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LE PÈRE LEBRUN, MALEBRANCHE ET LA RADIESTHÉSIE - JEAN-LOUIS VISSIÈRE






A en croire le P. Lebrun, de l'Oratoire, la découverte de ce que nous appelons la radiesthésie serait liée à une affaire criminelle du temps de Louis XIV.

    Le cinquième de juillet 1892, un vendeur de vin et sa femme furent tués à coups de serpe dans une cave, et leur argent fut volé dans une boutique qui leur servait de chambre. On ne put ni soupçonner ni découvrir les auteurs du crime, et un voisin fit venir à Lyon un paysan du Dauphiné nommé Jacques Aymar, qui depuis quelques années est en réputation de suivre la piste des voleurs, des meurtriers et des choses dérobées, guidé par une baguette de toute espèce de bois, qui tourne entre ses mains, sur l'eau, sur les métaux, sur les bornes des champs, et sur plusieurs autres choses cachées.

    Ce Jacques Aymar était un maçon de trente ans, natif de Saint-Véran, la plus haute commune d'Europe, dans la région de Briançon. Il avait un don de sourcier qu'il appliquait à la recherche des objets volés et qui lui valait dans sa province une certaine notoriété. On peut imaginer qu'il rêvait d'une carrière brillante : il répondit à la convocation, et demanda à visiter la cave du marchand de vin. Le lieutenant criminel et le procureur du Roi ne refusaient pas à priori le concours d'un détective amateur, ils le conduisirent sur les lieux.

    On lui donne une baguette du premier bois qu'on trouve. Il parcourut la cave, et sa baguette ne fit aucun mouvement que sur le lieu où l'artisan avait été assassiné. Dans cet endroit, Aymar fut ému, son pouls s'éleva comme dans une grosse fièvre la baguette qu'il tenait en ses mains tourna rapidement, et toutes ces émotions redoublèrent sur l'endroit où l'on avait trouvé le cadavre de la femme. Après quoi, guidé par la baguette, ou par un sentiment intérieur, il alla dans la boutique où le vol avait été fait et de là, suivant dans les rues la piste des assassins, il entra dans la cour de l'Archevêché, sortit de la ville par le pont du Rhône, et prit à main droite le long de ce fleuve. Trois personnes qui l'escortaient furent témoins qu'il s'apercevait quelquefois de trois complices quelquefois il n'en comptait que deux. Mais il fut éclairci de leur nombre en arrivant à la maison d'un jardinier, où il soutint opiniâtrement qu'ils avaient entouré une table vers laquelle sa baguette tournait et que de trois bouteilles qu'il y avait dans la chambre, ils en avaient touché une, sur laquelle sa baguette tournait aussi.

    On interroge le maraîcher et son personnel. En vain. Enfin paraissent deux enfants de neuf à dix ans : la baguette tourne. Ils avouent avoir vu un dimanche matin trois hommes se glisser dans la maison et vider la bouteille que l'homme à la baguette indiquait.

    Ce succès impressionne favorablement les magistrats. Mais avant de confier à Jacques Aymar la direction de l'enquête, on décide de lui faire passer un examen : "Comme on avait trouvé la serpe dont les meurtriers s'étaient servis, on prit plusieurs autres serpes de la même grandeur, et on les porta dans le jardin de M. de Mongivrol, où elles furent enfouies en terre sans que cet homme les vit. On le fit passer sur toutes les serpes, et la baguette tourna seulement sur celle dont on s'était servi pour le meurtre. Monsieur l'intendant lui banda les yeux, après quoi on cacha ces mêmes serpes dans l'herbe, et on le mena au lieu où elles étaient. La baguette tourna toujours sur la même serpe sans remuer sur les autres".

