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LES CHOIX DU BIOGRAPHE - FRANÇOISE CHANDERNAGOR






Pourquoi une biographie de femme ? Vous avez tous les deux bien posé le problème [1]. Mais la question est plus vaste, me semble-t-il, c'est : pourquoi tel personnage pour tel auteur ?
    Je pense qu'une bonne biographie est celle où l'auteur se trouve à bonne distance de son personnage ; ni trop près (afin d'éviter les dangers de l'identification et de rester lucide), ni trop loin (parce que je ne crois pas qu'il faille être constamment distancié par rapport au personnage dont on raconte la vie, constamment ironique). Cela pose donc le problème des motivations initiales.

    Vous avez parlé tout à l'heure, M. Duchêne, du problème des universitaires. C'est une chose qui me frappe souvent : on trouve peut-être plus de biographes complaisants que de biographes caustiques, mais les biographes caustiques se rencontrent généralement chez les universitaires parce qu'ils n'ont pas choisi leur sujet. Et certains deviennent spécialistes d'un personnage, bons spécialistes même, mais finissent par détester cet être avec lequel ils sont obligés de passer leur vie !

    Je pense à une biographie que je lisais ces jours-ci, d'un excellent spécialiste, mais qui supporte si peu son personnage qu'il n'y a pas une citation, pas un fait qui ne soit suivi d'une phrase ironique ou méchante... ce qui devient à la fin si gênant pour le lecteur qu'il a envie d'interrompre cette interminable scène de ménage en criant au biographe : "Mais divorcez, divorcez !". Bien sûr cela ne se produit pas seulement pour des universitaires qui n'ont pas choisi leur sujet, mais aussi chaque fois que "la greffe ne prend pas".

    Je pense donc qu'une bonne biographie c'est d'abord un bon sujet, pour le public mais aussi pour le chercheur. Qu'on choisisse comme "héros" un homme ou une femme me paraît très indifférent dès lors qu'on parle à la troisième personne. Je constate que la majorité des femmes écrivent des biographies de femmes (quoique ce ne soit plus, heureusement, une obligation, comme au XIXe siècle où les femmes biographes n'écrivaient que des biographies de femmes) et que la majorité des hommes écrivent des biographies d'hommes. Maintenant, si l'on considère ceux, rares, qui prennent un héros du sexe opposé, on trouve plus de femmes qui écrivent des biographies d'hommes que d'hommes qui écrivent des biographies de femmes. M. Duchêne me paraît un peu exceptionnel à cet égard.
    Pourquoi cette disproportion ? D'abord pour des raisons historiques : il y a moins de femmes qui ont eu un rôle important dans l'histoire politique, l'histoire des arts ou de la pensée, que d'hommes. Donc les historiennes n'ont pas tellement le choix et une bonne part d'entre elles se reportent sur des biographies d'hommes. Cela dit, je pense que si l'on prend des personnages de second rang et non les personnages de premier plan (qui sont le plus souvent des hommes), il y a beaucoup de biographies de femmes qui seraient passionnantes, peut-être plus passionnantes que les biographies d'hommes de même rang, parce que ce continent reste largement inexploré. A l'occasion des recherches que j'ai pu faire sur différentes époques, j'ai trouvé des "gisements" fabuleux de biographies féminines mais la recherche est beaucoup plus difficile pour ces personnages sur lesquels rien encore n'a été écrit, et qui ne sont pas de tout premier plan.

