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LE PEUPLE AU MIROIR DES "MÉMOIRES" DE SAINT-SIMON - PIERRE RONZEAUD






Saint-Simon, Duc et Pair entiché de sa propre noblesse et convaincu de la légitimité providentielle, naturelle et historique de la distinction des ordres sociaux, donne bien évidemment, dans ses Mémoires, une représentation globalement négative du peuple pris dans son ensemble ou des individus de basse extraction qui composent celui-ci. Mais il lui arrive parfois, cependant, de proposer, en raison de causes ou de circonstances particulières, des images un peu différentes du peuple collectif, même si celui-ci reste entendu comme la plus basse partie de la société de son temps, ou de quelques hommes ou femmes appartenant à la roture, voire au vulgaire ou même à la populace. L'examen de ces différents avatars de l'Imago populaire, qui reflètent d'ailleurs plus souvent l'instrumentalisation textuelle de celle-ci dans les polémiques où s'engagent les Mémoires qu'une conversion charitable du regard du mémorialiste, méritait donc d'être tenté. Ce fut du moins le sentiment de Roger Duchêne, le généreux préfacier de la partie de ma thèse d'Etat qui fut publiée sous le titre Peuple et représentations sous le règne de Louis XIV [1].

    Il avait en effet aimé lire, au-delà de cette présentation de synthèse articulée autour d'une réflexion sémantique et iconologique (le concept, le mot "peuple" et leurs représentations topiques), les centaines de pages inédites que j'avais consacrées à l'étude de ces représentations dans des oeuvres singulières : en particulier dans celles de nombreux mémorialistes du temps. C'est donc en mémoire de nos amicales conversations à ce sujet que j'ai décidé de proposer, à l'occasion du colloque virtuel réuni pour honorer son souvenir, une communication originale inspirée de cette enquête qu'il avait accompagnée de son bienveillant soutien, de son début à sa soutenance, en 1985 [2], vingt ans avant que la mort ne nous l'enlève, à sa famille, à moi-même, et à tous les dix-septiémistes du monde entier.

    Lorsqu'il pense l'ordre social du royaume, Saint-Simon part du mythe de la conquête qui distingue définitivement les nobles descendants des Francs victorieux des indignes roturiers héritiers des Gaulois vaincus. Il lui surimpose l'origine légendaire des grandeurs instituées par Pharamond, faisant des pairs des continuateurs des chefs de guerre élus pour leur valeur militaire. Ces grands feudataires étaient liés au prince par des relations de fidélité à l'intérieur d'un système de vasselage qui les opposait aux serfs (ancêtres des gens du peuple) et aux paysans (ancêtres des bourgeois) acquéreurs de terres "ignobles" : les "rotures". Ces deux groupes étaient réunis dans le même non-être politique, puisqu'ils ne pouvaient assister aux assemblées de Mars ou de Mai composées de la seule "foule militaire" conviée pour décider des affaires publiques. Par la suite Saint-Simon constate la permanence de ce clivage sous le règne du modèle des rois, Saint Louis : "Il n'y avait alors que deux corps ou ordres dans le Royaume, et le peuple, partagé en serfs, affranchis, et ces affranchis en colons de la campagne, en bourgeois des villes, en gens de loi et de métiers, était encore éloigné de faire le troisième corps ou ordre du Royaume" [3]. En venant aux temps présents, le Duc et Pair, affirme que l'élévation ultérieure de certaines catégories populaires n'a rien changé à la faiblesse et à la bassesse originelles qui perdurent à travers des modifications de surface : toute ascension dans l'échelle hiérarchique est changement de position, sans métamorphose purificatrice. Ainsi les légistes "de simples souffleurs et consultés à pure volonté, et sans parole qu'à l'oreille des juges seigneurs" [4] sont-ils devenus magistrats sans perdre leur nature populaire originelle. Saint-Simon note même que les secrétaires du roi sont obligés d'accompagner leur signature par la désignation de leur fonction subalterne et se gausse de leur réaction : "...ce reste de bourgeoisie, quoique moins fâcheux que le notariat, leur a déplu, mais de pygmées ils étaient devenus géants, et s'étaient enfin débarbouillés de l'étude de notaire" [5]. Mais il sait que, même si elle ne trompe personne, cette inique élévation est désastreuse, d'autant qu'elle s'accompagne du rabaissement des pairs : "le roi a craint les seigneurs et a voulu des garçons de boutique" [6]. D'où son raidissement compensatoire autour des questions protocolaires et des signes sociaux de la hiérarchie noble. Les querelles de préséance sont chez lui des pierres de touche hautement symboliques qui permettent de vérifier la convenance du paraître et de l'être social. Les légistes auraient dû rester sur le marchepied des pairs qui se baissaient autrefois en s'adressant à eux, au lieu de devenir "un monstre de grandeur sur un piédestal d'argile" [7], montrant que la monarchie est devenue "un règne de vile bourgeoisie" [8].

