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LE POUVOIR DEVANT LA FOI - MADELEINE VILLARD






LE POUVOIR DEVANT LA FOI : la révocation de l'édit de Nantes à Marseille et en Provence d'après la correspondance de l'intendant.

    Dans l'histoire du règne de Louis XIV, il n'est peut-être rien qui ait suscité plus de polémiques, de passions, et aussi plus de commentaires historiques, que la révocation de l'édit de Nantes. Les contemporains ont célébré cet acte du pouvoir avec des louanges qui nous paraissent aujourd'hui aussi exagérées qu'injustifiées ; on connaît la célèbre phrase de Mme de Sévigné : "Rien n'est plus beau, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable" ; notre mentalité moderne est portée à y voir à la fois une mauvaise action et une erreur politique.

    Au bout de trois siècles, l'on peut essayer d'aborder ce sujet avec objectivité ; sans prétendre innover réellement, puisque le regretté doyen Bourrilly avait étudié l'histoire des protestants en Provence aux XVIIe et XVIIIe siècles [1], il n'est pas sans intérêt d'examiner ce qui s'est passé à Marseille et en Provence, en se plaçant essentiellement du point de vue du représentant du roi en Provence, l'intendant. Thomas-Alexandre Morant, intendant de justice, police et finance en Provence depuis le 1er novembre 1680, eut la tâche délicate d'appliquer les décisions royales. Il aurait pourtant pu espérer ne pas avoir trop à s'occuper des affaires des religionnaires : notre région n'était pas, de loin, l'une de celles où les protestants étaient les plus nombreux ; ils se trouvaient surtout dans le Luberon, pays jadis peuplé de Vaudois qui avaient, parmi les premiers, adhéré à la Réforme. D'après les dispositions de l'édit de Nantes, les protestants de Provence pouvaient exercer librement leur culte dans trois localités, en dehors de celles où il était déjà pratiqué au 15 septembre 1577, en 1596, et jusqu'à la fin d'août 1597, et de Lourmarin, place de sûreté [2].

    L'on sait que, durant le XVIIe siècle, le renouveau de l'église catholique d'une part, et les mesures restrictives, d'autre part, avaient amené un grand nombre de protestants à embrasser le catholicisme ; pourtant, certains temples avaient été reconstruits ou agrandis : Cabrières, La Motte-d'Aigues, Mérindol. Mais, après bien d'autres tracasseries, un coup sensible fut porté, en juillet 1679, par la suppression de la Chambre de l'édit de Grenoble et, en mai 1682, par l'interdiction des appels au parlement de Grenoble ; le parlement d'Aix qui avait toujours été très hostile aux protestants, était le bénéficiaire de ces mesures [3].

    Thomas-Alexandre Morant ne saurait être taxé de bienveillance envers ses administrés protestants : à l'assemblée des communautés de Lambesc (décembre 1680), il annonçait que : "... ces restes languissants d'une secte établie sur le vain caprice de la nouveauté et le prétexte le plus commun de la révolte sont près d'expirer aux pieds du trône : d'une de ses paroles, Louis le Grand achève ce que ses prédécesseurs ont tant de fois inutilement tenté" [4] ; l'intendant tenait déjà pour réalisé ce qui ne le fut, en fait, que cinq ans plus tard. De nombreux témoignages de son activité administrative existent, bien entendu, aux archives des Bouches-du-Rhône ; la plupart ont été exploités par V.L. Bourrilly ; mais un précieux registre [5] acquis seulement en 1925, semble avoir échappé à cet historien ; il s'agit des copies de lettres envoyées au jour le jour, par l'intendant aux ministres compétents, sur les diverses affaires de la province. Un certain nombre de ces affaires sont celles de la R.P.R., et cette correspondance présente l'intérêt de s'échelonner sur les années 1684 et 1685, permettant de suivre les comptes rendus de l'intendant, de saisir les consignes qu'il reçoit, et la manière dont il les applique.

