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AUTOUR DU MANUSCRIT DE MICHEL OLIVIER DE THILLLAIS - ALIA BACCAR BOURNAZ






Autour du Manuscrit de Michel Olivier de Thilllais en Ardennes

    Il est parfois de bonne méthode, quand une époque a été féconde, comme le règne de Louis XIV, d'en découvrir les trésors par quelque voie indirecte. Pour nous y aider il conviendrait notamment d'examiner des manuscrits inédits. Je pense que celui d'Olivier de Thillais remplit tout à fait cette fonction dans la mesure où il se propose de mentionner :
    "A Memoire des choses que j'ai veü de plus rares pendant plusieurs années qui sont considerées par moi Michel Olivier".
    Il mérite en effet qu'on s'y intéresse et qu'on reconnaisse la valeur de son témoignage. Dans le cadre étroit de cet article, je tacherai de présenter la diversité de cet écrit et de cerner ses principaux thèmes. Mon ambition n'est pas d'en interroger un aspect précis mais de dégager quelques pistes de recherches possibles, susceptibles d'éclairer chercheurs, sociologues et historiens des mentalités.

    Voilà bientôt un an, un fidèle ami [1], connaissant mon intérêt pour le XVII° siècle, m'a offert la copie de ce manuscrit inédit, non répertorié, qui a autrefois été déposé dans la riche bibliothèque de l'érudit Raymond Berriot. Le manuscrit a appartenu, après Michel Olivier à un certain Dorval qui y a apposé sa signature en 1744 ; il porte la cote "XXVI.123", ce qui indique que Dorval avait une bibliothèque privée assez importante et que peut-être même était-il bibliothécaire.

     Le manuscrit comptait sept cahiers qui ont été reliés ensembles, au XVIII° siècle, dans une reliure de veau, couleur foncée.Le texte se présente sous forme de journal daté de 1688 à 171 [2]. Cent soixante quatorze feuillets de format 12 X 17cm le composent. L'écriture élégante et alerte est souvent difficile à déchiffrer ; les lettres hâtivement formées, la ponctuation pour ainsi dire inexistante, l'orthographe défectueuse, l'emploi des majuscules fantaisistes et les nombreuses abréviations contribuent à rendre la lecture de ce manuscrit ardue. Néanmoins, le style vivant, le rythme des phrases, le ton sincère émaillé de remarques narquoises font de lui un texte fort attachant. N'oublions pas de mentionner aussi que récits savoureux, anecdotes prises sur le vif, portraits inattendus, réflexions et sentiments de l'auteur s'entremêlent et offrent une passionnante lecture.

    Nous savons peu de chose de Michel Olivier. Il est né, semble-t-il, en 1679 dans le "village de Thillais proche Linchamps en Ardennes". D'après une note, il a travaillé à la cour de Versailles, occasionnellement, aux cuisines et aux services des jardins, sans doute à partir de 1701 [3] puisque c'est la première fois que Paris, Versailles et la Seine sont mentionnés alors qu'il était question jusqu'alors des Ardennes, de Charleville et de la Meuse. Nous ne saurons pas davantage ; l'auteur ne se livre pour ainsi dire pas en rapportant les actions dont il a été témoin, il n'enregistre que le détail des faits et gestes, sans lyrisme, sans aucune tendance à philosopher. Il en est de même des nouvelles dont il a ouï dire.

    Prenons donc connaissance des renseignements contenus dans ces pages [4].
    Elles se présentent tout d'abord sous forme de paragraphes chronologiques dans lesquels l'auteur mentionne les événements les plus importants ayant eu lieu. Il commence en ces termes :
    "Je suis sorti de mon lieu en Mil six cent quatre ving et huit agé de neuf ans pour venir demeurer en la ville de Charleville, où depuis j'ai remarqué tout ce qui est passé de plus envieux".
    C'est ainsi que l'auteur égrène méthodiquement les années en signalant les faits les plus marquants :
    "L'an Mil Six Cent nonante", a été l'année des inondations puisque :
    "la rivière de Meuse passer par dessus les gardes fou du pont d'arche ou l'on venoit prendre le monde avec une barque (...) l'on descendoit par les fenestres en haut pour entrer dans la barque" ;
    "L'an Mil Six Cent quatre vingt et onze" a été celui d' "un tremblement de terre horrible, on croyoit la fin du monde" ;
     L'année suivante a légué le triste souvenir de "la famine" alors que 1694 a été suivi d' "abondance".