    Quelques exemples pris dans l'immense masse des Mémoires montrent l'impact d'une telle vision dans la représentation de l'aspect indélébile de l'indignité populaire. La femme de d'Aubigné, frère de madame de Maintenon, était "une créature obscure, plus, ô s'il se pouvait, que sa naissance...elle demeurait dans la crasse de quelques commères du quartier" [9]. Madame de Pontchartrain, fille de Maupéou, président de la chambre des enquêtes, est bien présentée comme une femme intelligente, mais "avec tout cela, elle avait trop longtemps trempé dans la bourgeoisie pour qu'il ne lui en restât pas quelque petite odeur" [10]. Ce recours à une discrimination olfactive s'inscrit dans un souci d'efficacité démonstrative, alimenté par la gravité d'une situation remontant au temps où Mazarin, cet "étranger de la lie du peuple" [11] avait voulu faire que "tout soit peuple" et s'était entouré de gens "d'aussi vile extraction que lui" [12]. Ainsi se retournent monstrueusement les thèmes de la conquête et de l'envahissement. Les nouveaux vainqueurs semblent bien être ces conseillers de Louis XIV qui ont transporté la souillure populaire au sommet de l'Etat, éclaboussant toute la nation. Les valeurs les plus immatérielles semblent être contaminées par cette gangrène roturière. Le spirituel lui-même est atteint, puisque le père Le Tellier, le propre confesseur du roi, tombe "dans les lourdises d'un paysan de Basse-Normandie, qu'il était, qui n'en serait jamais sorti" [13] . L'art aussi puisque ceux qui sont chargés d'inscrire la grandeur de la nation dans la pierre pour la transmettre à la postérité ne sont, comme ce Mansart, "de la lie du peuple", que des gens "de rien" [14]. Le sommet de ce processus de popularisation des dignités est atteint avec le mariage royal de madame de Maintenon. Saint-Simon rappelle en effet, avec autant de rage que d'injustice, les fonctions ancillaires passées de cette "veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte" qui fut auparavant "suivante, pour ne pas dire servante" [15].

    L'imagerie sociale saint-simonienne donne ainsi à voir l'infiltration du peuple dans les couches supérieures de la société qu'il contribue à recouvrir de sa boue ineffaçable. Bêtise, cupidité, goût du luxe, pouvoir de l'argent, valorisation paradoxale de la grossièreté et de la bâtardise, tout aboutit à cette "grande confusion qui anéantissait de plus en plus les distinctions naturelles" indispensables en ces temps apocalyptiques où "les grands deviennent vil peuple en toute égalité" [16].

