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LE DÉNOUEMENT DES ROMANS INACHEVÉS ET L'USAGE DES TOPOI - HENRI COULET






Il serait paradoxal de chercher des lieux communs dans des textes inexistants, mais les dénouements des romans inachevés ont bien une forme d'existence : virtuelle quand on relève dans les parties rédigées les indices d'une conclusion ou les questions dont l'auteur donne à attendre les réponses ; réelle quand le roman a été achevé par un continuateur ; dans ce cas, il convient d'examiner quels indices du texte original ont été retenus et quelles questions ont été résolues. Sans paradoxe, on peut prévoir que ce segment apocryphe, écrit ou rêvé, sera plus propre que n'importe quel autre à loger des topoi, parce que, devant suppléer à l'invention de l'auteur, l'imagination du continuateur, qui n'a pas le droit de se livrer librement à son génie, ou celle du lecteur, qui n'est pas créatrice, ne peut guère s'inspirer que de ce qu'on a l'habitude de trouver à cet endroit dans bien d'autres romans.

    Avant d'étudier sous cet aspect trois romans inachevés du dix-huitième siècle, nous ferons plusieurs remarques destinées à écarter quelques idées préconçues.

    La première de ces remarques est que les romans inachevés, dans notre littérature, pour ne parler que d'elle, sont étonnamment nombreux, plusieurs dizaines depuis Le conte du Graal de Chrétien jusqu'aux Chemins de la liberté de J.-P. Sartre, en passant par L'Astrée d'Honoré d'Urfé, Le Roman comique de Scarron, les Mémoires d'un honnête homme de Prévost, Les Cent vingt journées de Sodome de Sade, Les Paysans de Balzac, Lucien Leuwen et Lamiel de Stendhal, Bouvard et Pécuchet de Flaubert... Or ces romans ont été lus, continuent d'être lus, et certains (Le conte du Graal, L'Astrée, Le Roman comique, La Vie de Marianne, Bouvard et Pécuchet) ont eu une influence décisive sur l'évolution du genre romanesque. Quand ils ont reçu une conclusion postiche, ce complément n'est considéré que comme une curiosité de faible intérêt. Il ne faut donc pas croire, comme l'a cru un formaliste russe [1], qu'un roman soit écrit en vue de son dénouement ou de son épilogue : romancier et lecteur s'accommodent fort bien de l'inachevé.

    La seconde remarque concerne les causes d'un inachèvement. On dit souvent qu'un roman n'a pas été achevé parce qu'il ne pouvait pas l'être, ou inversement qu'il est inachevé en apparence seulement, et bien achevé en fait. En général ces propositions sont abusives. Les causes pour lesquelles une oeuvre romanesque est restée inachevée sont soit occasionnelles, soit profondes. Les causes occasionnelles sont des circonstances de la rédaction ou des accidents arrivés à l'auteur : changement de statut social ou professionnel, exil, misère matérielle, maladie, mort, etc. Il ne faut ni en exagérer, ni en réduire l'importance. Si Scarron avait vécu plus longtemps, il aurait écrit la troisième partie du Roman comique qu'il avait commencée. Les causes profondes peuvent être la conception erronée que l'auteur s'est faite du genre romanesque et le désaccord entre le sens du roman projeté (le contenu, selon la terminologie traditionnelle) et sa forme, au sens large, qui comprend la voix narrative, le cadre, le temps, la structure de l'intrigue, la caractérisation des personnages, etc. Si Jean-Paul Sartre avait eu dans les pouvoirs du romancier la confiance qu'avait eue Balzac, il aurait été jusqu'au bout des Chemins de la liberté. Le plus souvent, ces deux ordres de causes se réunissent : l'auteur, empêché de conclure par des événements étrangers à la littérature, n'a plus envie de reprendre sa rédaction ou s'y remet trop lentement pour le temps qu'il lui reste à vivre. C'est peut-être ainsi que s'explique l'inachèvement de L'Astrée.