    "L'an Mil six Cent quatre vingt et Seize" mentionne pour la première fois la présence d'ennemis sur les frontières des Ardennes.
     Michel Olivier poursuit sa chronique :
    "L'An mil six cent quatre vingt dix-sept j'ai veu la Riviere de la Senne à Paris gellée en deux jours et passer dessus". Elle a également débordé en 1698, "a la St Jean".
    En 1699 se manifestent à Charleville et par tous les environs, "des fieuvres et malignes qui ont causé la perte de Beaucoup de familles".
    En 1700, le narrateur évoque le déroulement d'une joute "ou les Messieurs de Charleville ont brillé pour le coup d'honneur ayant remporté Leppée du Roy". Il s'applique à rapporter les détails les plus frappants :
    "Toutes les Compagnies des Chevalliers si sont trouvés de toute part. Les Messieurs de Reims et de St Quantin ont primé pour leur habillement. Ceux de Reims ayant des habits rouge ceux de St Quantin gris de fer(?) bordée d'or".
     Puis en 1701, Michel Olivier narre dans ses différentes phases, la crise d'apoplexie du Dauphin. Une succession de scènes prises sur le vif humanisent les personnages. L'événement semble en effet avoir fortement impressionné toute la cour et le peuple de France, il est ainsi question :
    - de cris, de pleurs, de gémissements,
    - de la course effrénée du Roi Louis XIV à travers les couloirs de Versailles, "sans suitte, ayant oublié son chapeau, sa canne, fort effroyé de veoir Monseigneur en cette estat, "
    - des prières "des Princes et princesses de la Cour" et des "Dames des Halles de Paris" qui considèrent Monseigneur comme le "Roy des poissons a cause de ce nom D'auphin".
    Cette dramatique nuit inspire à Michel Olivier, plusieurs autres pages :
    une "Lettre Madrigal", achevée "A Versailles ce 21° mars de 1701" et dans laquelle il fait revivre la scène avec encore plus de détails ; elle mérite d'ailleurs qu'on s'y arrête :
    "La France n'a point eu de D'auphin cette année là pendant Deux heures Monseigneur n'estoit presque plus qu'un cadavre, une pâleur affreuse repandue sur son visage la veüe esteinte, sa parolle estouffée et tous sentimens de vie perdus faisoient Douter si on le devoit chercher parmis les vivans ou les morts".

    Michel Olivier évoque ensuite le conseil médicinal qui ordonne de saigner Monseigneur "cinq ou six fois en moins de vingt quatre heures". Il ne peut s'empêcher d'ajouter : "On ne vis jamais rien de plus affreux". Puis il est question du réveil du Prince qui "soupa avec tous lappetis du monde, (une julienne relevée d'une bonne poullarde)". En priant Dieu, il se remémore son malaise ; Olivier actualise la scène en rapportant les gestes avec un pittoresque rare au XVII° siècle. C'est ainsi que nous voyons le Prince "tenant ses lèvres pendantes tachant d'arracher sa cravatte qui le seroit et(qui) tombe entre les bras d'un de ses officiers" ; puis Olivier peint la précipitation et la panique qui s'ensuit :
    "On crie au secours comme dans une ville prise d'assaut, on brise plutost les portes et les fenestres de la chambre qu'on ne les ouvre afin de donner de l'air, on deshabille le prince(...) un nommé Salensin valet des chiens de Monseigneur eut la precaution de mettre D'abord la lame de son cousteaux entre les dents de Monseigneur, qui y a laissée de profondes traces et ensuite il y mis le manche d'une autre cousteau, sans cela Monseigneur auroit esté estouffé".
     L'attention se porte alors sur le moribond :
    "il n'entend rien, on lui ouvre la veine, la foiblesse se joint a la suffocation, il est dans un estat pire que jamais, sa teste flotte sur ses épaules ses membres se relachent comme un mort".
     L'auteur n'oublie pas aussi de mentionner la réaction de l'entourage proche :
    "les Dames se jettent contre terre, elles pleurent, elles gémissent, elles crient, tout retentit du bruit confus et épouvantable des courtisans, qui entrent et qui sortent avec un air plombé sans se parler ni se connaître".

