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LE LIÈVRE ET SON MAÎTRE - DANIELLE MAURE






Un lièvre en son gîte songeait
    (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?)


    Il y a bien longtemps, il arriva qu'un maître encouragea son élève à entreprendre des recherches sur la rêverie au XVIIe siècle. L'animal craintif, expert en rêverie, bercé d'assonances et d'allitérations, trouva matière à contenter son imaginaire. Et puis, il lui avait été tant de fois reproché "d'être dans la lune" alors que, invariablement, il tentait de passer inaperçu.
    En souvenir du professeur Duchêne, de son enseignement et de sa bienveillance, l'ancienne étudiante évoquera ici les parcours d'une recherche attachante où l'on vit souvent le lièvre en reflet.
    Le premier, Jean Rousset, dans son ouvrage sur La Littérature de l'âge baroque en France (chapitre intitulé "L'eau en mouvement"), pose aussi nettement la question "Et la rêverie au XVIIe siècle ?". Tous les dictionnaires du XVIIe siècle ou légèrement postérieurs s'accordent à reconnaître une rêverie qui n'est plus seulement recroquevillée sur ses défaillances. Ce sont ces défaillances précisément qui vont séduire les esprits bridés, qui peuvent alors se récréer, s'épancher, s'adonner à des pensées douces et mélancoliques, donner à leur méditation plus de prix, se promener ou se replier dans des espaces appropriés, baigner leur regard dans le cours de l'eau.

La raison mal menée


    Délire
    "Deliratio" et "ineptia", c'est par ces mots qu'au tout début du siècle, Jean Nicot définit la rêverie dans son Trésor de la langue française, tant que moderne (1606). Il donne, de même, comme synonymes au verbe rêver : "delirare, deliramenta loqui, ineptire, aliena loqui". Ces attributs sont tout proches de ceux relevés par Huguet dans son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle.

    Délirer est encore un sens usuel de rêver au XVIIe siècle. Il n'est pas vieilli : "Il n'a jamais de fièvre qu'il ne tombe en rêverie" (Dictionnaire de l'Académie). Mme de Sévigné y a souvent recours dans sa correspondance. Ainsi, dans sa lettre du 17 mars 1680 adressée à sa fille, sur les derniers moments de La Rochefoucauld : "... il se tourne à la mort tout d'un coup. Les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries ...". La rêverie est à ce point redoutée, qu'un personnage de l'Histoire comique de Francion, le sieur du Buisson, va jusqu'à donner ce conseil pour chasser un intrus : "Vous vous ferez plus malade que vous n'êtes, et quand l'on vous demandera ce qui sera nécessaire pour le traiter, vous feindrez d'être en rêverie et de n'avoir plus de raison".

    Rêverie nocturne
    Le veilleur, l'insomniaque, le dormeur au sommeil agité sont sujets à de fréquentes rêveries nocturnes. Le berger de l'Astrée, Tircis, "se coucha donc sous le premier arbre qu'il trouva proche de lui, où le sommeil ne le vint chercher de longtemps (...). Néanmoins, après avoir passé une partie de la nuit dans ses ordinaires rêveries, ses membres appesantis reçurent enfin cet agréable soulagement" (Cinquième partie, livre IX).

    L'état transitoire grise Descartes qui y trouve du "contentement" : "... je mêle insensiblement mes rêveries du jour à celles de la nuit..." (lettre à Balzac, avril 1631). Pour d'autres, les rêveries franchissent la frontière avec le sommeil. Tristan et Saint-Amant en font la pénible expérience : furies, défilés macabres - c'est le cauchemar (Songes funestes et Visions).

    Folie, sottise
    Les "choses déraisonnables, extravagantes" (Dictionnaire de l'Académie), la "démence" (Furetière) sont des héritages du XVIe siècle. Pour Montaigne d'ailleurs, rêverie et folie s'accompagnent ; ce mal guette les esprits oisifs, et "les âmes du vulgaire, plus molles". Quelques poètes du XVIIe siècle, comme Mathurin Régnier, reconnaissent volontiers ce qui leur arrivera s'ils continuent à mener "la vie de cour" : "... Courtisan morfondu, frénétique et rêveur.../...troublé de rêverie, / Mourir dessus un coffre en une hôtellerie" (Satire III).