    Il arrive donc qu'un roman auquel l'auteur avait bien prévu de donner un dénouement soit réellement inachevé sans qu'il lui manque rien d'essentiel : ainsi Les Egarements du coeur et de l'esprit et Les Heureux Orphelins de Crébillon. Un dénouement suppléé aurait alors toutes chances d'être aussi banal qu'inutile. Il arrive aussi que l'inachèvement soit constitutif du roman lui-même, que tout dénouement défigurerait : Marivaux a délibérément refusé de conclure La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu. Enfin, sans être consciemment inscrit par l'auteur dans le dessein initial de l'oeuvre, l'inachèvement peut être impliqué par les contradictions de ce dessein : en essayant d'écrire avec Bouvard et Pécuchet un roman non-roman, Flaubert défiait l'échec auquel sa tentative même le condamnait.

    Dernière remarque : ni le projet esquissé dans une préface, ni les questions posées, les explications suspendues, les préparations que le lecteur peut relever dans le cours de l'oeuvre ne sont de sûrs indices du dénouement auquel l'oeuvre tendait. Au XVIIe et au XVIIIe siècle la préface d'un roman n'est pas ce qui est écrit en dernier ; la publication séparée des parties successives obligeait les romanciers, dès la première livraison, à annoncer un plan qu'ils n'étaient pas sûrs de remplir. Au fil même du texte, chaque détail n'a pas la même fonction dans l'économie générale de l'oeuvre, certains sont des jalons, d'autres épuisent tout leur sens au lieu même où ils sont énoncés, mais le romancier est toujours libre de tirer parti ultérieurement de ce qui semblait ne rien promettre. L'attente du lecteur, qu'il doit susciter, il peut choisir de la décevoir, ou la satisfaire par des voies inattendues. L'indice d'un dénouement n'est assurément reconnu pour tel que lorsque le dénouement est atteint.

    Mme de Tencin avait écrit les deux premiers livres d'un roman intitulé Anecdotes de la cour et du règne d'Edouard II, roi d'Angleterre. Elle mourut en décembre 1749, et c'est seulement en 1776 que Mme Elie de Beaumont publia cette oeuvre, qu'elle avait complétée par un troisième livre. Il n'y a pas lieu de supposer que Mme Elie de Beaumont ait traité le texte de Mme de Tencin comme Mauvillon avait traité les Mémoires d'un honnête homme de Prévost : Mauvillon ne s'était pas contenté d'ajouter en 1753 un volume à ceux que Prévost avait publiés en 1745, il avait si profondément remanié le texte original qu'il en avait fait une oeuvre nouvelle. Nous admettrons donc que les deux premiers livres des Anecdotes du règne d'Edouard II sont authentiquement de Mme de Tencin, et nous essaierons de voir quels topoi a utilisés Mme Elie de Beaumont pour amener un dénouement.

    Comme deux autres romans de Mme de Tencin, Les Malheurs de l'amour et Le Siège de Calais, ce roman inachevé combine plusieurs intrigues : l'une est politique, deux autres sont sentimentales. L'intrigue politique est nouée autour du faible roi Edouard II. Il a pour favori Gaveston, qu'il a fait comte de Cornouailles, à la grande indignation des barons ; la reine Isabelle, ambitieuse et infidèle, cherche à se faire un parti de ses courtisans, Mortimer (son préféré), le duc de Lancastre, Gaveston même, qui sont jaloux les uns des autres ; Gaveston trouve un allié dans le comte de Glocester, dont il espère épouser la soeur. Les ennemis de Gaveston réussissent à le faire exiler, le roi le rappelle et lui maintient sa faveur. La première intrigue sentimentale a pour centre Mlle de Glocester : amoureuse de Gaveston, Mlle de Glocester découvre son infidélité, veut rompre, se réconcilie avec lui quand elle le voit mis en péril par ses ennemis politiques ; elle est d'autre part aimée par le comte de Pembrocke, qu'elle estime, qui la réconforte, mais qu'elle ne peut aimer. L'autre intrigue a pour acteurs Mlle de Lascy, Saint-Martin (c'est le descendant d'une illustre famille de Normandie, qui cache son véritable nom et se fait passer pour simple gentilhomme), Mlle de Lancastre et le duc de Lancastre son frère. Mlle de Lascy est promise par son père au duc de Lancastre, mais elle est aimée de Saint-Martin et elle l'aime ; de son côté Mlle de Lancastre est aussi jalousement que vainement amoureuse de Saint-Martin. Ne pouvant ni révéler son identité, ni se faire accepter comme gendre par Mylord Lascy, Saint-Martin épouse secrètement Mlle de Lascy et se prépare à revenir en France où sa femme devra le rejoindre. Mais quand tout est prêt pour son embarquement, il est assassiné par un domestique qui lui apportait une lettre de sa femme. Il en réchappe et laisse croire qu'il est mort, pour ne pas s'exposer à un nouvel attentat. Quelques mois plus tard, on lui annonce que Mme de Saint-Martin a épousé Lancastre. Après des années de désespoir et d'errance, il revient en Angleterre, apprend que Mme de Lancastre est séquestrée par son mari et très malheureuse. Il réussit à correspondre avec elle et veut se venger de Lancastre. Il se bat contre lui dans un tournoi, mais il est vaincu. C'est ici que s'arrête l'action, et tout ce qui précède de cette intrigue est exposé dans un récit rétrospectif fait par Saint-Martin au comte de Glocester et à Gaveston, comte de Cornouailles, qui lui ont porté secours après son combat malheureux.