    Dès le 6 septembre 1684 (plus d'un an avant la révocation), l'intendant donne son avis (on le lui a donc demandé) au sujet de la démolition éventuelle du temple de Mérindol ; cet édifice, qualifié sous se plume de "fameux", avait été l'objet d'âpres controverses depuis la proclamation de l'édit de Nantes. On sait que Mérindol faisait figure, depuis la triste affaire des Vaudois du Luberon, de citadelle du protestantisme ; le culte protestant y existait avant l'édit de Nantes, et donc y avait été autorisé après l'édit ; en 1633, le temple, nous l'avons dit, avait été agrandi. Mais le seigneur de Mérindol était l'évêque de Marseille, qui, on le conçoit, tolérait mal que ce village fût presque entièrement peuplé d'hérétiques ; le père Lequien, bien connu comme fondateur de la congrégation du Saint-Sacrement, s'était attaché à faire personnellement des missions à Mérindol (1659-1676), avec un zèle infatigable, mais n'avait rencontré aucun succès, au point que les charges communales, exercées par les protestants de Mérindol, avaient été peu à peu transférées, par voie d'autorité, à des catholiques des villages voisins, Mallemort ou Sénas ; de même, avaient été établis un maître d'école et une sage-femme catholiques (cette dernière, pour pouvoir administrer le baptême en cas d'urgence). M. Morant, intendant, se trouve donc devant une affaire délicate ; pour aboutir, il juge prudent de ne pas heurter de front la population, mais d'user de voies détournées ; une occasion s'est présentée, on a reçu dans ce temple un relaps, c'est-à-dire un nouveau catholique retombé dans l'erreur ; après enquête (les faits remontaient à 1682), l'intendant a fait arrêter l'intéressé et l'a fait traduire devant le parlement ; il attend la décision de la cour. Pour justifier son attitude, il n'écrit pas moins de trois lettres, à trois ministres différents, dont M. de Croissy, c'est-à-dire Colbert de Croissy, frère du grand Colbert, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Le prétexte sur lequel l'intendant préfère s'appuyer est classique en l'occurrence, car, s'il était encore conforme aux lois d'être huguenot, c'était une faute grave d'accueillir un relaps. Dans ce cas particulier, les choses traînèrent, et seule la révocation entraîna la démolition du temple de Mérindol, qui existait déjà avant l'édit de Nantes, et dont le maintien avait été confirmé par l'arrêt du 19 mai 1663.

    Ce n'est pourtant pas la faute de l'intendant ; le 22 septembre 1684 (15 jours après les lettres dont nous avons parlé), il écrit à nouveau à M. de Croissy, en même temps qu'il lui envoie un état des lieux où se fait l'exercice de la R.P.R. (demandé par la cour quelques jours auparavant), ainsi que les noms des juges qu'il doit désigner pour assister aux consistoires.
    " Je crois devoir informer qu'il y a instance au Parlement de ce pays pour la démolition des temples de Mérindol et de Velaux, pour contravention aux édits de S.M., dont j'ai déjà eu l'honneur de vous écrire, ainsi, Monsieur, peut-être jugerez-vous à propos de surseoir l'envoi de la déclaration de Sa Majesté jusqu'à l'événement de ce procès, crainte, suivant ce que m'en écrit une personne qui agit dans ces sortes d'affaires, que dans cette conjoncture l'énonciation de ces deux temples ensuite de la déclaration de S.M. ne prévînt les juges de la pensée qu'ils doivent subsister. Ce n'est pas que cette appréhension et cette conséquence ne me paraissent également mal fondées, mais j'aurais cru manquer à mon devoir si je ne vous rendais compte du sentiment de cette personne qui est à la suite du Parlement, et qui s'est imaginé de n'y trouver pas toutes les dispositions favorables au succès que son zèle et sa piété lui font attendre des jugements qui doivent intervenir."
    Il est clair que Morant attend ces jugements pour une date toute proche.

    Un autre problème délicat se pose à l'intendant : un arrêt du Conseil prévoit que les seigneurs haut-justiciers chez qui, de plein droit d'après l'édit de Nantes, se fait l'exercice, doivent désormais présenter des titres ; la difficulté est de savoir devant qui ils doivent les présenter, car, en Provence, il n'y a point de commissaires de l'édit (entendons qu'il n'y en a plus) ; Morant veut bien être l'un de ces commissaires, et propose M. de Caille, gentilhomme protestant, comme deuxième commissaire, ceci, le 1er novembre 1684 ; le 15 décembre, il accuse réception de la commission qui nomme M. de Caille, et lui-même pour l'exécution de l'arrêt touchant les fiefs.

    A quel point toutes les dispositions légales deviennent restrictives, on le comprend à la lecture d'une lettre du 21 février 1685, toujours de l'intendant Morant au ministre Colbert de Croissy : il s'agit de la nomination des juges devant assister aux consistoires, don t il était déjà question le 22 septembre précédent ; ces juges vont être désignés, mais peut-on les indemniser de leurs déplacements et frais à l'occasion de ces missions particulières ? L'intendant estime qu'il est bon de prévoir des indemnités convenables, d'autant que "les religionnaires tiendront à l'avenir leurs consistoires si rarement que la dépense n'en sera jamais considérable pour Sa Majesté" ; cette réflexion finale est significative.