    La rêverie guette les vieillards qui par ailleurs radotent, rêvassent. Théophile parle d'un "vieil père rêveur" et de "son malade esprit" (Satire I). Elle guette les philosophes, souvent ridiculisés. Régnier se moque de ces "philosophes rêveurs" qui "sans bouger de la terre" peuvent aller "au firmament" (Satire dédiée au père Rapin). Ceux-ci trouvent pourtant des défenseurs. Cyrano, dans son Histoire comique, déclare : "j'ai le plus grand respect du monde pour ces philosophes qu'on nomme rêveurs, dont nos ignorants se moquent."
    Souvent, on interpelle celui qui tient des propos à l'opposé du bon sens : "Comment donc ! rêvez-vous, monsieur, êtes-vous fou ?" (Regnard, Le Distrait). Lorsque l'obstination dans des vues chimériques est à son comble, il n'y a plus qu'à se résigner : "Que voulez-vous, c'est là sa rêverie" (Desmarets de Saint-Sorlin, Les Visionnaires).

    Erreur, mensonge, lapsus
    Les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles signalent des "métiers" particulièrement frappés par l'erreur : auteur, astrologue, alchimiste. Furetière dénonce le danger de se fier aux hommes de lettres : "Les auteurs nous ont donné pour des vérités, quantité de rêveries". Les médecins ne sont pas épargnés : "les rêveries dont se berce le pauvre médecin Guillot feraient crever de rire un saint de Paradis ." (Richelet). Pellisson généralise : "Tous les siècles ont rêvé, toute la terre s'est égarée, tous les saints ont été en de grossières et pitoyables erreurs" (cité dans le Journal de Trévoux).

    Nous découvrons un aspect bien pervers de la rêverie, lorsque, de trompée elle devient trompeuse. Maynard s'insurge contre ceux qui n'appliquent pas à eux-mêmes les leçons qu'ils donnent aux autres : "Je ne puis souffrir les esprits / Dont l'impudente rêverie, / Ne prêche rien que le mépris / Du vin et de l'ivrognerie" (OEuvres, Chansons). Théophile se montre sans appel devant la fourberie : "Ces poètes rêveurs par leur plume hypocrite, / De tous ces vieux héros ont trompé le mérite" (OEuvres poétiques, "Quand la Divinité formait ton essence").

    L'erreur est rarement préméditée ; simple méprise, elle trouve son origine dans la spontanéité, l'impulsivité. Mme de Sévigné qualifie une rêverie involontaire, par elle commise en société, de "naturelle" (4 octobre 1671) . Une autre fois elle doit rectifier : "J'avais rêvé en vous disant que Mme du Thianges était allée conduire sa soeur..." (6 mai 1676). Ces petits incidents, l'étude du professeur Duchêne les met particulièrement en valeur : les lettres à Mme de Grignan "...sont une exceptionnelle réussite d'une expression écrite qui, presque toujours, garde les qualités de vie et de spontanéité de "l'oral" (Mme de Sévigné et la lettre d'amour, chapitre VI). Pour un lapsus calami, La Fontaine présente ses excuses auprès du surintendant Fouquet, devenu père d'un troisième enfant (et non d'un deuxième) : "ce qui est la plus grande rêverie dont un nourrisson du Parnasse se pût aviser... (Poésies diverses).

    Et lorsque le rêveur décide de son erreur pour la choyer ? Il fabrique un "château en Espagne". A la proposition que la comtesse, sa fille, lui a faite de venir à Grignan, Mme de Sévigné répond : "...quand je veux rêver agréablement, c'est la première chose qui se présente à moi que ces jolis châteaux. En reculant un peu celui-ci, il ne sera plus en Espagne" (7 août 1675).

    Distraction
    L'étourderie passagère peut devenir un trait de caractère envahissant la personnalité. Le rêveur est un personnage familier au XVIIe siècle. Le récit de ses mésaventures égaye les salons, les théâtres, les correspondances. On aime à se raconter les dernières rêveries de Brancas. Pour faire sourire sa fille, Mme de Sévigné lui parle du célèbre rêveur versant dans un fossé et étant le seul à ne pas le savoir (10 avril 1671). Et lorsqu'elle a elle-même une distraction, elle ne la dit pas de peur de "contrefaire Brancas" (14 juillet 1677). Tallemant des Réaux se complaît à recueillir les rêveries des grands distraits du siècle : Racan, Brancas et La Fontaine (Historiettes, "Racan et autres rêveurs"). Chez La Bruyère, Phédon est "abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide". Quand on sait que Phédon est "timide"...