    Lorsque le roman s'interrompt, les questions que le lecteur se pose et auxquelles il peut espérer qu'un dénouement fournira la réponse sont celles-ci : Gaveston gardera-t-il la faveur du roi et son pouvoir politique ? Mlle de Glocester l'épousera-t-elle ou ayant découvert sa félonie et son cynisme lui préfèrera-t-elle le fidèle Pembrocke ? Mlle de Lancastre, déçue en amour, se résignera-t-elle ou cherchera-t-elle à se venger ? Saint-Martin aura-t-il sa revanche sur Lancastre ? On s'attend bien que Mlle de Lascy n'ait épousé Lancastre qu'à la suite d'un quiproquo entraîné par la mort prétendue de Saint-Martin, mais a-t-elle délibérément trahi celui qu'elle aimait ou a-t-elle dû céder à la violence ?

    Mme Elie de Beaumont a résolu toutes ces questions : c'est, nous apprend-elle, Mlle de Lancastre elle-même qui avait machiné l'assassinat de Saint-Martin et persuadé Lancastre d'épouser la jeune femme, "horrible mariage" célébré presque sans témoins et où le silence épouvanté de la mariée avait été présenté comme un consentement. Gaveston, jaloux de la faveur dont jouit Lancastre auprès de la reine Isabelle (Mme de Tencin avait dit au contraire que la reine favorisait plutôt Gaveston...), présente au roi un mémoire contre Lancastre. Le mariage est cassé, Mme de Saint-Martin est rendue à son époux légitime, mais celui-ci est tellement bouleversé par l'émotion que ses blessures se rouvrent et qu'il meurt. Mme de Saint-Martin, presque mourante elle-même, est recueillie par Mlle de Glocester, et, pleine de reconnaissance pour Gaveston, finit par obtenir que Mlle de Glocester devienne Mme de Cornouailles. Mais Gaveston a dans Mlle de Lancastre et dans son frère des ennemis qui veulent sa perte. Une lettre injurieuse pour le roi, un bal masqué où Gaveston persifle la reine pour sa liaison avec Mortimer, précipitent la rupture entre le roi et les barons confédérés contre lui. La guerre civile éclate, Edouard II s'enfuit avec Gaveston qui est fait prisonnier, sauvé par Pembrocke, décapité par un parti des révoltés après une tentative d'évasion. La famille de Mlle de Glocester (y compris Glocester lui-même, qui connaît maintenant la vérité sur Gaveston) voudrait qu'elle épouse le loyal Pembrocke, mais, bien qu'elle n'ait plus d'illusions sur ce qu'était Gaveston, elle refuse, et tous deux, liés d'amitié jusque dans leur vieillesse, assistent sans y prendre part aux événements de la grande histoire, exécution de Lancastre par ordre d'Edouard II, destitution et exécution d'Edouard II par ordre de la reine, destitution de la reine par son fils Edouard III, mort d'Isabelle après vingt-huit ans de captivité. Mme Elie de Beaumont est volontiers larmoyante et elle aime les scènes attristantes et les longs dialogues attendris, elle moralise alors que Mme de Tencin s'exprimait par concises maximes.