    Dans les Mémoires, les éléments constitutifs de la représentation sociale du peuple deviennent donc des signes de corruption, à partir du moment où ils sont accolés à des personnes nobles et participent au mélange des apparences qui traduit la confusion des essences. Saint-Simon veut-il stigmatiser la vulgarité de la future épouse de monsieur de Clermont ? Il utilise le topos socio professionnel de la harangère dans son tonneau [17], comme pour la princesse d'Harcourt que "l'on regardait comme une harangère avec laquelle on ne voulait pas se commettre" [18]. Veut-il condamner les fréquentations vulgaires ? C'est le topos de la communication salissante qui se profile derrière les paroles, les gestes décrits, les passions évoquées. Agir comme le peuple, tel Chateauneuf qui, éloigné de la cour, en est réduit à "éplucher ses salades avec ses commis" [19] ou le conseiller d'Etat Boucher qui vivait avec ses paysans comme un simple bourgeois [20], c'est s'immerger dans le monde de l'impureté. Et plus l'on s'élève, plus de telles fréquentations apparaissent scandaleuses. D'où la condamnation de la débauche du Duc d'Orléans qui se déclassait en vivant avec des comédiennes dans "une obscurité honteuse" [21]. D'où la condamnation de l'ordre du tableau par lequel l'armée est devenue "populaire" [22] à cause du mélange des chefs de haute naissance et des chefs sortis du rang.

    Mais à côté de cette topique discriminatoire qui marque le refus, sinon d'un égalitarisme impensable, du moins d'un évolutionnisme jugé monstrueux, on rencontre, chez Saint-Simon, sans aucune contradiction, une condamnation, morale, religieuse et même philanthropique des malheurs dont le peuple est victime. Ses Mémoires s'élèvent en effet violemment contre les misères de celui-ci et contre les injustices et les gaspillages qui les causent.

    Il dénonce le scandale des coûteux bals de Marly, en pleine famine de 1706 [23], opposant à l'attitude égoïste du roi régnant celle du Duc de Bourgogne, l'espoir de la monarchie à ses yeux, qui, dans le même temps, distribuait ses pierreries aux pauvres. Ce constat témoigne d'un sens politique du bien public qui se renforce de sa convergence avec les exigences chrétiennes du mémorialiste. Celui-ci s'enthousiasme devant les manifestations de générosité de ceux qui savent aimer le Christ dans ses membres déshérités, qu'elles viennent, de Melle Rose, béate pansant les pauvres [24] ou du Duc de Beauvillier qui les défend [25]. L'évolution désastreuse de la situation intérieure française fait ainsi fusionner les deux composantes de la vision de Saint-Simon : son souci du respect de la hiérarchie et ses préoccupations charitables, pour l'amener à déplorer la ruine de l'aristocratie qui interdit aux Grands de se livrer à leur devoir d'aumône et, par voie de conséquence, au soulagement des peuples. Il le montre au sujet des nobles de province : "grand nombre de gens, qui, les années précédentes, soulageaient les pauvres, se trouvèrent réduits à subsister à grand peine, et beaucoup de ceux-là à recevoir l'aumône en secret. Il ne se peut dire combien briguèrent les hôpitaux, naguères la honte et le supplice des pauvres, combien d'hôpitaux ruinés revomissant leurs pauvres à la charge publique, c'est-à-dire à mourir effectivement de faim, et combien d'honnêtes familles expirantes dans les greniers" [26]. Le peuple infâme est devenu objet de pitié, voire même compagnon de malheur pour une noblesse démunie de ses biens. La conscience chrétienne de Saint-Simon se révolte encore plus lorsqu'il voit que l'on va jusqu'à imposer les baptêmes, au risque de causer des damnations éternelles pour les enfants de ceux qui ne peuvent acquitter les droits requis et qui baptisent "eux-mêmes leurs enfants sans les porter à l'Eglise" [27]. Pas d'extraits baptistaires, pas de sacrement lustral, perdus pour l'au-delà les enfants de paysans vivent déjà l'enfer sur terre.