    Quant à ce que je viens de dire sur la biographie à la troisième personne (à savoir qu'il est indifférent que ce soit une biographie d'homme ou de femme), ce n'est plus tout à fait vrai lorsqu'on écrit à la première personne, en choisissant la forme que j'avais choisie pour L'Allée du Roi, celle des Mémoires imaginaires.
    Lorsqu'on écrit une pseudo-autobiographie, le fait de choisir un homme ou une femme n'est jamais indifférent. J'ai essayé de retracer l'histoire de ce genre littéraire, très particulier, celui des mémoires apocryphes : né dans les années trente en Angleterre, il s'est étendu progressivement à la France d'abord, au monde hispanique ensuite, et en tout dernier lieu à l'Allemagne. J'ai pu recenser cinquante à soixante pseudo-autobiographies et, dans la littérature étrangère, je n'ai trouvé aucun cas de "transgression sexuelle" si je puis dire -c'est-à-dire d'un homme qui dise "je" à la place d'une femme ou le contraire. Dans la littérature française, je n'en ai trouvé que trois cas : Marguerite Yourcenar, la plus illustre, qui dit "je" à la place d'Hadrien, et deux hommes qui ont dit "je" à la place d'une femme : Paul Guth dans Moi, Joséphine et Bernard Simiot dans Zénobie, reine de Palmyre. Ce sont des cas très rares, et je n'aurais pas pu personnellement dire "je" à la place d'un homme. J'aurais craint de me tromper, de ne pas paraître "vraisemblable" à un lecteur masculin.

    Cela dit, pourquoi ai-je choisi une femme du XVIIe siècle ? Le siècle et le personnage m'ont tous deux attirée par leur style. Mme de Maintenon est en effet un personnage qui m'intéressait, mais parmi beaucoup d'autres. Or un jour j'ai eu la curiosité de voir s'il existait des lettres d'elle et c'est en lisant ces lettres que je suis tombée sous son charme.

    Ce qui me séduit dans cette époque, c'est donc d'abord le style. Ensuite, probablement, les problèmes spirituels : ils ont à mes yeux, à ce moment-là, la bonne dimension, c'est-à-dire qu'on n'en est plus aux guerres de religion, mais pas encore non plus à l'indifférence du XVIIIe siècle. Le doute dans lequel on se trouve à la fin du XVIIe siècle et les questions qu'on se pose alors m'intéressent.

    Par ailleurs, sur le plan politique, le rôle de la femme au XVIIe siècle me paraît très intéressant : les femmes ne sont pas encore confinées dans les salons comme elles le seront au siècle suivant, ni dans les nurseries, comme au siècle d'après. Certaines d'entre elles ont encore un rôle politique. On a parlé d'Anne d'Autriche, on peut penser aussi aux frondeuses. Elles ont encore une certaine influence dans ce domaine, ce qui rend leurs vies plus intéressantes.
    Enfin, pour moi qui ne suis pas chartiste à l'inverse de Mme Dulong, le XVIIe siècle est très accessible. Le Moyen Age ne l'est pas, ni l'Antiquité, où l'on trouve pourtant un tas de personnages extraordinaires ; mais je n'ai pas une connaissance suffisante des langues anciennes. Ce sont donc des époques qui ne me seraient accessibles que sous une forme romancée, pas avec une vraie recherche de biographe.

    Quant à cette recherche justement, il n'y a pas pour moi de différence entre la biographie à la troisième personne et la biographie à la première personne ou, si vous voulez entre la biographie classique et les mémoires imaginaires. Sauf que sur certains points, pour les mémoires imaginaires, on doit aller plus loin. Parce qu'il faut s'imprégner de la personnalité du personnage et de son style : par exemple j'avais essayé de reconstituer la bibliothèque, ou du moins les lectures de Mme de Maintenon. Il est assez rare qu'on le fasse, même pour une biographie à la troisième personne, sauf lorsqu'on a affaire à un personnage littéraire. C'est le cas des biographies de M. Duchêne qui s'est efforcé de trouver quelles étaient les lectures de ses personnages, les influences qu'ils avaient subies. Mais lorsqu'on n'a pas affaire à un personnage littéraire, et que par ailleurs on ne possède pas l'inventaire de sa bibliothèque, ce travail de reconstitution est assez minutieux, difficile, mais indispensable si l'on veut écrire à la première personne.

    J'ai pu ainsi reconstituer à peu près exactement ce qu'avait lu Mme de Maintenon et ce qu'elle aimait lire à travers ses propres confidences, à travers ses commandes de livres, à travers les citations et allusions qu'elle fait dans sa correspondance et qui montrent bien de quoi elle est imprégnée, enfin à travers les conseils de lecture qu'elle donne : comme j'avais la chance qu'elle se soit occupée d'une école, on trouve assez souvent dans ses lettres aux jeunes filles de Saint-Cyr ou aux Dames de Saint-Cyr des conseils de lecture. Encore une fois c'est un travail que ne fait pas forcément un biographe, même pour un personnage comme Mme de Maintenon ; mais il me semblait que quelqu'un qui voulait prendre la plume à sa place devait le faire.