    La préciosité n'accorde aucune compassion envers ce travers : "Pour une petite distraction, je la pardonne ; mais pour cet enchaînement de rêveries continuelles... il est bon de s'en corriger" (Mlle de Scudéry, citée dans le Dictionnaire de Trévoux). Pour les précieuses, la rêverie est la manifestation d'un esprit dépourvu de délicatesse, insensible aux agréments et aux subtilités de la conversation. Un rêveur dans une ruelle gâche un après-midi par ses absences incessantes. L'Encyclopédie ajoutera : "cela est impoli".
    Or voici que certains tournent le désagrément à leur avantage. La Bruyère est forcé de constater que "l'on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie, comme s'il nous accordait le bel esprit" (Les Caractères, "De l'homme"). Dans Le Distrait (acte IV, scène VII), Regnard met en scène Carlin démontrant à son maître, le distrait Léandre, que finalement il a ce défaut au "suprême degré". Le bel esprit, quant à lui, ne prend du rêveur que sa grave inattention, et ne crée pas de situations grotesques qui tourneraient vers lui les regards railleurs. Pour se distinguer, il donne des réponses "en coq-à-l'âne", s'attirant la considération de ceux-mêmes qu'il méprise. L'air distrait accroît la respectabilité : l'avocat de La Bruyère qui veut paraître "accablé d'affaires" ne s'en défait pas.
    Cette rêverie dont on se met à se parer (avec une intention trompeuse, il est vrai) sort désormais de son carcan, retrouve sa fantaisie d'origine et va ouvrir des champs humains inespérés.

La rêverie laurée


    Vagabondage
    Le verbe rêver est apparu vers 1130. Il a signifié d'abord "vagabonder", jusqu'au XVe siècle, ainsi que "délirer" encore au XVIIe siècle. Le Dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg fixe un premier sens, l'accompagnant de son jumeau "errer". Marcel Raymond, après ce rappel, procure une réflexion lexicologique essentielle dans un article intitulé "Rêver à la suisse" (Cahiers du Sud, n° 367). Rêver, c'est à l'extrême, pécher, car les barrières tombent ; l'abandon et le jeu égarent celui qui s'y adonne. Du XIe au XVe siècle, Godefroy retient pour rêver : "aller çà et là pour son plaisir, rôder, faire la débauche", et "délirer". Pour rêverie : la réjouissance, la plaisanterie / le délire, la folie / l'emportement, la fureur. Dans son Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle, Huguet décrit uniquement à partir d'exemples nombreux, un état délirant pouvant évoluer en démence.

    Marcel Raymond (article cité) s'est interrogé sur la transition. Alors que le mot rêve est "placé dans le bas de l'échelle des états mentaux", que le verbe rêver "résiste mieux", la rêverie, encore parfois délirante, correspond mieux à une "pensée où se laisse aller l'imagination". Parmi les nombreux textes remarqués, nous en retiendrons deux, particulièrement ludiques. Le premier est extrait d'un poème que Sarasin adresse à la princesse de Condé :
    "L'on roule au petit pas sous de sombres allées,
    L'on s'enfonce au plus creux des bois,
    L'on rêve sur les bords de l'onde,
    L'on y lit des romans, l'on exerce sa voix,
    La liberté bannit toutes les lois
    Et le caprice seul y règle tout le monde".

    Le second est un passage d'une lettre en prose et en vers adressée à Desmarets par Régnier-Desmarais :
    "J'écris, je lis, je me promène,
    Selon l'humeur où je me sens ;
    Sans suivre aucune règle, aucune heure certaine,
    Et toujours maître de mon temps.
    Tantôt je vais rêver au bord d'une fontaine ;
    Tantôt je prends l'air dans la plaine
    Et cherche des lieux découverts ;
    Tantôt couché ..."

    Les précieux vantent cette forme de rêverie à la tombée du jour : "Je fis quelque tour seul promenant aussi bien l'esprit que le corps, et donnant une douce liberté à ma rêverie et à mes pensées" (abbé de Pure, La Précieuse). N'oublions pas La Fontaine, indissociable de sa rêverie vagabonde : "... J'étais lors en Champagne, / Dormant, rêvant, allant par la campagne" (Supplique au duc de Bouillon).