    Lorsque la guérison du Dauphin est annoncée, une sorte de contagion psychologique s'empare des malades imaginaires de la cour :
    Jamais on a veû plus de courtisans craindre lapoplexis - Monsieur D'antin pour sen precautionner se fit Saigner hier, Monsieur de Villecar(?) disoit ce matin a Madame la Duchesse Dulude(?) que l'idée de l'accident de Monseigneur quand mesme il n'auroit pas une taille aussi Diametralle et aussi epaisse Suffiroient pour le faire tomber en apoplexis et aussi tost il en sorti s'est enfermée dans sons cabinet et cest fait Saigner comme un boeuf. Voilà Monsieur, comme on pousse toutes choses a Lexcès dans ce pays ci ; on me forca hier de pleurer et aujourd'hui on m'oblige a rire.
    Cet état de fait suggère ainsi à Michel Olivier des réflexions ironiques sur le caractère superficiel et crédule de la cour.

    Le narrateur continue sur le même sujet dans une lettre datée "A Versailles ce 25° Mars de 1701" adressée à "Madame" et dans laquelle il évoque à nouveau l'événement. La scène est rapportée avec humour :
     "J'aurois un plaisir singulier de vous entretenir des illustres Ambassadrices à qui le Roy donna audience hier matin ; le fait est trop plaisant pour ne pas s'en divertir et il est trop particulier pour s'en taire. Il ne le faut point nombrer parmi ces hors d'oeuvres fades qui réjouissent la cour".

    Olivier rapporte ici, avec plus de piquant encore la visite que les "harangers" rendent au roi à la nouvelle du rétablissement du dauphin. L'accent est mis sur la mansuétude et la générosité de Louis XIV, comparé à César, et sur la gauche spontanéité des poissonnières qui, "les deux poings sur le trognon", s'apprêtent à l'embrasser.
    Enfin, il compose un "Madrigal fait sur ce sujet", s'intitulant "Beau Prince que nous chérissons" dévoilant l'affection que le peuple témoigne à son dauphin.
    Après avoir consacré 26 feuillets, commentant avec émotion, le douloureux événement, Michel Olivier reprend les faits prédominants ayant marqué les années suivantes.
    L'ouverture du "Grand jubilée universelle" à Paris le 6 juin 1701 et sa clôture le 19 de ce même mois.

    La mort du Roy d'Espagne en 1701 et les troubles dus aux problèmes de succession que cela provoque et que Michel Olivier reprend en seize vers destinés au "Petit fils de Notre Grand Monarque Louis".
     Commence alors, dès 1702, une véritable Chronique de guerre :
    "Le Coup manqué de Cremone par Les allemans commandé par le Prince Eugène" [5]. Cet événement relate comment Crémone qui fut rattaché au duché de Milan fut, au cours de la guerre de succession d'Espagne, occupé par les Français en 1702 mais qui resta à l'Autriche ; c'est pourquoi il inspire à l'auteur une fable allégorique dans laquelle Le Milan incarne l'Italie soutenue par le Coq (la France) pour affronter l'Aigle(l'Autriche) . Il s'ensuit des vers dans lesquels l'auteur glorifie l'armée française. Puis il consacre un poème "Sur la bravoure de Monsieur de Villero" [6].
    M. Olivier propose à son lecteur un "Extrait de la lettre du Roy d'Espagne au Roy de la deffaite des Allemans a la Riviere de Gostolo le 27° juillet 1702".
    Puis il revient à la narration du "coup manqué de la personne de Monsieur de Vendosme par cent allemans, au camp de Minolta le 12° juin de 1702".