    Après une expérience aussi concluante, on lui donna un "commis du Greffe" et des "archers", pour partir à la poursuite des assassins. Jacques Aymar emmène sa petite troupe sur une plage du Rhône, à deux kilomètres en aval du pont, et affirme, d'après certaines empreintes visibles dans le sable, que les criminels se sont embarqués. Ils furent exactement suivis par eau, et le paysan fit conduire son bateau dans des routes, et sous une arche du pont de Vienne, où l'on ne passe jamais ce qui fit juger qu'ils n'avaient point de batelier, puisqu'ils s'écartaient du bon chemin sur la rivière.
    Durant ce voyage, le villageois faisait aborder à tous les ports où les scélérats avaient pris terre, allait droit à leur gîte, et reconnaissait, au grand étonnement des hôtes et des spectateurs, les lits où ils avaient couché, les tables où ils avaient mangé, les pots et les verres qu'ils avaient touchés".

    On arrive ainsi au camp de Sablons, à trente-six kilomètres de Vienne. Aymar est sûr que les assassins sont là, mais, craignant d'être assommé par les soldats, il refuse d'aller plus loin, et les braves gendarmes de son escorte ne se montrent pas très belliqueux. Tout le monde retourne à Lyon faire un beau rapport.

    La Justice n'est pas disposée à abandonner les poursuites. Muni cette fois de lettres de recommandation, Aymar se rembarque... Les criminels ne l'ont pas attendu. "Il les poursuit jusqu'à Beaucaire, et dans la route il visite toujours leurs logis, marque sans cesse la table et les lits qu'ils ont occupés, les pots et les verres qu'ils ont maniés pour boire.

    On sait que la foire de Beaucaire attirait une foule cosmopolite en Provence dans la seconde quinzaine de juillet. Belle occasion pour des filous de passer inaperçus, et, peut-être, de récidiver. D'après la baguette, le trio s'était séparé aux portes de la ville. Aymar "s'attacha à la poursuite de celui dont les traces excitaient le plus de mouvement à sa baguette. Il s'arrêta devant la porte d'une prison, et dit positivement qu'il y en avait un là-dedans. On ouvrit, on lui présenta douze ou quinze prisonniers, parmi lesquels un bossu qu'on y avait enfermé depuis une heure pour un petit larcin fut celui que la baguette désigna pour un des complices".
    On chercha les autres. Aymar découvrit qu'ils avaient pris un sentier aboutissant au chemin de Nîmes, et le bossu fut conduit à Lyon.

    Naturellement, ce personnage commence par nier comme un beau diable. Il affirmait même n'avoir jamais mis les pieds à Lyon. Mais sur la route, "il fut reconnu dans toutes les maisons où il s'était arrêté, il avoua qu'il avait bu et mangé avec les complices, généralement dans tous les lieux que la baguette avait indiqués.

    A Lyon, il fut interrogé dans les formes. La Justice, qui disposait maintenant d'une foule de témoignages, avait les moyens de le faire parler. "Il déclara qu'il avait été présent à l'assassinat et au vol, et que les deux complices qu'il nomma, avaient tué, l'un le mari, l'autre la femme.

    Le vol avait rapporté cinq cents francs, sur lesquels il avait touché six écus. Les magistrats décidèrent de faire repartir Aymar, dont la collaboration s'avérait efficace". Sa baguette le ramena dans Beaucaire, à la porte de la même prison... Il assurait qu'il y en avait encore un là-dedans, et n'en fut détrompé que par le geôlier, qui lui dit qu'un homme tel qu'on décrivait un de ces deux scélérats y était venu depuis peu demander des nouvelles du bossu.

    La poursuite continue, et prend un tour de plus en plus romanesque à Toulon, Aymar apprend que les fugitifs viennent de s'embarquer. "On reconnut qu'ils prenaient terre de temps en temps sur nos côtes, qu'ils y avaient couché sous des oliviers, et malgré les tempêtes la baguette les suivit inutilement sur les ondes journée par journée, jusqu'aux dernières limites du royaume.

    Nous regrettons que cette poursuite passionnante se soit arrêtée du côté de Nice, alors que nous étions prêt à suivre Aymar jusqu'en Barbarie ou à Constantinople. Au retour d'Aymar, le bossu dont le procès avait été mené tambour battant fut condamné le 30 août à "être rompu vif sur les Terreaux". L'affaire avait duré deux mois. En obtenant une exécution capitale. Aymar venait de prouver l'utilité et l'efficacité de la radiesthésie. Il devenait une vedette, et, tout naturellement, partait chercher la consécration à Paris, où il débarqua le 21 janvier 1693.