    Si l'on est enclin à penser qu'il s'agit d'un tableau cauchemardesque outrancier, où la réalité est noircie par un regard déformant, Saint-Simon tente de nous convaincre du contraire : "Ce tableau est exact, fidèle, et point changé. Il était nécessaire de le présenter au naturel pour faire comprendre l'extrémité dernière où l'on était réduit" [28]. Et si la peinture, sous le coup de l'indignation, vire à la fantasmagorie cruelle, c'est que le royaume est effectivement habité de monstres sanguinaires qui se repaissent du sang du peuple et de la noblesse réunis dans le même martyre. Pour rendre compte de ces crimes, le mémorialiste consacre une page entière à l'énumération des impôts mortifères, avant de conclure violemment : "...tout cela écrasait nobles et roturiers, seigneurs et gens d'Eglise, sans que ce qu'il en revenait au Roi pût suffire, qui tirait le sang de tous ses sujets sans distinction, qui en exprimait jusqu'au pus, et qui enrichissait une armée infinie de traitants et d'employés à divers genres d'impôts, entre les mains de qui en demeurait la plus grande et la plus claire partie" [29]. La vision anamorphique d'un roi-vampire absorbant jusqu'à la dernière goutte le flot des richesses, forces vitales de l'Etat, traduit l'horreur qui saisit le mémorialiste au spectacle de ce désastre. Si le respect de la fonction royale lui interdit d'oser l'image du tyran mange-peuple, du roi Moloch, présente chez certains pamphlétaires contemporains, il n'hésite pas à traiter le conseil des finances de "bureau d'anthropophages" [30] !

    Son attitude n'est d'ailleurs pas seulement dénonciatrice : il évoque des réformes fiscales visant à préserver les possibilités de subsistance des peuples en s'inspirant de Vauban (jugé "insensé pour l'amour du public" par le Roi mais "porté dans tous les coeurs français") et de Boisguilbert (suspendu de ses fonctions par le même Roi, "mais amplement dédommagé par la foule du peuple et par les acclamations qu'il en reçut" [31]) Mais les problèmes devaient sans doute être insolubles puisqu'il dit avoir refusé le poste de ministre des finances que lui aurait proposé le Régent "pour ne pas être le marteau du peuple et du public" [32].

    La compréhension profonde de la misère du peuple est donc le complément antithétique du mépris que le duc et pair eprouve pour sa bassesse. Ainsi le peuple qui n'apparaît que rarement dans sa fonction productrice laborieuse ( même si l'on trouve dans les Mémoires quelques individus évoqués par leurs métiers : par exemple un cocher [33], un ouvrier [34], un marchand de drap [35], des harangères des halles [36], et des paysans dont les récoltes sont détruites par les chasses royales ou dévorées par les troupes en cantonnement [37]) apparaît-il surtout dans les tableaux d'ensemble de sa misère collective, surtout lors des grandes famines de 1709 et de 1725 (même si sont évoqués les cas particuliers d'une famille livrée à la faim par la mort du père qui "laissa sa femme sans pain, avec un tas d'enfants tous petits, réduite à la mendicité" [38], ou celui d'une jeune fille de quinze ans, mourant de faim, qu'il sauvera d'une chute probable dans le péché : "Cela a quatorze ans, cela meurt de faim. Jolie comme elle est elle trouvera aisément pratique. La misère fait tout faire" [39]).