    Méditation
    A côté de cette promenade désordonnée à laquelle tout le corps prend part, la sage immobilité du penseur prend une place privilégiée et chez les lexicographes et chez les auteurs. Le Dictionnaire de l'Académie reconnaît au verbe rêver une qualité spirituelle indéniable ; "penser, méditer profondément sur quelque chose... On vous demande la solution d'un tel problème prenez du temps pour y rêver". Pour la rêverie, il renvoie à une "pensée où se laisse aller l'imagination... agréable, douce rêverie...". C'est le Dictionnaire de Furetière qui donne à la rêverie ses lettres de noblesse. L'édition de 1704 fait le point sur les différentes acceptions au XVIIe siècle :
    Rêveries se dit aussi des méditations et des applications, ou des inquiétudes, et des soins qui occupent l'esprit (...). Les poètes nous ont fait part de leurs doctes rêveries. J'occupe mon esprit d'utiles rêveries (Boileau).

    Rêver se dit aussi d'un esprit appliqué à quelque méditation ; qui tâche à découvrir quelque chose de nouveau dans les arts, et les sciences.

    Le rêveur surpasserait le penseur grâce à l'intensité de sa réflexion, grâce au temps qu'il y consacre, grâce à ses "qualités" : attirance pour la complexité, agilité, imagination, esprit d'aventure (toutes héritées du vagabondage originel). La rêverie pourrait-elle maintenant engendrer génies et savants ? En tout cas, elle a du talent.

    Souvent, La Fontaine préfère rêver à penser : "Joconde (...) rêvant à son malheur", "Sire Guillaume en rêvant à ce cas", "Elle rêve à cette aventure", "A force de rêver, mon esprit est usé". Rêver permet de penser longuement, jusqu'à l'épuisement. Tout en s'amusant, La Fontaine confie au verbe rêver l'expression d'une réflexion qui ne part pas dans tous les sens et qui n'abandonne pas facilement la partie. Régnier-Desmarais le ressent à son tour : "Mon esprit distrait vers moi se ramène ; / Et d'objet en autre alors m'élevant, / Sur les grands sujets je m'en vais rêvant" (Lettre morale à Timandre).

    Le retour sur soi appartient le plus souvent au domaine de la nouvelle mélancolie qui "explose" au XVIIe siècle. L'on assiste à un épanchement particulièrement abondant : la tristesse, le chagrin, le désespoir amoureux en sont fréquemment la cause.

    Passion
    S'il est un monde envahi par la rêverie au XVIIe siècle, c'est bien celui des passions, l'amour en particulier. L'on rêve du commencement jusqu'à la fin, sans condamnation. Au contraire, il s'agit de se laisser gouverner par les seuls sentiments. La rêverie inspire l'amour. Dans un rondeau, Mme Deshoulières met en garde la jeune Iris : "Quand à rêver ainsi l'on s'abandonne, / Le traître amour rarement le pardonne". Une bergère de Fontenelle, Délie, pressent le danger de ses journées oisives : elle craint de "songer / Que l'on puisse avoir un berger". A propos d'un coeur qui n'a pu se défendre, Mme de Villedieu reconnaît les "douces rêveries. / Qui des amours naissants sont les filles chéries" (Nouvelles OEuvres mêlées, Elégie III).

    Rappelons-nous maintenant ce passage de la Princesse de Clèves au cours duquel la princesse "... s'assit et se mit à regarder (le) portrait (de M. de Nemours) avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner". Et le prince lui-même, derrière une fenêtre, "tellement hors de lui-même (...) demeurait immobile à regarder Mme de Clèves".

    Le marquis de la Fare formule une idée répandue, que la rêverie appartient aux pauvres amants : "Je viens sur ce rivage affreux / Chercher dans la rêverie / La seule douceur de la vie / qui reste aux amants malheureux" (Penthée, acte II, scène II). La forme supérieure de la tristesse, c'est la mélancolie, qui peut être douce ou très sombre. Dans les deux cas, les amants ont tendance à ne pas vouloir s'en séparer, à l'entretenir. Céladon, dans sa caverne, trouve un prolongement à son existence :

    Déjà par deux fois le jour avait fait place à la nuit avant que ce berger se ressouvînt de manger, car ses tristes pensers l'occupaient de sorte, et la mélancolie lui remplissait si bien l'estomac qu'il n'avait point d'appétit d'autre viande, que de celle que le ressouvenir de ses ennuis lui pouvait préparer (...) Il n'employait le temps qu'à ses tristes pensers..." (L'Astrée, Première partie, livre XII).