    Mais des questions plus épineuses se posent bientôt à l'intendant. Le 1er août 1685, il s'adresse au secrétaire d'Etat pour accuser réception de deux arrêts, l'un du 16 juin ordonnant d'établir des ministres pour administrer le baptême aux enfants des religionnaires, l'autre du 30 avril qui supposait l'exécution du précédent, chose facile à arranger dans les ordonnances qui vont être rendues en conformité de ces arrêts ! Le 3 septembre, toutefois, il a des scrupules, et demande des instructions supplémentaires : doit-il établir ces ministres là où étaient autrefois les temples, puisqu'après tout c'est là que sont les religionnaires, et comme M. Bernard, ministre de Manosque, assure qu'il est fait en Languedoc et en Dauphiné ? Alors qu'un arrêt du Conseil précise que les ministres et proposants ne peuvent demeurer à moins de six lieues des villes où les temples ont été démolis... Le même M. Bernard sollicite une permission analogue pour les mariages ; mais, si M. Morant admet immédiatement l'urgence d'une décision pour les baptêmes, il repousse celle des mariages, vu "le peu de danger qu'il y a au retardement (de cette cérémonie) qui laisse toujours tout le temps nécessaire de se transporter au lieu d'exercice, quelque éloigné qu'il puisse être".

    Ce problème des baptêmes est typique de la mentalité du temps. Aucun chrétien du XVIIe siècle, pas plus le roi Louis XIV que l'intendant Morant, ne peut envisager de laisser un nouveau-né sans baptême ; la suppression des temples, l'éloignement des pasteurs, décidés par des textes légaux, peuvent donc compromettre le salut des enfants des religionnaires, encore laissés libres, en théorie, de professer leur religion ; d'où la décision curieuse d'établir des ministres dont l'activité semble devoir se borner à l'administration du baptême. On saisit là les contradictions qui finissaient par résulter de la cascade de textes concernant la R.P.R.

    A la fin de cette lettre, l'intendant ajoutait "qu'il est nécessaire d'y mettre quelque ordre, lors que dans une province comme celle-ci tous les exercices ont cessé par la démolition ou l'interdiction de tous les temples". En effet, les événements se précipitaient. Le 19 septembre, l'intendant accuse réception de lettres qui lui ont donné l'ordre de délivrer des certificats aux ministres de la R.P.R. qui voudront sortir du royaume ; il ajoute une réflexion assez désabusée
    " le nombre des relligionnaires est moindre que dans la plupart des autres provinces. Je crains néanmoins avec quelque raison qu'elle ne soit dans la suite, celle de toutes où il en restera le plus, vu le peu de conversions qui s'y font. Voici à mon sens quelles en sont les causes : la crainte des logements n'a pas eu lieu jusqu'ici de produire en Provence les mêmes effets qu'on nous dit qu'ils ont produit en Guyenne et dans le Béarn. Les endroits où il y a le plus de relligionnaires sont situés dans les diocèses dont les prélats, ou ne sont plus en état d'agir par eux-mêmes, ou sont nouvellement établis, ou font leur résidence au Comtat, d'où ils ne donnent aucun soin à ces conversions".

    Voilà le clergé provençal mis directement en cause, et accusé de ne pas s'occuper suffisamment des conversions ! Le logement des gens de guerre -ce qu'on a appelé les dragonnades- est plus efficace, et aussi l'espoir de la gratification. Ce sont les deux moyens employés par l'intendant pour obtenir des conversions car, après tout, il veut surtout pouvoir présenter au roi des listes bien établies de nouveaux convertis.

    Il n'est toutefois pas vraiment libre d'attribuer gratifications et secours comme il l'entend ; il lui faut l'accord de Versailles. Ainsi, par lettre du 3 septembre, il transmet le placet de Jean Romanieu, relaps de Mérindol, en appuyant fortement sa demande de gratification : "cette gratification, dit-il, pouvant produire de nouvelles conversions dans ce lieu où la plupart des habitants sont de la religion prétendue réformée". On ne peut guère être étonné du placet de Jean Romanieu ; ce qui a de quoi surprendre davantage, ce sont les demandes de pension des pasteurs convertis ; le pasteur Morand avait abjuré à Pâques 1685 à Tarascon, et sollicité un secours ; rien ne lui ayant été accordé, et voyant la fin de l'année 1685 qui était le terme prescrit pour ce genre de demandes, il revient à la charge auprès de l'intendant, qui se fait son avocat auprès de Croissy le 17 décembre, car "il n'a aucun bien", et il paraît "dans un cas plus favorable que certains ministres dont la conversion peut être soupçonnée de moins de sincérité que la sienne" ; l'intendant précise qu'à son avis il y aurait lieu de lui accorder jusqu'à 400 livres de pension. Ne soyons pas trop sévères pour l'ex-pasteur Morand ; nous estimerions aujourd'hui qu'il aurait pu exercer un autre métier pour gagner sa vie, mais la chose était difficile à cette époque, et il était chargé de famille. Le ministre de Seyne suivit, du reste, cet exemple, après la révocation, si l'on en croit la lettre de l'intendant du 15 novembre qui annonce sa conversion comme prochaine ; ce serait déjà fait, dit-il, "si ce ministre avait veu quelque assurance plus positive de la pention que je lui ay promise de 400 l pour lui, et 200 l pour sa femme après sa mort ; son exemple en attirera je m'assure quelqu'autre s'il obtient bientôt l'effet de la parolle que je lui ai donnée, et à laquelle il n'a pas osé prendre une entière confiance".
    Le 12 décembre, le pasteur Chalier attendait encore.