    Le dénouement qu'elle apporte n'est pourtant ni bâclé, ni en désaccord avec les parties écrites par Mme de Tencin ; les lieux communs n'y apparaissent pas comme des réponses toutes faites aux questions posées par le texte original. Quels lieux communs peut-on déceler ? le refus d'épouser, après la mort du mari, un amant dont la passion est prouvée et pour lequel on ne manque pas de tendresse, c'était celui de la princesse de Clèves : mais les motifs de Mme de Clèves restaient secrets, le silence enveloppait sa décision et ses dernières années, alors que Mlle de Glocester accumule des explications dont aucune n'est vraiment convaincante. La mort de Saint-Martin, puis la mort de Mme de Saint-Martin n'avaient peut-être pas été prévues par Mme de Tencin, mais elles apportent à cette histoire d'amours malheureuses la conclusion radicale qu'ont reçue d'autres innombrables histoires d'amour. Enfin, Gaveston ayant réellement existé et ayant en effet connu le destin que rapportent les deux romancières, Mme Elie de Beaumont fond le dénouement des histoires particulières dans l'histoire générale et ménage le passage du fictif à l'historique en ouvrant une longue perspective sur ce qui s'est passé en Angleterre après la mort de Gaveston. Cette transition finale est fréquente dans les "nouvelles historiques" ; mais elle est en général plus brève et plus conventionnelle. Mort de certains protagonistes, refus d'un mariage qui aurait pu être heureux et effacement des personnages dans une temporalité où ils perdent leur existence de héros de roman, transition entre la fiction et la réalité historique, ce triple dénouement est fait de topoi adroitement adaptés à une oeuvre originale.

    Claude Crébillon publie en 1754 Les Heureux Orphelins, dont les données de départ sont empruntées à un roman d'Eliza Haywood, The fortunate Foundlings, paru la même année. Le chevalier Rutland (Dorilans, dans le texte anglais) trouve dans son jardin un panier contenant deux nouveaux-nés ; un mot à son adresse attaché sur la poitrine de l'un d'eux lui apprend qu'ils se nomment Edouard et Lucie (Horatio et Louisa dans l'original), jumeaux, et qu'il y a une bonne raison pour qu'il se fasse leur protecteur. Le chevalier adopte donc les enfants, s'attache à eux, envoie Edouard à Oxford, mais n'arrive pas à le détourner d'une vocation militaire, lorsque le jeune homme est en âge de choisir un métier. Edouard part donc pour un régiment anglais. Quant à Lucie, après avoir été élevée par les meilleurs maîtres, elle revient auprès de son père adoptif dont l'affection se transforme en amour passionné. Il hésite, il aurait horreur de corrompre la pureté de Lucie, mais il craint de contracter un mariage indigne de lui, s'il se découvre plus tard que Lucie est d'une naissance ignoble ; il se déclare enfin à Lucie, qui éprouve pour lui une tendre reconnaissance, mais non un amour qui justifierait le mariage. A bout de résistance, Rutland presse un jour Lucie d'une étreinte si brûlante que la jeune fille prend peur et s'enfuit de chez lui. Elle erre dans Londres, est recueillie par une Madame Pikring à qui elle conte son histoire, est placée par Mme Pikring chez une lingère, Mme Yielding, mais le magasin de Mme Yielding est un vivier de jolies filles pour de jeunes débauchés : un certain lord Chester s'intéresse à Lucie, qui pour échapper à ses poursuites, cherche encore refuge chez Mme Pikring. Celle-ci l'emmène à Bristol où la duchesse de Suffolk, charmée par l'esprit de Lucie et par ses talents de musicienne, la retient comme dame de compagnie. L'intimité devient vite si étroite entre Lucie et la duchesse que celle-ci fait à la jeune fille confidence de son passé : jeune veuve, elle s'était éprise du séduisant lord Durham ; après de longs débats avec elle-même, après avoir éprouvé tentation, défiance, humiliation, haine, désespoir, attendrissement, elle s'était donnée au lord sous promesse d'un mariage qu'un obstacle familial l'empêchait de conclure immédiatement ; puis elle avait appris que cet obstacle n'existait pas et que son amant n'était qu'un cynique libertin, qu'on appelait lord Chester depuis la mort de son père. A ce nom, Lucie reconnaît le débauché qui l'avait harcelée. Lady Suffolk est venue à Bristol chercher l'apaisement, et le roman s'achève sur une série de lettres qui lui ont été remises, lettres écrites par Durham-Chester à un ami français auquel il raconte ses aventures galantes, son succès auprès de la prude Mme de Rindsey et de l'honnête Mme de Suffolk, son échec qu'il espère effacer auprès de la coquette Mme de Pembroock.

