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FEMMES ET POUVOIR - MARCEL BERNOS






Roger Duchêne, peut-être à cause de la marquise, s'est toujours intéressé à l'histoire des femmes. Ce court texte en souvenir de notre amitié et de travaux communs.
    Marcel BERNOS (Aix-en-Provence)

    Femmes et pouvoir dans la tradition chrétienne
    Très tôt, au début de l'histoire chrétienne, les femmes ont été exclues - pour des raisons plus anthropologiques que théologiques - des fonctions de conceptualisation, d'enseignement et de direction dans l'Eglise. Elles sont évincées de toute primauté hiérarchique, si ce n'est à la tête de groupes spécifiques et numériquement réduits, dans les fonctions d'abbesses ou de prieures, par exemple. Encore, dans ce cas, restent-elles sous le contrôle d'un homme (abbé voisin, visiteur, directeur ...).

    Le discours ecclésiastique, mais celui de la société civile plus encore, et même le droit sont fondés sur un préjugé jamais justifié - ce qui est le propre d'un préjugé qui, ici, remonte au moins à Aristote - que la femme "à cause de sa faiblesse naturelle" doit être "protégée" et cantonnée dans un statut de mineure.

    La persuasion de leur incapacité à enseigner (sinon leur propre sexe qu'elles seraient plus aptes à comprendre et à qui elles parleront en restant plus à leur portée), ou à prendre des responsabilités est telle qu'en justice, elle sont "incapables" et "ne peuvent exercer une magistrature, ni être témoins dans un testament, ni postuler en justice, ni être tutrice que de leurs enfants" [2]. Quant au pouvoir politique, en France du moins, la mythique "loi salique" a empêché les femmes d'accéder pleinement au trône, cantonnées à assumer des régences lorsque le roi est fou, absent ou mort, et que l'héritier mâle n'est pas en âge de régner effectivement. Il y a certes des pays où l'on peut rencontrer des "femmes fortes" [3], où des femmes peuvent régner, comme au Royaume Uni, avec des reines véritables "hommes d'État", telle Élisabeth Ière. Dans ce cas, l'argument des misogynes politiques est très simple : la grandeur de son règne n'était due qu'à la qualité principalement de ses ministres, et aussi à l'esprit d'entreprise de ses commerçants et de ses marins ...

    Dans l'Église, les femmes "n'ont pas la parole", elles ne peuvent ni célébrer les offices, ni prêcher, ni distribuer les sacrements, et certains responsables ecclésiastiques vont jusqu'à utiliser le fait de les laisser "parler" dans des assemblées religieuses comme un argument polémique à charge contre des adversaires. C'est le cas de Mgr de Belsunce, évêque de Marseille contre les Jansénistes de son diocèse dans la crise qui l'opposa à eux.

    Les femmes persuadées de leur infériorité ou ramenées à elle ?
    Les femmes elles-mêmes finissent par intérioriser cette "incapacité" à penser et à diriger des cellules de société ou d'Église, y compris celles qui ont mené de grandes entreprises avec succès, telles Angélique Arnauld, réformatrice de Port-Royal, ou Mme de Maintenon, épouse royale et "institutrice" de l'établissement de Saint-Cyr, qui déplorent ouvertement la faiblesse de leur sexe. Celles qui ont des talents scientifiques ou littéraires sont souvent contraintes à l'anonymat ou placées par l'opinion à l'ombre d'un homme telles Mme de Lafayette [4], ou, plus tard, Mme du Châtelet, traduisant et commentant Newton sous couvert, aux yeux de beaucoup, de Voltaire, ou encore Mme Lavoisier, généralement inconnue.

    Des intuitions religieuses féminines d'une grande et profonde innovation ont été détournées consciemment ou non, par des supérieurs masculins. Ainsi, lorsqu'Angèle Mérici (1474-1540), fonde les Ursulines, en 1535, comme un groupe de femmes devant vivre dans le monde pour aider leur prochain, et donc sans voeux publics, elle leur recommande de vivre l'obéissance "dans une confiante docilité à l'action du Saint Esprit" [5]. Cela revenait à leur faire confiance, à les éduquer à une exigeante liberté intérieure : totale nouveauté pour l'époque. Ces femmes, consacrées à des tâches pastorales, devaient pouvoir "sortir". Elles sont récupérées par le pouvoir masculin qui en fait progressivement des religieuses ordinaires, sous clôture, plus faciles à contrôler. Dès 1580, des amendements à la règle imposés par l'archevêque de Milan, Charles Borromée, soumettent cette "docilité à l'Esprit" à l'avis de leur directeur, ce qui restreint notablement leur part de liberté et d'initiatives. Et lorsque les Ursulines se développent en France, c'est comme un ordre cloîtré [6].