    Les divers feuillets consacrés à ces années marquées par la guerre de succession d'Espagne sont interrompus par une sorte de chapitre incluant des notations botaniques et intitulé :
    "Cathalogue des fleures, et plante que j'ai veu aux jardin du Roy". Il s'agit de 138 végétaux répertoriés par ordre alphabétique, certains proviennent de pays étrangers.
    L'an Mil sept Cent Trois est marqué par la prise de Kel au mois d'avril, le siège de Landeau et la trahison du Duc de Sanoise, traittre a son sang propre. Ce fut aussi une année pluvieuse, prend soin d'ajouter Olivier.
    L'an Mil Sept Cent quatre a offert une grande joie car elle a vu la naissance Monseigneur le Duc de Bretaigne et la conquête du Piémont par Monsieur de Vendosme :
    "Les Bouticq de Paris ont esté fermée huit jour comme le St. Dimanche ou tous les peuples ce sont divertist, faisant des feüs devant leur porte chacun des Artifices et des illumunations a leur fenestre".
    Cette même année a aussi été marquée par le séjour du Duc de Mantoüe pendant quatre mois à la cour de France "pour y veoir toutes les merveilles (...) . Ce bon Prince Emerveillée de la veu de tant de richesse s'en est retourné dans ses estat de Mantoüe disant qu'il n'y a qu'un Roy ainsi sur terre. Il a remporté a son pays une espée enrichi de Diaman que sa majesté lui a donné estimée 50000 Ecu".
    "L'an Mil Sept Cent cinq" inspire à l'auteur des vers louant les actes glorieux du général Villars en Alsace.
    "L'An Mil sept cent six" a été celui de "tous les biens, aussi y a t il eut pain, vin, et viande fruits, excellent en quantité que Dieu en soit louée". Il est également question des campagnes françaises en Catalogne et en Italie. Suit ensuite un poème consacré à Monseigneur le duc D'Orléans [7] qui "a rallumé les sangs par la continuation du combat sanglant".

    Cette même année se trouve brossé le "Portrait Roy de Suède Charles 12°. Dans une Lettre écrite de Varsovie Ce 30° mars 1702". Force détails permettent au lecteur d'imaginer sa silhouette, ses habits, "ses bottes de vaches sans grenouillères", sa fière allure à cheval, son souper composé de "sept plats accommodés à la suédoise, son lit qui n'est que de paille étendu sur le plancher avec une couverture de toille", sa piété et la discipline de son armée.
     Toujours en 1706 est rapportée une "Lettre écrite de Madrid ce premier Mois 1702". Elle met en scène un personnage fort original, un nouveau Nostradamus, vivant entouré par un grand nombre de femmes qui le vénèrent. Cette lettre nous offre un portrait singulier de ce "prophète qui a un grand mépris pour l'or, l'argent, les perles, les Diamans et les choses les plus précieuses" et qui "est d'une jalousie insupportable" entrant dans des fureurs pendant lesquelles "il se bat jusqu'au sang et s'expose souvent a perdre la vie".

    Soucieux sans doute de varier sa chronique, Michel Olivier inclut divers autres genres littéraires écrits toujours en 1706 :
     Deux "Enigmes, des Vers sur le Tabac" et "Autre sur la fumé" puis un "Abregée de la Relation des aventures et voyage de Mathieu Sageur" qui, à l'âge de 20 ans "partit de Montréal sur un canot d'écorce pour suivre Mr. de la Salle canelier, dans les decouvertes, et il s'arrêta dans le pays des ellinois et sur le bord de la rivière de Mississipi". Ce récit dont Olivier tait la provenance, éclaire le texte d'une note d'exotisme grâce à l'évocation des lions, des léopards et des tigres, de la "grande nation qu'on appelle Auaaniba", du roi descendant de Monsozuma et habillé de peau d'homme, des idoles "affreuses et d'une grandeur énorme, du palais dont les murailles de dix huit pieds de haut sont d'or massif". La lecture de ces pages nous dévoile un regard impressionné par l'ailleurs, le mythe de l'altérité prend forme sous sa plume.