    Le récit d'Eliza Haywood était plus complet, et se développait dans une direction différente. Elle suivait tout au long la carrière militaire et les rencontres sentimentales d'Horatio en Pologne et en Russie, où il était fait prisonnier ; Louisa devait fuir Dorilans amoureux d'elle, trouvait refuge auprès d'une dame de qualité, Mélanthe, qui avait connu une déception amoureuse (mais son séducteur n'a rien à voir avec Louisa) ; emmenée à Vienne, puis à Venise par sa protectrice, Louisa était victime d'une tentative d'enlèvement, se réfugiait dans un couvent, s'en échappait, se rendait à Paris avec l'espoir de passer en Angleterre ; dans une rue de Paris, elle était reconnue par Dorilans et consentait, avec quelque appréhension, à le recevoir : il lui révélait qu'il était son vrai père, lui expliquait comment il l'avait appris, lui faisait épouser le jeune homme loyal qui l'avait à Venise sauvée de son ravisseur. Horatio à son tour venait à Paris retrouver un père en Dorilans.

    Le roman de Crébillon est inachevé, puisque rien ne nous est dit de ce qu'est devenu Edouard après son entrée dans l'armée ; il n'est plus question de Lucie après l'histoire de Mme de Suffolk et les lettres de Chester ; nous ne savons pas si les orphelins ont retrouvé un père, et si ce père était Rutland ; même la dernière lettre de Chester laisse le lecteur en attente de lettres ultérieures, qui manquent. En un sens pourtant, Les Heureux Orphelins son achevés, car ce qui intéressait Crébillon, malgré le titre de l'oeuvre, n'était pas l'histoire de Lucie et d'Edouard, mais la psychologie d'une femme vertueuse victime d'un séducteur, et le portrait de ce séducteur : les personnages et les situations empruntés à Eliza Haywood ne lui ont servi qu'à mettre en oeuvre les personnages et les situations qui sont la matière habituelle de ses propres romans. Il a refusé le dénouement proposé par la romancière anglaise, nous pouvons penser qu'il a ainsi refusé des topoi : le topos du père amoureux de celle en qui il découvrira sa propre fille ; il était dans le Cleveland de Prévost, qui, à la différence de Crébillon, était curieux des aberrations du coeur, bien plus troublantes et plus dangereuses que ce que Crébillon appelait les égarements ; c'était une variante du topos de l'amour involontairement incestueux entre un frère et une soeur, assez fréquent dans la littérature de l'âge baroque. Autre topos évité, celui de l'orphelin qui retrouve ses parents, inconnu sans nom qui se révèle de haute noblesse : la reconnaissance, dont Aristote déjà faisait un topos de la tragédie (anagnôsis), se trouvait au dénouement de combien de tragi-comédies et de romans du XVIIe siècle ! L'étrange est que Crébillon ait invité son lecteur à espérer cette reconnaissance, et ait effleuré le topos de l'inceste pour l'abandonner sans retour. Son roman perdrait-il des parties essentielles si on le réduisait à l'histoire de Mme de Suffolk et de Chester ? La composition ouverte ne paraît pas avoir chez lui la nécessité qu'elle a chez Marivaux.