    Pas de concurrence féminine à la prévalence masculine
    Les conflits de pouvoirs, quand il y en a avec des femmes dans l'Église, se circonscrivent généralement dans un affrontement juridique qui se règle en partie par le droit canon, en partie grâce aux appuis et complicités que les parties opposées peuvent obtenir d'autorités supérieures. Sous Louis XIV, la tendance est de sauvegarder au maximum le pouvoir légal sinon légitime. C'est ainsi que Bossuet, d'origine "bourgeoise", soutint un long conflit contre l'abbesse de La Ferté-sous-Jouarre, Henriette de Lorraine, bien que celle-ci appartint à l'une des plus puissantes familles du royaume, parente du souverain. Son abbaye bénéficiait d'un privilège d'exemption contesté par l'évêque de Meaux. Il est vrai que le "dossier" de l'abbesse n'était pas bon, ni ses comportements. Au bout de dix ans de procédure, l'autorité légitime de l'évêque et le "droit" finirent par l'emporter. En aurait-il été autrement, si la cause de la religieuse avait été juste ?

    Au niveau de la vie quotidienne, dans la famille, cellule de base de la société traditionnelle, le mari et père est institué comme "chef", c'est à dire la "tête", disposant de larges pouvoirs sur sa femme, ses enfants et même sa domesticité. "[L'épouse] doit lui être docile, circonspecte et attentive à lui plaire." [7] Pourtant, "officiellement", l'épouse est considérée par l'Église comme l'" associée" et non la servante du mari ("socia non ancilla", disait Pierre Lombard [8]), et les ouvrages de morale chrétienne considèrent souvent les "pères-et-mères" comme une sorte d'entité éducative : le père reste le référent, mais la mère disposant habituellement de plus de temps s'occupe activement de leur descendance. Dans le droit civil français, les systèmes juridiques entrecroisés selon les régions nuancent la contribution de la mère dans la direction du ménage : le midi avec son droit "romain" ne lui laisse qu'un rôle effacé d'exécutante, la volonté du mari s'imposant même, à travers son testament, au delà de sa mort ; la coutume de Paris associe davantage la mère à la gestion et aux choix familiaux, en matière de mariage des enfants, par exemple, sans que son pouvoir puisse atteindre jamais le degré impérieux de la Philaminte des Femmes savantes.

    Jusque dans la vie la plus intime du couple, l'homme doit symboliquement s'imposer et garder le pouvoir. C'est pourquoi les relations sexuelles "mulier supra virum" ne sont pas condamnées seulement par les médecins qui pensent qu'elles ont moins de chance d'être fertiles, mais aussi par les moralistes considérant qu'il n'est pas "décent" que l'être inférieur soit en position de domination sur son "maître".

    Pouvoir féminin, pouvoir occulte ?
    Les femmes dit-on parfois, n'ont pas besoin d'avoir "ouvertement" le pouvoir, elles le récupèrent dans la sphère privée. Dans l'Éducation des filles [9], Fénelon -quasi-féministe objectif, avec les réserves de son temps- n'est pas loin de faire écho à ce point de vue en montrant l'influence potentiellement déterminante des femmes sur les hommes, et donc sur ceux qui détiennent les pouvoirs dans tous les domaines : "les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères, et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé."
    Un des prétextes qu'ont utilisés les hommes opposés à la présence de femmes dans certains métiers, c'est la puissance potentielle de leur "charme". Ainsi, on leur refusait l'entrée dans le prétoire parce qu'une femme avocate risquait d'influencer les juges moins par les arguments rationnels de sa défense, que par les attraits de sa "féminité".