    Sinon, la principale différence entre les mémoires imaginaires et la biographie à la troisième personne n'est pas dans la recherche, mais dans la mise en oeuvre de la recherche.

    La première chose qu'il faut savoir à propos des mémoires imaginaires, c'est qu'ils impliquent un récit sans hypothèses. Un biographe classique, lorsqu'il se trouve devant un doute ou devant un vide, peut faire part au lecteur de ses suppositions. On ne le peut pas quand on écrit à la place d'un personnage qui est censé savoir ce qui lui est arrivé ! Donc on choisit une hypothèse, la plus probable ; mais c'est le biographe qui fait ce choix. Il est donc obligé de combler les lacunes de la biographie, ce qu'un biographe classique n'est jamais contraint de faire.

    Il en résulte une certaine altération des résultats de la recherche. Marguerite Yourcenar disait à ce propos dans les Carnets d'Hadrien : "Il faudrait faire en sorte que les lacunes de nos textes coïncident avec ce qu'auraient été les oublis du personnage." Cela ne tient pas debout, je m'excuse de le dire ! Les destructions qu'ont entraînées les révolutions, les héritages, les guerres, les incendies, n'ont aucun rapport avec celles qu'aurait opérées naturellement la mémoire chez le personnage. Bien plus, ce sur quoi on manque souvent d'éléments, ce sont des choses très intimes, précisément ce que le personnage n'aurait pas oublié mais qu'il n'a pas pu confier, ou qu'il a si peu confié que tout a disparu. Moi, par exemple, je ne pouvais pas ne pas dire quand Mme de Maintenon était devenue la maîtresse de Louis XIV, car elle ne pouvait pas l'avoir oublié. Je ne pouvais pas non plus ne pas me prononcer sur la date de son mariage. De même Marguerite Yourcenar, malgré ses principes, a-t-elle raconté la première rencontre d'Hadrien et d'Antinoüs : elle se rendait compte que cela avait été important ; or aucun élément historique ne lui permettait de dater cette rencontre.

    Aussi les mémoires imaginaires relèvent-ils sans aucun doute du genre romanesque bien plus que du genre strictement historique. Ce qui fait que, pour atteindre à la vérité d'une âme, on sera dans bien des cas obligé de travestir la vérité des faits. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la position d'un mémorialiste est toujours autojustificatrice : on écrit rarement sa vie pour expliquer qu'on a toujours été un salaud ! mais presque toujours, au contraire, pour se justifier.

    Lorsqu'on écrit des mémoires imaginaires à la place d'un personnage historique, il va donc falloir, bon gré, mal gré, adopter cette attitude-là. Par exemple, si l'on s'aperçoit qu'un personnage ment dans ses lettres sur un point, et qu'on a la preuve qu'il ment, on est très gêné ; on pourra le dire en note, ou en annexe, mais dans le texte on sera bien obligé de le laisser mentir. De même, s'il garde le silence sur certains points, on est obligé de garder le silence avec lui, même si par ailleurs on connaît les faits. Il en va de même pour les portraits des tierces personnes dans les mémoires imaginaires : les personnages de l'entourage vont être vus avec la passion qui anime le personnage qui raconte. Quand il s'agit de gens qu'il adore, il en fera un portrait très favorable. A l'inverse, il fera un portrait cruel de gens qu'il déteste. Ainsi, il ne faut pas chercher dans L'Allée du Roi un portrait exact de Mme de Montespan : c'est Mme de Montespan vue par Mme de Maintenon. Si j'écrivais une biographie de Mme de Montespan, je ne pense pas que je donnerais nécessairement la même vision d'elle.

    Et puis, il y a un autre problème dans le fait de passer de la troisième personne à la première personne : lorsqu'on dispose de nombreux documents, on peut être obligé d'abandonner beaucoup de "matériel" en route, notamment pour estomper ce que j'appellerais les "beautés" et les "bontés".