    Mais cette compréhension n'exclut nullement une crainte devant la conséquence possible de cette misère : une révolte populaire née du désespoir, à la fois légitime et condamnable, d'autant que le mémorialiste redoute non seulement la violence qui fait partie de la nature du peuple mais encore sa crédulité et sa versatilité qui le rendent, en de telles circonstances, manipulable. Il approuve en effet la pendaison d'un Va-nu-pieds [40] comme il stigmatise l'émotion du quartier Saint-Roch, transformée en "émeute de la populace fort grossie et fort insolente, à l'occasion d'un pauvre qui était tombé et qui avait été foulé au pied" [41]. Et il condamne ceux qui prendraient la tête de séditions populaires ou qui les utiliseraient, ces "Ravaillac" qui voudraient se prendre pour des "Brutus", comme ce bourgeois mutin qu'il se réjouit d'avoir fait emprisonner à Blaye [42]. Le dégoût de l'anarchie et la répulsion devant l'apparition du peuple sur le devant de la scène politique se mêlent ici à la peur devant le danger que comportent tous les déchaînements de foule. Mais ce qu'il redoute le plus, révélant par là que les seules choses vraiment sérieuses sont celles qui concernent les Grands, c'est la possibilité de manipulation du peuple par quelques nobles révoltés, quelque chose qui rappellerait cette Fronde à laquelle sa famille ne s'était pas ralliée. Et il s'en méfie d'autant plus qu'il a amplement noté le processus d'admiration, de fascination, qui unit un peuple épris de merveilleux, aux seigneurs qu'il côtoie, sert et vénère parfois. Non qu'il ne se réjouisse de cet attachement du peuple pour les nobles, heureuse réminiscence des relations féodales, comme en témoigne le désespoir qui saisit les bretons à la mort du Duc de Chaulnes [43], ou la joie des harangères à l'annonce de la guérison de Monseigneur, qu'elles fêteront en faisant chanter un Te Deum avant d'aller festoyer pour associer symboliquement leur régal à la vitalité retrouvée de leur idole. Mais il juge que, si le peuple sacralise certains Grands comme Conti "qui a été la divinité des peuples et l'idole des soldats" [44], il manifeste par là une propension à l'irrationalité qui peut se révéler inquiétante. Et il juge corollairement que, lorsqu'un duc de Guise va jusqu'à "se prostituer" en se faisant "marguillier de paroisse" pour complaire au peuple [45], le danger n'est pas moindre puisque ce geste insensé trahit une confusion scandaleuse des ordres, matériels et spirituels.

    En fait, les rares images de l'union affective des peuples et des aristocrates sont pour Saint-Simon les faibles traces restantes de la puissance charismatique des anciens feudataires du royaume dont l'évocation nostalgique plane sur l'ensemble de ses écrits et dont il a peut-être plus saisi l'ombre portée dans la relation qu'il entretenait, comme vidame de Chartres, avec les paysans de ses terres de La Ferté que dans une cour obscurcie par l'éclat trompeur du soleil versaillais.

    C'est, en effet, à titre personnel, comme chrétien, comme suzerain protecteur de ses vassaux, qu'il valorise parfois la figure d'un peuple aimant ou souffrant. Mais, même si elle est moins négative l'image qu'il donne alors fait du peuple collectif ou de l'individu populaire un être tout aussi peu autonome que celui que construisaient les stéréotypes sociologiques ou raciaux de la discrimination idéologique. Le peuple semble en effet, dans ses Mémoires ne devoir exister pour lui-même qu'en tant que victime ou qu'en tant que menace, quand il meurt ou quand il tue. Sinon il n'a apparaît qu'en second, comme bénéficiaire ou comme spectateur de l'action des Grands, ou qu'au second degré, comme comparant salissant pour ceux auxquels on l'associe : il reste majoritairement le degré zéro de l'humanité et qui ne mérite d'être mentionné que comme tel.

    Une dernière image symbolique : Saint-Cloud "fourmille de peuple" venu admirer le duc d'Orléans et Madame [46]. La masse populaire indistincte qui sert de toile de fond à la promenade princière est aussi indispensable à celle-ci que l'est le public au spectacle donné sur scène, mais Saint-Simon est persuadé que, sur le théâtre politique, seuls comptent en fait les acteurs éclairés par les feux de la rampe, ceux qui font le personnel dramatique principal de ses Mémoires de duc et pair, ceux qui sont les ombres portées de la mise en scène de son propre destin.