    Depuis la fameuse enquête, les doctes s'interrogent. Le Mercure, le Journal des Savants publient des correspondances et des articles sur la baguette. Coup sur coup paraissent les livres de l'abbé de Vallemont, et du père Lebrun, entre autres même les écoliers de philosophie écrivent sur ce sujet neuf de copieuses dissertations. On est pour ou contre la baguette, et ceux qui acceptent la radiesthésie comme un fait se demandent avec une certaine inquiétude si les phénomènes observés sont naturels ou surnaturels. Le débat scientifique se double d'un débat théologique. En voici un aperçu

    - Les faits
    La baguette vibre sur les eaux souterraines, sur les métaux, sur les bornes déplacées frauduleusement, sur les objets volés, sur les voleurs et les criminels.


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    Lettres qui découvrent l'illusion des philosophes sur la baguette et qui détruisent leurs systèmes, P. Boudot, 1693, p. 125. Trois types de baguettes avec le mode d'emploi.

[Voir ILLUSTRATION 1]

    - Les interprétations
    Dans le cas du sourcier, on pourrait admettre que la baguette, corps physique, éprouve une affinité pour l'eau, autre corps physique, et qu'il s'agit en somme d'une forme de magnétisme.

    L'ennui, c'est que la baguette ne vibre que dans les mains d'un opérateur "doué ". Faut-il tenir compte du tempérament de l'opérateur ? Ce terme vague de tempérament ne résout rien, mais permet, si l'on peut dire, de naturaliser le surnaturel.

    De toute façon, il faudrait expliquer pourquoi la baguette, insensible au bord de la mer et des fleuves, vibre au-dessus des rivières ou des poches d'eau souterraines. Le père Lebrun envisage une hypothèse assez subtile la baguette serait sensible à des émanations filtrées par la terre, à ce qu'il appelle joliment l'élément spiritueux de l'eau.

    En somme, bien que l'action de l'eau sur la baguette ne corresponde pas aux normes des phénomènes physiques classiques, le savant ne capitule pas et espère arriver à rendre compte de cette variété étrange de magnétisme.

    Les métaux, maintenant. Le métal visible fait vibrer la baguette de la même façon que le métal invisible. Aurait-on affaire à un cas de magnétisme franc ? Il reste une difficulté la baguette ne détecte qu'un métal à la fois, et cela au gré de l'opérateur. S'il cherche de l'or, il se munit d'un louis, et la baguette comprend ce que l'on attend d'elle. Comment rendre compte de cette sensibilité sélective et orientable ?

    La question des bornes. La convention établie par deux paysans accorde à une pierre quelconque la qualité de borne, mais sans changer la nature physique de cette pierre. Comment la baguette capterait-elle des ondes ou des rayons émanant de cette borne qui, du point de vue physique, reste identique ?

    Les objets volés. Même raisonnement en changeant de poche, un objet ne subit aucune modification physique. La différence entre l'objet vendu et l'objet volé est purement formelle, or la baguette ne vibre que sur les objets qui ont changé frauduleusement de propriétaire. Il faut donc croire qu'elle est à la fois intelligente et douée de sens moral.

    De bonnes âmes croient que les anges invisibles guident la baguette dans ses recherches. Cet argument pieux ne satisfait pas Malebranche et Lebrun. Comment imaginer que les anges s'amusent à des tours de passe-passe, et faussent les lois naturelles pour des motifs futiles ? Ce n'est pas leur rôle. Malebranche réprouve cette interprétation parce que dans sa conception du monde il n'y a guère de place pour le miracle. Pour lui, le choix est simple : s'il n'y a pas de trucage, de charlatanisme, il faut bien admettre l'intervention du démon. Le sourcier n'est plus qu'un sorcier.