    Les "résistantes"
    Il existe pourtant un domaine où le pouvoir masculin bute, où il peut même, parfois, rencontrer une véritables résistance, volontaire ou non, de la part d'une catégorie de femmes un peu "à part", et qui reste largement à étudier comme un ensemble [10] : les mystiques. En nous en tenant à celles qui sont reconnues pour telles, c'est à dire ayant eu pour leur temps des relations personnelles "assurées" avec Dieu, il faut remarquer qu'elles commencent presque toujours par être suspectes à leurs supérieurs parce qu'elles deviennent, dans une certaine mesure, les truchements de la volonté de celui qui a l'autorité suprême, par delà les hiérarchies terrestres dont seul il fonde d'ailleurs la légitimité, à savoir celle des évêques voire des papes. C'est pourquoi, l'authenticité de l'expérience de ces femmes - hors normes - commence toujours par être vérifiée, parfois même médicalement. On peut compter sur la hiérarchie pour rendre méticuleux l'examen qui décide de l'authenticité de leur mission, mais sans pouvoir prendre le risque de mettre systématiquement en doute leur relation à Dieu qui est, dans leur propre système de pensée, absolument possible. Ce qui reste un trait de mentalité passionnant.
    Ayant reçu directement leur éventuelle mission de Dieu, et non par un "mandat" de leur supérieur, elles sont amenées, pour parvenir à la remplir, à transcender les obligations normales de leur "état". On pourrait en multiplier les exemples. Marie (Martin) de l'Incarnation pour devenir ursuline doit abandonner son fils unique, orphelin de 12 ans, c'est à dire faire fi des devoirs ordinaires de la maternité. Benoîte Rencurel, au Laus (le Lourdes du XVIIe siècle, près de Gap), refuse obstinément d'entrer dans un couvent, comme tente de l'en persuader l'évêque d'Embrun. Elle poursuit, toute sa vie, elle simple bergère, une véritable direction spirituelle des pèlerins qui se précipitent vers le sanctuaire qu'on a construit sur les révélations que lui a accordées la Vierge Marie. Mme Acarie (l'autre "Marie de l'Incarnation"), encore simple laïque, veuve et mère de cinq enfants, entraîne le puissant cardinal de Bérulle dans l'aventure de la fondation du Carmel en France...

    Parfois, elles atteignent un degré d'autorité inouïe. Le cas maximal et le plus connu a été celui de Catherine de Sienne. Elle obtint de Grégoire XI son retour d'Avignon à Rome, ce à quoi n'étaient parvenus ni des cardinaux, ni les princes, ni ... les Romains. Il en est d'autres plus modestes, mais significatifs, comme Marie de Valence (1576-1648), simple bourgeoise, vivant pieusement son veuvage chez elle. Sa réputation spirituelle devient telle que de nombreux et illustres personnages viennent la consulter : le père Coton, confesseur jésuite d'Henri IV, à plusieurs reprises, puis le roi Louis XIII, la reine Anne d'Autriche, Richelieu, Marie de Médicis, François de Sales, Vincent de Paul.

    D'autres fois, ces femmes échouent, sans qu'on puisse toujours savoir de façon certaine si c'est leur seule féminitude, ou d'autres raisons, qui ont entraîné cet échec. Au XVIIe siècle, à Aix, Jeanne Perraud parvient à "lancer" avec quelque succès une nouvelle dévotion à la suite d'une vision qu'elle avait eue, en 1658, celle du Christ âgé de trois ans, portant les instruments de la Passion. Après une vie hachée d'expériences ratées de vie conventuelle, vivant de son laborieux métier de couturière, dans une spiritualité proche des Augustins, elle finit par prendre en charge le catéchisme des filles de son quartier. Mais elle n'a jamais pu établir la congrégation des filles "anéanties" dont elle avait le projet. On peut y voir surtout l'effet, de l'opposition des parents de futures postulantes à une règle prévue si austère, qu'elle aurait risqué de compromettre la santé de leurs enfants. Ce peut être encore le refus final de l'archevêque d'Aix, Mgr Grimaldi, dont les réticences à son égard sont perceptibles lors de l'entrevue qu'il a avec la future fondatrice. Ces réserves sont partagées par Malaval, mystique de Marseille, consulté sur l'opportunité de publier les écrits de Jeanne, gêné par l'exaltation qui lui paraît exagérée de cette "pieuse fille". Il y a en effet chez elle une évidente instabilité psychique, qui ne lui permet pas de mener ses multiples projets à leur terme et la rend un peu trop "voyante", même dans l'ambiance baroque de son siècle.