    Le peuple que ses Mémoires ont le mérite de faire parfois exister à travers quelques images éparses reste bien évidemment en deçà, en dessous et à côté de l'histoire "autobiographique" de leur auteur ou de l'Histoire de la France sur laquelle il témoigne. Mais la coloration de son style, la dramatisation fréquente de sa narration, le pouvoir tératologique et visionnaire de son art polémique, modulent originalement sa peinture de l'Imago populaire. Et parler dans ses Mémoires, comme il le fait accidentellement, d'hommes du peuple individués, fût-ce par leur seule profession, c'est déjà les sortir de l'oubli où ils sont généralement confinés ou de la réduction conceptuelle où les emprisonne l'idée de "peuple". C'est encore, par la médiation d'une écriture irréductible à celle d'autrui, en particulariser l'image, en faire un lieu propre d'expression vivante, et non un lieu commun vide de présence réelle, et rendre à chaque humble silhouette sa part d'humanité. Paradoxalement, c'est en parlant de lui-même, en décrivant le réel à travers ses obsessions politiques, ses fantasmes personnels, en le transformant par l'arbitraire de ses choix narratifs ou stylistiques, que Saint-Simon donne parfois à ce peuple, "Autre" de l'Histoire, une réalité humaine fragmentaire qui fait de chaque individu, ainsi doté d'existence textuelle, un autre (avec une minuscule), c'est-à-dire un homme différent, inférieur, mais ayant quand même droit de cité, droit d'être cité.


    Pierre RONZEAUD


NOTES


[1] Pierre Ronzeaud, Peuple et représentations sous le règne de Louis XIV, Publications de l'Université de Provence, 1988, 426 p.
[2] La synthèse originale, dans sa composition comme dans son écriture, que je propose ici des pages inédites consacrées à Saint-Simon dans ma thèse d'Etat, soutenue à Tours, en 1985, sous la direction de Jean Lafond (avec pour jury Roger Duchêne, Jean-Marie Goulemot, Pierre Goubert, Jean Lafond et Jean Mesnard) implique cependant que je reprenne les références des citations dans l'édition que j'avais utilisée à l'époque : l'édition de Gonzague Truc, dans la Bibliothèque de la Pléiade (1953), puisque je ne disposais pas à cette époque de la remarquable édition d'Yves Coirault
[3] Saint-Simon, Mémoires, t.IV, p. 551.
[4] Ibid. p.491.
[5] Ibid. p. 146.
[6] Ibid. p. 990.
[7] Ibid. p. 510.
[8] Ibid. p. 802.
[9] Ibid. t. I, p.438.
[10] Ibid. t.IV, p. 295.
[11] Ibid. p. 760.
[12] Ibid. p. 762.
[13] Ibid. t. II, p. 767.
[14] Ibid. p. 1035.
[15] Ibid. t. IV, p. 1020.
[16] Ibid. p. 985.
[17] Ibid. t I, p. 130.
[18] Ibid. t. II, p. 132.
[19] Ibid. t. I, p. 426.
[20] Ibid. t. IV, p. 461.
[21] Ibid. p. 703.
[22] Ibid. p. 984.
[23] Ibid. t. II, p. 745.
[24] Ibid. p. t. I, p. 837.
[25] Ibid. p. 653.
[26] Ibid. t. III, p. 87.
[27] Ibid. t. II, p. 766.
[28] Ibid. t.III, p. 89.
[29] Ibid. t. III, p. 722.
[30] Ibid. p. 728.
[31] Ibid. t. II, p. 772.
[32] Ibid. t. IV, p. 781.
[33] Ibid. p. t. I, p. 105.
[34] Ibid. p. 604.
[35] Ibid. t. II, p. 415.
[36] Ibid. t. II, p. 132.
[37] Ibid. t. I, p. 55-56 et p. 401.
[38] Ibid. t. III, p. 779.
[39] Ibid. p. t. IV, p. 286.
[40] Ibid. t.II, p. 713.
[41] Ibid. t. III, p. 164.
[42] Ibid. t. IV, p. 137.
[43] Ibid. t. I, p. 547.
[44] Ibid. t. III, p. 52.
[45] Ibid. t. IV, p. 503.
[46] Ibid. t. III, p. 595.