    C'est aussi une gratification déguisée que la faveur fiscale faite aux nouveaux convertis déchargés du logement des militaires. Ce logement, déjà pratiqué avant la révocation, passe à juste titre pour un argument de grand poids. Le 12 octobre, l'intendant rend compte à Louvois des dispositions qu'il prend pour le logement des dragons ;
    " les logements doivent être faits de manière que les troupes soient assez fortes pour ôter l'envie aux relligionnaires de faire quelque folie, et le fardeau assez pesant pour leur faire naistre plus promptement celle de se convertir ; je commencerai, dit-il, ces logements par Mérindol et Lourmarin, ces deux testes qu'il faut abattre, après quoy le reste suivra facillement leur exemple".
    Mais un problème se pose à ce fonctionnaire zélé,
    " il me paraît que le fardeau du logement qui doit porter les relligionnaires à se convertir conciste principalement au payement de l'ustancile, qui apparemment est supporté en pure perte dans les généralités et pays d'élection, comme Guyenne et Montauban, par l'hoste qui souffre le logement. Mais comme l'usage inviolable de cette province est d'en rembourser les particuliers qui logent, qui n'en font que l'avance ; il me paraît qu'à suivre cet usage les relligionnaires ne se trouveront pas assez touchés pour songer à se descharger par une prompte conversion d'un fardeau qui les incommodera si peu. Ainsy, Monsieur, si S.M.le trouve bon, on pourrait interrompre cet usage et priver les relligionnaires de ce remboursement, à quoy la Province, toute jalouse qu'elle est pour l'ordinaire de ses usages, ne formera assurément aucune opposition... Sur le fondement de ce même usage, le Pays remboursera aux villages et lieux l'ustancile et le logement des dragons..."
    Ce qui fut fait.

    Le 17 octobre l'intendant qui ne pouvait connaître encore la signature du nouvel édit écrit à Louvois pour exposer les ordres qu'il a donnés de faire marcher quatre compagnies de dragons aux Baux, quatre à Sénas et quatre à Eyguières ; il a chargé les consuls de ces villages de les loger de préférence chez les religionnaires ; les logements ordinaires seront de quatre dragons, chiffre que l'on pourra porter à huit et dix "chez les plus opiniastres et les plus accommodez" ; le résultat une fois atteint, on les fera passer à Mérindol, Lourmarin et lieux voisins. Le 19 octobre, M. Morant rend compte, cette fois à Colbert de Croissy, des logements : "Le premier de ces trois logements (c'est-à-dire celui des Baux) a produit tout le bon effet qu'on pouvait en attendre, c'est-à-dire la conversion de tous les religionnaires ; j'attends des nouvelles du succès des deux autres logements, ne doutant point qu'ils ne soient semblables à celuy des Baux, après quoy je les distribueray dans les lieux de Lourmarin, Mérindol, et autres, où il y le plus de relligionnaires."

    Même relation dans une lettre du même jour à Louvois ; et le 21, l'intendant écrit à Louvois qu'il a reçu la nouvelle de la conversion de Mérindol, qui n'a pas attendu les dragons, de même que Lacoste ; il attend d'excellents résultats des ordres donnés par le comte de Grignan pour les communautés des vallées d'Aigues et de Sault ; il ne restera désormais d'important que Manosque et Lourmarin. Il faut aussi songer au Luc, Solliès et autres lieux du comté d'Antibes. Les choses vont bon train, puisque le 24, l'intendant et M. de Grignan ont appris la conversion générale de Lourmarin et de Solliès ; une lettre à Louvois annonce également celle de Seyne (Seyne-les-Alpes), "où était un des six temples qui restaient dans cette province" (Manosque, Lourmarin, Le Luc, Velaux, Seyne, Mérindol), ainsi que de quelques communautés de la vallée d'Aygues ; avis en est donné à M. de Grignan, pour qu'il contremande les détachements qu'il allait y envoyer. L'optimisme du zélé Morant se donne libre cours, et il peut écrire, ce même jour, ne voyant plus que Manosque comme ville de quelque importance qui ne se soit pas encore ralliée "j'espère que dans huit jours toute la Provence sera catholique".