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LES FÉERIES D'HORTÉSIE - PATRICK DANDREY






Éthique, esthétique et poétique du jardin dans l'oeuvre de La Fontaine

    Cette communication a été prononcée dans le cadre du colloque du Tricentenaire Jean de La Fontaine (1695-1995), publié par le numéro 8 du Fablier. Pour commémorer la mort du poète auquel il avait consacré la biographie exemplaire qui continue de faire autorité sans égale sur le sujet, Roger Duchêne avait traité de "La Fontaine devant la vie", sujet que rétrospectivement l'avenir aura rendu poignant. De cette rencontre savante et amicale située symboliquement entre la commémoration d'une mort et l'évocation d'une vie, on extrait les pages qui suivent, qu'il avait bien voulu juger dignes de contribuer à la connaissance d'un poète qu'il connaissait si parfaitement pour l'avoir édité et raconté.
    Patrick Dandrey

    Puisqu'il s'agit ici d'offrir des perspectives sur les voies nouvelles de la recherche lafontainienne, je proposerai quelques réflexions sur un sujet qui me paraît en la matière constituer un carrefour d'intérêt, d'analyse et de prospection. Plutôt que d'un sujet, d'ailleurs, c'est d'un domaine qu'il vaudrait mieux parler. Car c'est de jardin que je compte traiter : le jardin, considéré dans la création de La Fontaine comme une réalité biographique, historique et sociale, comme un cadre et un motif d'inspiration, un modèle esthétique, un sujet poétique et un emblème philosophique et moral. Après tout, s'il est des lieux de mémoire dans la conscience culturelle des peuples, peut-être existe-t-il des lieux d'émotion et d'invention privilégiés pour la fabrique des oeuvres. Et je vais donc tâcher d'expliquer pourquoi j'assigne pour résidence privilégiée à l'inspiration de La Fontaine le royaume de la fée Hortésie [1].

    Du simple clos privé, pour moitié de rapport et pour l'autre d'agrément, jusqu'au parc domanial incluant eaux et forêts, divers jardins ont jalonné la vie familiale, sociale et esthétique du fabuliste. Ils ont tout naturellement fourni son écriture poétique de cadre, de thèmes et parfois même de sujets. On songe d'abord, bien sûr, au jardin familial, initiatique et séminal, de la "maison consistant trois corps d'hôtel, par-devant, jardin derrière, sise à Château-Thierry" [2], rue des Cordeliers. Restitué aujourd'hui dans son charme agreste et spontané, il donne quelque idée du premier des lieux où l'enfant dut découvrir une autre représentation de la nature que celle des livres, de leurs images et de leurs clichés, dont en son temps elle employait le truchement savant. Ce jardin ne lui fut certes pas ce que devait être un jour Giverny pour Monet, ni même Illiers pour le jeune Proust. La seule trace explicite d'un Château-Thierry horticole, sa correspondance nous l'offre, paradoxalement, à propos du domaine des Bouillon qui surplombe la ville [3]. Durant un séjour qu'il y fera autour de 1680 [4], il demandera l'autorisation de "cultiver des fleurs dans le parterre d'en haut" [5]... Pourtant, sous l'apparence discrète d'un Combray anonyme et diffracté, divers jardins plus domestiques que seigneuriaux, qui offrent leur cadre à quelques Fables ou Contes de tour familier, nous semblent bien fleurer le parfum nostalgique et néanmoins allègre du jardin premier de la rue des Cordeliers. Ainsi celui, demi-bourgeois, demi-manant, du "Jardinier et son Seigneur" [6] ; un autre, plus rural et tout aussi prospère, que ravagent un Écolier et sa classe sous la conduite d'un Pédant [7] ; celui qu'un Prêtre de Flore ouvre à l'importune amitié d'un Ours "à demi-léché" [8] ; enfin celui que cultive d'une main sûre "un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,/ Homme égalant les Rois, homme approchant des dieux", fatal exemple pour l'ardeur émondante d'un Scythe mal avisé [9]. Sans compter ceux, plus coquins mais non moins aimables, où forniquent allègrement les héros des Contes : telle servante, que son maître renverse parmi les fleurs du parterre, sous les yeux ébaubis d'une voisine cancanière [10] ; ici, Mazet de Lamporechio qui trousse les nonnes dans le cabinet de verdure d'un enclos conventuel [11], ou Messire Bon déguisé en femme qui va sous un poirier de son jardin attendre que sa femme l'ait fait cocu dans son propre lit [12] ; là, Messire Frédéric qui cultive dans sa métairie de Toscane le serpolet, le romarin et diverses fleurs propres à orner une table frugale [13] ; ou encore ce sot de Nicaise, qui n'ose besogner la promise d'un autre, crainte de salir dans l'herbe la robe virginale qu'elle porte malgré elle [14]. Le jardin de Mme C., à Clamart, qu'évoque la première lettre du Voyage en Limousin, excède à peine ces proportions modestes : agrémenté de deux terrasses, borné par un bois sombre, défini par deux allées que scandent chênes et peupliers, dont l'une est bordée d'un simple amphithéâtre de gazons, il présente surtout "beaucoup d'endroits fort champêtres, et c'est ce que j'aime sur toutes choses", précise le visiteur [15]. Souvenir d'un enfant de Champagne ?