    Un autre roman inachevé de Crébillon est Les Egarements du coeur et de l'esprit, auxquels nous venons de faire allusion. La première partie parut en décembre 1735 à Paris chez Prault fils, la seconde et la troisième partie au printemps de 1738 à La Haye chez Gosse et Néaulme. On sait que le narrateur, Meilcour, y raconte son entrée dans le monde à dix-sept ans, sa rencontre avec Mme de Lursay qu'il désire gauchement conquérir, son amour, qu'il croit sans espoir, pour Hortense de Théville, son initiation à la morale du libertinage par Versac, et enfin sa victoire sur Mme de Lursay, victoire qui est en réalité celle de Mme de Lursay sur lui. La préface de 1735 annonçait une suite à ces trois parties qui décrivaient l'ignorance et les premières amours du jeune homme : "C'est, dans les suivantes, un homme plein de fausses idées, et pétri de ridicules, et qui y est moins entraîné encore par lui-même, que par des personnes intéressées à lui corrompre le coeur et l'esprit. On le verra enfin dans les dernières, rendu à lui-même, devoir toutes ses vertus à une femme estimable ; voilà quel est l'objet des Egarements de l'esprit et du coeur". Cet objet n'a pas été rempli ; on dit souvent que Les Egarements ne sont inachevés qu'en apparence ; qu'en fait Crébillon n'avait pas d'autre objet que de mener jusqu'à leur conclusion l'initiation amoureuse de Meilcour par Mme de Lursay et son initiation libertine par Versac. Mais s'il avait rédigé la suite, on jugerait qu'elle était aussi parfaitement nécessaire et partie intégrante de son "objet". Il faut admettre que deux causes ont pu empêcher Crébillon de reprendre sa rédaction ; les mesures prises par d'Aguesseau pour "proscrire" les romans qui ont découragé plusieurs romanciers ; la publication en 1741, par Duclos, des Confessions du comte de ***, qui conduisaient une histoire de libertin jusqu'au dénouement annoncé par Crébillon, la conversion du libertin à la vertu (cette explication a été avancée par les contemporains de Crébillon). Entre 1738 et 1741, Crébillon aurait pu achever son roman avant que Duclos eût écrit le sien ; mais peut-être croyait-il qu'il aurait assez de facilité et de rapidité à écrire ce qu'il avait clairement conçu, pour se consacrer d'abord à la rédaction du Sopha [2] (comme il avait, semble-t-il, fait passer la rédaction de La Nuit et le Moment et Le Hasard du coin du feu avant la seconde et la troisième partie des Egarements).

    Meilcour serait-il allé encore plus loin dans le libertinage que son maître Versac ? Qu'il ait pénétré jusqu'au plus noir de l'immoralité pour acquérir cette lucidité sur lui-même et sur les autres, on peut en être sûr. Peut-être Crébillon a-t-il découvert qu'il était impossible de décrire cette expérience, qu'elle avait quelque chose d'aussi secret que la naissance de Marianne ou la carrière publique de Jacob, chez Marivaux ; on notera pourtant que c'est Marianne et Jacob, et non Marivaux, qui donnent à attendre une suite et un dénouement à leur histoire, alors que la Préface des Egarements est bien assumée par l'auteur. Quoi qu'il en soit, la conversion du libertin est un poncif aussi caractérisé que la reconnaissance d'un fils par son père : on ne regrettera pas que Meilcour, par l'inachèvement même de ses Mémoires, ne puisse être confondu avec le comte de *** de Duclos [3], ou avec le marquis de Roselle de Mme Elie de Beaumont, ou avec cet autre comte D***, le "libertin devenu vertueux" de Domairon. Un grand romancier ne se sert des topoi que quand il veut les métamorphoser [4].

    Henri COULET


NOTES


[1] "Le roman se caractérise par la présence d'un épilogue" (B. Eikhenbaum, "Sur la théorie de la prose", dans Théorie de la littérature, textes des formalistes russes réunis, présentés et traduits par Tzvetan Todorov, Editions du Seuil, 1966, p. 203).
[2] Rédigé dans la seconde moitié de 1740, publié en 1742.
[3] Dans une récente étude, Marc Escola ("Les Egarement du narrateur et du récit : pour une poétique de l'inachèvement", dans (coll.) Poétique de la pensée, Etudes sur l'âge classique et le siècle philosophique, en hommage à Jean Dagen, Paris, Champion, 2006, p. 379-400) juge que l'achèvement des Egarements était impossible, parce que dès la première partie du roman la "passion rédemptrice" et la "phase libertine" étaient données comme simultanées. Mais rien n'indique que la "femme estimable" qui amènera le libertin à la vertu soit Hortense, objet d'une passion juvénile, d'un égarement du coeur ; le mariage avec une "femme estimable" aurait été un dénouement assez plat, et c'est peut-être une chance pour Crébillon que Duclos l'en ait frustré.
[4] Sur le roman de Crébillon et sur ceux de Marivaux, nous nous permettons de renvoyer à nos articles : "Les Egarements du coeur et de l'esprit, roman inachevé ?", dans Songe, illusion, égarement dans les romans de Crébillon, sous la direction de Jean Sgard, ELLUG, Grenoble, 1996, p. 245-256) et : "L'inachèvement dans les romans de Marivaux", dans Saggi e ricerche di Letteratura francese, XXII, 1983, Bulzoni editore, p. 31-46.