    La chronique reprend ensuite avec l'évocation de l'année 1707 qui a été marquée par la sécheresse en été, et des pluies abondantes en hiver. D'autre part, la guerre contre l'Allamaigne a repris ; il est aussi question de la bataille d'Almanza qui a entraîné la mort de Huit mille soldats ennemis.

    L'An 1708 se définit par des intempéries atmosphériques, puisque Michel Olivier mentionne un hiver fort pluvieux, un beau mois de mai, suivi par un vent de "nordoüest" qui "a tenu jusqu'au dix D'Oust ce qui a causé un temps calme et noir et froid de tel sorte que les biens de la terre ont langui ne croissans point". Cela entraîne bien évidemment une mauvaise moisson qui donne elle-même lieu à une grave famine arrivant bien mal à propos, "dans la mauvaise guerre que nous sommes". Cette situation est d'autant plus dramatique qu'il n'y a "plus d'argent dans le Royaume". Enfin, cette même année se distingue par l'indication de la mort de deux centenaires l'un, "charpentier du pays de Lengre agée de Cent et dix ans", et l'autre "une femme dans le lionnais (...) agée de cent et treize ans". Ces renseignements permettent à l'auteur d'évoquer l'année suivante qui a également enregistré le décès "en pays d'anjoue d'un homme agé de cent onze ans qui alloit librement sans baton et lisoit sans lunette".
    1709 a été surtout "une année de douleur et de misère, Punition du Ciel pour nos pechées. La terre stérile pour le froment, le seigle et le vin, les saisons dérangée, les Ellemens confondüe, L'argent rentré dans terre ; le soleil se montre en regret". Ce tableau désespéré amène Michel Olivier à lancer une prière émouvante au Seigneur et à la justice divine. Cette piteuse situation est accentuée par les mauvaises nouvelles provenant du front où "Le pauvre Monsieur de Villars qui a toujours esté comme un cesar, Aujourd'hui est reduis de risquer une Bataille sans destin".

    1710 est une année plus clémente mais "l'abondance n'est point encore". Quant à la guerre, la France s'est vue prendre trois de ses meilleures places en Flandre. En Espagne par contre, l'armée française vole au secours du Roy Philippe V que Monsieur de Vendosme remet "sur le throne et chasse entierrement ses ennemis apres les avoir tous deffait en un combat et fait courir le Comte d'Estaremberk comme un lieuvre qu'on chasse dans les montaignes."

    Le manuscrit s'achève sur un ton de tristesse puisque 1711 est endeuillé par la mort, le 14 avril, de Monseigneur le Dauphin qui était "la Douceur et la bonté mesme". Michel Olivier achève sa chronique sur une prière adressée à Dieu.

    Au terme de cette lecture, la démarche de Michel Olivier se dessine nettement à nos yeux ; il nous transmet l'image et les préoccupations d'une époque à travers un regard tour à tour naïf, ému, admiratif qui permet au lecteur de découvrir une autre facette de la France de 1688 à 1713.

    Le manuscrit nous révèle la sensibilité d'un homme qui s'extériorise en dépit du dogme de l'impersonnalité que professe l'époque. Il faudrait peut-être y voir la réaction d'un provincial "monté à Paris" dont la nature profonde n'a pas encore été altérée par le carcan social et culturel. Il a immortalisé les événements dont il a été témoin et qui ont marqué la vie quotidienne de Charleville, Paris et Versailles ; il a aussi rapporté les faits guerriers liés à la succession d'Espagne et ayant tenu en haleine tout le pays. Au fil des pages, il laisse poindre son humour, son admiration et son patriotisme. Il ose même, par ses remarques narquoises envers la cour, vaste scène où les acteurs s'épient, se miment et s'ennuient, ébaucher une satire qui gagnerait à être rapprochée de certaines Lettres de Mme de Sévigné et de certains autres portraits de La Bruyère.