    Prenons, par exemple, le problème du physique du personnage qui raconte son histoire. J'avais pour ma part rassemblé énormément de descriptions physiques de Mme de Maintenon dans sa jeunesse ; ces documents montraient qu'elle avait été belle et j'étais assez contente de les avoir rassemblés car ils contredisaient l'image traditionnelle de la vieille dame en noir. Mais j'en ai peu, très peu utilisé ; je n'ai vraiment mis sous sa plume qu'une très faible partie de ce que j'avais rassemblé, quelques lignes. Ce qui n'a pas empêché que je reçoive d'un lecteur psychanalyste une étude sur le narcissisme de Mme de Maintenon, laquelle s'appuyait sur mes deux ou trois phrases ! Je me suis dit : bon, bien fait pour moi ! je n'aurais même pas dû dire ça après tout, puisque ce n'était pas elle qui l'avait dit !

    Les "bontés", j'ai dû aussi en supprimer beaucoup, parce que si Mme de Maintenon se mettait à raconter dans le détail toutes ses bonnes actions, cela faussait aussi le portrait psychologique du personnage : elle a bien fait ces choses, mais elle ne s'en est pas vantée. J'étais donc obligée moi-même d'esquiver.

    A l'inverse, j'ai été obligée de laisser dans l'ombre certains éléments troubles de sa personnalité lorsque je ne savais pas s'ils tenaient à la personne ou à l'époque. J'avais parlé, la dernière fois que j'étais venue ici avec M. Duchêne, des questions que l'on peut se poser sur une homosexualité latente : les rapports entre femmes à l'époque ne sont pas tout à fait ce qu'ils sont aujourd'hui. Il y a une espèce de phénomène que l'on peut appeler peut-être de harem ou de gynécée, je ne sais comment dire, mais qui fait que les femmes semblent plus tendres entre elles qu'elles ne le sont maintenant, sans qu'il y ait forcément là dedans quoi que ce soit de trouble. Je constatais donc, ici et là, des choses un peu curieuses à nos yeux mais je ne savais comment les interpréter ; et je ne pouvais pas là encore faire ce qu'aurait fait un biographe à la troisième personne : communiquer au lecteur mes hypothèses et mes questions.

    De même je me suis interrogée sur la stérilité de Mme de Maintenon puisqu'elle paraissait n'avoir jamais regretté de n'avoir pas eu d'enfants elle-même bien qu'elle ait aimé les enfants. La seule phrase que j'avais trouvée là-dessus dans sa correspondance était : "Le malheur de n'avoir pas d'enfants à soi est très petit pour ce monde et nul dans l'autre." Voilà une phrase que je ne pouvais pas reproduire telle quelle parce qu'il aurait fallu se poser beaucoup de questions autour : est-ce que là c'est l'époque qui parle ? C'est-à-dire une époque où, même si l'on aime les enfants, cet amour n'est pas charnel, et où les fins dernières gardent toujours la priorité ? Ou bien est-ce la femme qui parle, une femme qui a eu des problèmes avec sa propre mère et qui, au fond, se sent plus à l'aise dans un rôle de tante, de "grand-mère", ou d'institutrice que dans un rôle de mère ? Je ne pouvais pas le savoir, je n'avais aucun moyen d'aller plus loin, donc je ne pouvais pas utiliser telle quelle cette phrase qui, reproduite sans précaution ni commentaire, aurait fait paraître le personnage plus sec de coeur qu'il n'était.

    Voilà quelques aperçus qui montrent à quel point la technique que j'ai employée s'éloigne de la technique classique de la biographie, et comment elle introduit certaines distorsions par rapport à l'histoire traditionnelle.

    Françoise CHANDERNAGOR

[1] Mme Chandernagor s'adresse à Roger Duchêne et à Mme Claude Dulong lors de la réunion organisée à Marseille le 14 octobre 1989 par le Centre Méridional de Rencontres sur le XVIIe siècle sur le sujet "Femmes d'hier, femmes d'aujourd'hui".