    Si l'on objecte que le démon qui révèle les sources cachées et livre les criminels à la Justice semble travailler pour le bien de l'humanité, il répond avec une ironie condescendante que le démon a plus d'un tour dans son sac en faisant semblant de rendre des services, il poursuit un but sinistre, et malheur aux naïfs qui se laissent prendre à ses ruses machiavéliques

    Voleurs et criminels. On a proposé une explication scientifique, ou plutôt pseudo-scientifique ces voleurs, ces criminels, sous l'empire d'émotions fortes, transpirent abondamment et émettent des corpuscules la matière meurtrière et larronnesse.

    Dans ces conditions, Aymar n'apparaît plus que comme un limier à l'odorat hypersensible.

    Cette théorie curieuse attire des réfutations sarcastiques on sait que la pluie et le vent dissipent rapidement les traces du gibier. Peut-on admettre que les assassins du marchand de vin aient laissé des corpuscules en suspension pendant au moins un mois au-dessus d'un fleuve, d'une mer, ou simplement d'un grand chemin ?

    Et puis, au cours de la poursuite, Aymar a dû rencontrer bien d'autres personnages patibulaires. Pourquoi la baguette ne les a-t-elle pas signalés ? Je relève dans l'ouvrage du père Lebrun cette notation savoureuse : "Il ne pourrait marcher dans Paris sans être ému." Avec ses fameuses cours des miracles, le Paris du XVIIe siècle aurait dû affoler la baguette.

    Ce qui trouble les savants, en définitive, c'est ce magnétisme sélectif, cette sensibilité orientable, ce mélange suspect du moral et du physique. Malebranche refuse donc d'assimiler les manifestations de la baguette à celle de l'aimant, dont son maître Descartes a fourni une théorie éblouissante.

    Pendant que le monde savant ergote, la radiesthésie, jugée pernicieuse par les congrégations et par la hiérarchie ecclésiastique, mais tolérée par les curés de campagne, se répand dans la bonne société, et, à Paris, Aymar, malgré toute son astuce, accumule les échecs. Lebrun rappelle qu'à Voiron la baguette a accusé un innocent. Quand le vrai coupable a été connu, Aymar a dû quitter la ville..., baguette basse. A Chantilly, chez les Condé, la baguette n'a pas détecté l'eau souterraine qui passe sous la terrasse. On a dissimulé quatre sacs contenant de l'or, de l'argent, du cuivre, des cailloux : la baguette, mal inspirée, n'a vibré que sur le sac de cailloux. Enfin, l'expérience de la rue Saint-Denis se révèle bien décevante.
    La police promène Aymar dans cette rue, où un archer du guet venait d'être assassiné à coups d'épée. La baguette ne se manifeste pas. Il est vrai que les meurtriers étaient déjà en prison et que la baguette n'avait plus de rôle à jouer. Aymar est tout de même discrédité.

[Voir ILLUSTRATION 2]

    Le livre du père Lebrun contient des anecdotes amusantes : il affirme qu'en Allemagne les soldats portent dans leur sac non un bâton de maréchal mais une baguette de sourcier, ce qui leur permet de détecter les bas de laine des paysans. La radiesthésie devient un fléau social. Par ses révélations vraies ou fausses, Aymar se comporte en ennemi public, en fauteur de troubles par exemple, dans une ville, on lui avait demandé de chercher les jeunes filles et les femmes qui ménageaient mal leur honneur. La baguette a signalé cinq ou six portes de la rue principale... Voilà une cité en effervescence Cette situation piquante aurait pu inspirer un conte à Marcel Aymé. On pense à cette héroïne de Giraudoux qui, possédant le don de détecter les cocus, transforme Aix-en-Provence en un véritable enfer !

    D'après Collin de Plancy, Aymar a fini par avouer son imposture. Cette histoire serait drôle si le bossu n'avait pas péri dans les supplices. De toute façon, les reportages et les polémiques suscités par l'affaire de Lyon ont révélé la radiesthésie au grand public et au monde scientifique.

    Jean-Louis VISSIÈRE