriis et d'Arnaud de Villeneuve (1238-1311). De ce dernier, nous avons conservé en latin et en catalan le "regimen sanitatis ad regem Aragonum" (Jaume II) et des exposés plus limités sur des régimes particuliers concernant aussi bien la vieillesse (dédié à Robert de Naples), que la vie des troupes en campagne, les Chartreux et...les femmes.

    Le "De ornatu mulierum" que l'on trouve entre autres dans l'édition Basiléa de 1585 (col. 1645-1674) est tout simplement un traité sur la coquetterie et l'hygiène féminine. Texte éminemment pratique, simple recueil le plus souvent de recettes, de prescriptions, on dirait presque d'ordonnances, fruits à l'évidence de la tradition antique et arabe et de l'expérience sans doute d'Arnaud lui-même, encore que sa juste renommée tienne plus aux soins qu'il donna aux papes, au roi de France, d'Aragon ou de Sicile, qu'à leurs femmes. Bien sûr, ce texte n'a rien de cartésien. Qu'on nous pardonne donc en le parcourant d'y mettre un peu d'ordre.

    Il s'ouvre sur des recettes concernant d'abord l'épilation, les soins du visage et la chevelure. Toute épilation, sur quelque partie du corps que ce soit, doit d'abord être précédée d'un bain, mais point trop chaud afin de ne point léser la peau. On éliminera ensuite les poils superflus à l'aide de bryone ou de psilothrum, ou d'un onguent à base d'orpin et de cumin (préalablement essayé pour plumer...une poule !...), voire d'un mélange d'eau et de chaux vive (on frémit !).
    On pourra de la même façon faire disparaître la barbe sur les joues à l'aide d'un onguent de céruse, argent, sang de poule, ombilic de mer et huile de tartarum, ou d'un mélange d'huile de rose ou de violette (voilà qui devait être plus doux !), et de sang de poulet (encore !), bouillies avec un peu de cire et de céruse, de camphre et de noix muscade. Ce premier exemple nous montre déjà que cette pharmacopée mêle les drogues d'origine orientale et les remèdes de bonne femme.

    Les paragraphes concernant la chevelure sont particulièrement abondants. L'auteur y énumère toute une série de méthodes pour blondir les cheveux : lotions à base de cendres de vignes bouillies dans l'eau claire avec de la paille, du bois de réglisse, ou encore des copeaux de buis mélés à du bois de citronnier des Stochades (tiens ! nos îles marseillaises !), avec encore réglisse, safran. Et l'on peut terminer les soins par une onction au jaune d'oeuf. Suivent des recettes aussi pour faire pousser les cheveux, d'autres, probablement fort utiles, pour tuer lentes et poux ; d'autres encore pour teindre les chevelures : ah ! déjà, la hantise des cheveux blancs !

    Suit une série de soins pour les yeux : selon qu'elle les voudra noirs ou pers (toujours le souvenir d'Athéna), la belle aura recours à une poudre composée d'antimoine, lapis- lazuli, camphre, aloès, encens et poix ou à un onguent à base de sarcocolle dissous dans du lait d'anesse ou...de femme. Et dans les cas de maux d'yeux, Arnaud préconisait un collyre fait d'écume de mer, de fiente de lézard (!) nitre, antimoine, aloès, poivre noir, sucs de calcédoine et de lis, de safran, le tout broyé dans un mortier de marbre et séché au soleil.
    Et les dents ? Le traité donne des formules aussi bien pour rougir les lèvres ou renforcer les gencives que contre les douleurs dentaires et la mauvaise haleine (cette dernière due certes aux "humeurs corrompues" mais aussi aux "dents pourries" ).

    Contre les sudations excessives (aux aisselles, aux pieds, mais aussi pendant le coït), la tête de chardon et les graînes de génévrier, lail, l'alun dissous dans l'eau (?), la létharge blanche ou l'eau de rose pourront faire l'affaire.

    Reste la dernière section du traité, et pas la moins intéressante, que l'on peut évidemment rapprocher d'un autre traité d'Arnaud, le "De coïtu", dont le titre suffit à dire la matière. Il est en effet question ici de sexe, du coït, de l'accouchement et de ses suites. Il n'est malheureusement pas impossible que ce passage ne soit pas apocryphe. A moins qu'il ne s'agisse d'une ruse, au demeurant fréquente à l'époque, pour déjouer la vigilance des censeurs ecclésiastiques. Certes, on ne trouvera pas ici de "recettes" abortives comme dans le traité précédent, tout au plus des indications de soins contre les accouchements difficiles, les coliques post-prandiales ; de curieuses méthodes aussi pour "resserrer la vulve après un accouchement", "resserrer les seins, les affermir, diminuer leur volume devenu trop important, faire disparaître les plis disgracieux du ventre, et même pour accroître le plaisir, tant chez l'homme que chez la femme : un mélange de miel, vin, oeufs de fourmis, huile de sureau, ou de poivre noir et de pyrethrum réduit en poudre dans du miel, dont on enduira la verge, assurera "une érection miracle". Pour la femme, un pessaire de noix de galle, muscade et, inévitablement, eau de rose, introduit dans l'utérus, lui rendra "le coït très doux".

    On peut évidemment s'interroger sur l'efficacité de ces pratiques (pas seulement des dernières !). Quand elle donnait ses conseils à Mme de Grignan, victime de grossesses répétées, Madame de Sévigné me semble avoir eu plus de sagesse. Elle n'avait visiblement pas lu mon cher Arnau de Villanova (pardon ! j'aime bien lui donner in fine son vrai nom catalan). Et c'est tant mieux.

    Jean G. THIELLAY