    Chez Mme de Sévigné, le langage de la rêverie devient l'expression privilégiée de son amour pour sa fille. Nous remarquerons la pudeur dans l'emploi de l'impersonnel : "... on rêve à sa fille" (18 septembre 1689). Dans la correspondance, pensées et rêveries abondent, souvent colorées (gris-brun, noires, noircies) ; ou qualifiées (sombres, tristes, "pensée qui tue"). Vu son éloignement, il ne faut pas demander à Mme de Sévigné de "rêver gaiement" (20 octobre 1675).

    La rêverie d'amour tournée vers Dieu n'est pas commune. Lorsque Mme de Sévigné décrit à sa fille l'emploi du temps de sa journée, elle ne l'oublie pas : "Un peu rêver à Dieu, à sa Providence, posséder son âme, songer à l'avenir ..." (29 juin 1689). Ces propos ne pouvaient être tenus que par une chrétienne très proche de son Dieu. Dieu est dans l'âme de Mme de Sévigné et aussi dans son coeur.

    Lieux de rêve
    On ne rêve pas partout. Il existe des lieux de rêverie, Bachelard les a étudiés avec bonheur dans ses ouvrages. Nous séparerons les ouverts des fermés, bien que la communication entre eux reste possible :
    - le jardin fleuri et parfumé où Boileau va "entretenir ses rêveries"
    - les parcs et les jardins où Bois-Robert entretient ses "rêveries"
    - les champs où Dalibray "rêve tout à loisir"
    - les champs et "les vertes prairies" de Maucroix
    - "la plaine où ma vue se porte" (Du Cros)
    - le rivage (Godeau)
    - les dunes face à la mer (père Bouhours)
    - la vue de la mer (Regnard)
    - le ciel, la lune et les étoiles (Fontenelle)
    - la grotte/caverne de Céladon
    - le boudoir (Du Cerceau)
    - "une manière de cabinet" (Mme de la Fayette)
    - le "réduit" de Benserade, "si charmant et si propre à rêver"
    - "les sombres lieux où l'on rêve tout à loisir" (Benserade)
    - "des lieux où le soleil n'entre jamais" (Mlle de Scudéry)
    - "ces bois où je rêve souvent" (Mme de Sévigné)
    - "un ombrage épais qui inspire la rêverie" (Mlle de Scudéry)
    - "sous un arbre", fréquemment

    Ces lieux abritent leurs rêveurs respectifs : l'expansif, le promeneur, le contemplatif se dirigent vers les espaces ouverts et la clarté. Les lieux fermés abritent, protègent, cachent la réflexion, le repli sur soi, la passion, l'inquiétude, la mélancolie, assurant de plus pénombre et obscurité.

    A tous ces paysages, il faut ajouter l'élément essentiel, l'eau, qui exerce une véritable fascination , et que les études de Bachelard toujours nous permettent de mieux partager:
    - le clair ruisseau dont les "petits flots savent faire rêver"
    - l'onde dont le bruit endort
    - le cristal des fontaines, une grande fontaine, douze fontaines
    - un grand canal où vivent les cygnes
    - la mer qui se retire doucement
    - la vue de la mer
    - les vagues légères
    - la majesté de la mer

    Nous quitterons la rêverie, sur le bord de l'eau, enrichie de tous ses "moyens" pour effectuer des promenades avec soi-même, et tenter un approfondissement de soi que l'on ne réalise pas toujours avec des mesures draconiennes. Rousseau n'est pas loin.

    En chemin, la rêverie s'est spiritualisée, intellectualisée, "sentimentalisée", poétisée, esthétisée. La méditation, la mélancolie, la poésie de l'eau sont certainement les trois grandes aventures à retenir. Il est un acquis incontestable : la "rêveuse posture" dont parle Tristan L'Hermite : c'est le penseur figé dans son immobilité que l'on admire. Il est "tombé" ou "parti" dans les rêveries ; il y est "perdu", "plongé", voire "enseveli" (le duc de Nemours), comme si c'était sans fin et sans retour.

    Qu'advint-il de notre lièvre ? Eh bien, malgré une guérison obtenue par le hasard d'une thérapie par la peur, il avoue parfois encore sa fragilité : ... cette crainte maudite
    M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
    (La Fontaine, Le lièvre et les grenouilles)

    Danielle MAURE