    Michel Olivier dévoile également sa volonté de plaire au lecteur en variant son discours, c'est pourquoi il rompt souvent la monotonie et le laconisme de sa chronique pour lui insuffler des morceaux divers. Il multiplie lettres, poèmes, madrigaux, récit de voyage, portraits, énigmes, notations botaniques, informations culinaires, ...Tout est là pour informer et captiver. Est-ce à dire qu'il pensait être lu ou peut-être même être édité ? Rien ne nous permet de souligner les objectifs recherchés par l'auteur en mentionnant ces lignes. La question reste donc posée.

    Il nous est cependant donné de constater que la progression du temps inséparable de tout acte narratif est liée aux surprises, aux interrogations, et aux réflexions que l'histoire d'une époque n'a pas manqué de susciter dans l'esprit de l'auteur qui, ayant fait l'expérience concrète d'une partie de la France entre 1688 et 1711 et de ce qui s'y raconte, a ensuite souhaité fixer son impression ou ce qu'elle avait éveillée en lui. Il est vrai qu'il a vu et entendu tant de choses, le banal, le pittoresque, le palpitant, l'étrange, l'inattendu. On est d'ailleurs frappé par tant de précisions. C'est pourquoi la thématique de ce témoignage est nettement perceptible : la province, ses particularités et ses superstitions, Versailles, ses pensionnaires, leurs joies et leurs peines, la guerre et son cortège de victoires, de défaites, de stratagèmes, d'alliances et de trahison...la religion, ses dogmes, son clergé, ses sermons et ses églises, les intempéries atmosphériques et leurs méfaits sur l'agriculture, la richesse botanique et ...le peuple qui existe, se manifeste par ses pleurs, sa misère et sa naïveté.

    Michel Olivier crée de la sorte un type unique de littérature.
    Finalement tel qu'il se présente dans son éparpillement, sa variété et ses lacunes, le manuscrit se lit comme une Gazette, sinon comme des Mémoires. Nous avons là un recueil d'historiettes piquantes qui font de lui un livre multiple et mobile ne s'arrêtant jamais à un genre d'écriture. Ses diverses facettes font de lui une source précieuse s'offrant au chercheur friand de documents susceptibles d'enrichir ses acquis.


    Alia Baccar BOURNAZ
    Faculté des Lettres des Arts et des Humanités de la Manouba


NOTES

[1] François Berriot, universitaire médiéviste français, ayant enseigné en Tunisie de 1980 à 1986.
[2] L'époque où le narrateur écrit son manuscrit correspond à la fin du règne de Louis XIV qui a été marquée à l'intérieur, par les suites dramatiques de la Révocation de l'Edit de Nantes, par le fanatisme religieux, par le malaise d'une société en mutation, et par des signes de menace sur la Monarchie absolue. La politique étrangère a été particulièrement marquée par les guerres de succession d'Espagne.
[3] L'année 1701 a été marquée par la guerre de succession d'Espagne. En effet, Charles II lègue à sa mort "ses vingt deux royaumes" au petit-fils de Louis XIV et l'infante Marie Thérèse ce qui provoque le mécontentement de l'Angleterre, la Hollande, l'Autriche... Philippe V ne voit son trône assuré qu'à la fin de la guerre d'Espagne, en 1713, grâce au soutien de la France.
[4] J'ai délibérément choisi de ne pas réécrire le texte, malgré les nombreuses maladresses ou incorrections afin de préserver la qualité spontanée d'un style dont les incohérences ne font pas obstacle à la compréhension. Plusieurs termes demeurent inexpliqués car mal transcrits.
[5] Le Prince Eugène de Savoie s'est vu refusé par Louis XIV un régiment s'est mis en 1683 au service de l'Autriche où il devient commandant en chef des troupes de l'Empereur. Il se distingue pendant la Guerre de succession d'Espagne
[6] Fils du gouverneur de Louis XIV avec lequel il fut élevé ; Maréchal de France ; il fut gouverneur de Louis XV ; en 1702 il est pris à Crémone.
[7] Philippe duc d'Orléans, régent de France à la mort de Louis XIV. Bon général qui se distingue dans diverses guerres dont celle d'Espagne (1707-1708).