    Dans le cas des mystiques donc, l'autorité de celles que Dieu lui-même semble avoir choisies peut l'emporter sur le pouvoir des "autorités" ecclésiastiques, même si l'on n'attend de fidèles laïques ou de religieuses ordinaires qu'une obéissance, la plus passive possible, conformément à ce que l'on est en droit de présumer de la "nature" féminine.

    A l'époque classique, la société ne reconnaît pas de légitimité à une accession des femmes au(x) pouvoir(s), singulièrement dans des domaines où elles se seraient retrouvées "supérieures" d'hommes. En fait, tous les hommes, clercs, juristes, mais aussi philosophes ou médecins n'accordent aux femmes, à de rares exceptions près [11], qu'une situation subordonnée. Au regard du droit civil comme du droit canonique, elle reste une mineure. Elle ne peut pratiquement rien décider concernant non seulement ses enfants mais elle-même, sans l'aval de son époux qui, par exemple, gère sa dot, quoiqu'en principe, il n'ait pas le droit de l'aliéner. A part, les femmes chefs de famille de fait par veuvage [12], incapacité maritale ou détention de fief ; elles peuvent même, en ce cas, participer aux assemblées communales Mais la masse des femmes ne peut alors avoir aucun pouvoir dans la cité comme dans l'Église.


    Marcel BERNOS


NOTES


[1] Pour la période moderne, un recueil d'études intéressantes : Femmes et pouvoirs sous l'Ancien Régime [sous la direction de D. HAASE-DUBOSC et E. VIENNOT], Rivages / Histoire, 1991.
[2] C.-J. de FERRIÈRE, Dictionnaire de droit et de pratique ..., Paris, Vve Brunet, 1769, p. 592. Leurs incapacités remontent au droit romain, Cf. Histoire des femmes [dir. G. DUBY-M. PERROT], t. 1 : L'Antiquité, Paris, Plon, 1990, p. 145-156.
[3] Il y eut bien, au XVIIe siècle un genre littéraire à la mode les louant, dont le modèle est sans doute La galerie des femmes forte, du père Le Moyne, sj, (1ère éd. 1647) ; il reste moins abondant que les écrits misogynes.
[4] Roger DUCHÊNE, Madame de La Fayette, Paris, Fayard, 1988, analyse bien le jeu de cache-cache auquel une "honnête femme" est contrainte devant la sévérité de l'opinion publique à l'égard des femmes -auteurs.
[5] L'atteste encore la règle de 1569. Voir : L. MARIANI - E. TAROLLI - M.SEYNAEVE, Angèle Merici. Contribution pour une biographie, Milan, Editrice Ancora Milano, 1987,
[6] A l'exception des Ursulines de Dôle. La fondatrice de cette dernière congrégation, Anne de Xainctonge (1567-1621), a tenu à garder l'esprit des origines, mais elle a dû pour cela s'installer en Franche-Comté, alors terre espagnole (1596).
[7] C.-J. de FERRIÈRE, Dictionnaire de droit et de pratique ..., Paris, Vve Brunet, 1769, p. 592.
[8] Théologien du XIIe siècle dont le Livre des sentences (1152) était encore enseigné au XVIIe, entre autres à l'Université d'Aix-en-Provence.
[9] Éducation des filles (1687), Chap. 1 "De l'importance de l'éducation des filles".
[10] On n'oublie pas la monumentale Histoire littéraire du sentiment religieux en France de l'abbé H. BRÉMOND, Paris, Bloud ety Gay ... mais il date des années 30, et beaucoup d'études partielles parues depuis permettraient une synthèse renouvelée.
[11] En vérité on cite toujours les mêmes : Poullain de la Barre au XVIIe siècle, Condorcet au XVIIIe ...
[12] S. BEAUVALET-BOUTOUYRIE, Être veuve sous l'Ancien Régime, Paris, Belin, 2001.