    Peut-être. En tout cas, l'horizon de sa vie s'élargissant, le dialogue chuchoté du futur poète avec la nature était entre-temps devenu conversation galante et savante, sous des dehors de spontanéité négligée : le clos bourgeois et rustique s'était élargi en ces jardins d'agrément dont s'enrichissaient les hôtels parisiens dans une capitale sortie de la Fronde et avide de plaisirs mondains. Notre "garçon de belles-lettres" y achevait sa formation esthétique et affective en recueillant les bijoux d'une exquise civilité dans ces écrins dont les salons et les jardins disparus des propriétés et demeures de Fouquet, les hôtels de Narbonne puis d'Émery et le domaine de Saint-Mandé avec ses quatorze arpents de parc fermé, incarnent le modèle. Encore est-ce là peu de chose : avec les merveilles de Vaux, le feston se métamorphose en bordure de haute lice, la miniature se fait fresque, le jardin s'épanouit en parc. Intermédiaire entre le château, merveille de civilisation raffinée, et l'univers sauvage des forêts qui bordent son horizon, le jardin conçu pour le surintendant par Le Nôtre devient le lieu réalisé d'une idéalisation de l'espace, d'une perfection formelle et d'une maîtrise rationnelle imposées à la nature brute : digne sujet d'inspiration et d'écriture, transposé dans l'oeuvre de "pension poétique" que La Fontaine verse à Fouquet sous la forme onirique du Songe de Vaux. Les fragments conservés du Songe entrelacent ainsi évocations allégoriques et débats galants dans le cadre d'un jardin idéal dont le dieu du Sommeil anticipe la représentation fantasmagorique sur l'efficacité manuelle des terrassiers de Le Nôtre [16] : le discors des fées y a pour écho l'accord des Muses au service d'Oronte, la métamorphose des monstres marins contraste avec l'harmonieuse chorégraphie de la danse des Amours, et le chant mystérieux du Cygne mourant trouve son pendant burlesque dans les aventures maritimes du Saumon et de l'Esturgeon [17]. Cette énumération montre la diversité d'inspiration de l'ouvrage. Diversité sécrétée et unifiée par son cadre : source de poésie cryptée et lieu d'errance psychagogique, le jardin classique français dont Vaux délivre l'un des premiers modèles autorise à espérer par ses tempéraments harmonieux l'alliance improbable entre le haut symbolisme des allégories édéniques et l'entrelacs capricieux et cultivé des dialogues savants et des échanges galants, de plus humble registre. Il ne manquait à ce paradis, exalté par la Relation de la fête du 17 août [18], que d'être perdu d'une perte exemplaire : la chute du Surintendant y pourvut, de façon qu'aux émerveillements du Songe pût faire écho et pendant la plaintive et nostalgique Élégie dite aux Nymphes de Vaux [19]. D'autres parcs fastueux devaient prêter leur décor ou leur motif à l'écriture de La Fontaine, mais sans égaler le souvenir de celui-ci. Tels, autour de Paris, Liancourt dont s'enorgueillissait l'auteur des Maximes [20], Chantilly, "endroit délicieux" et presque royal où M. Le Prince fête en avril 1692 la victoire de Steinkerque [21], Bois-le-Vicomte, qui avait été propriété de la couronne avant d'appartenir aux Hervart et dont La Fontaine vante l'ombrage ennemi du soleil et favorable à l'amour [22], et puis Rueil et ses cascades, qu'avait édifié un autre ministre fastueux, le cardinal de Richelieu [23]. Sur la route du Limousin où la disgrâce de Fouquet le propulse comme par anticipation de nos modernes "limogeages", l'éphémère exilé évoquera longuement le domaine de Richelieu en Poitou, cette fois : notamment les vastes jardins bien nivelés et ombragés, dont les nymphes lui dictent des vers adressés aux mânes du fondateur du lieu [24]. Mais les nymphes de Richelieu fécondent une inspiration moins fertile que celles de Vaux. Plus au Nord, Blois avait retenu l'attention du voyageur pour l'incomparable "jardin des plantes" de Gaston d'Orléans [25].

    La veuve de ce dernier devait accueillir au Luxembourg, parmi ses gentilshommes servants, le poète rentré d'exil. On ne sait si le jardin aujourd'hui transformé du palais médicéen eut quelque part dans la confidence ambiguë mais magnifiquement harmonisée de ces deux vers diaphanes :
     L'innocente beauté des jardins et du jour
    Allait faire à jamais le charme de ma vie. [26]

    Il est vrai que le démenti infligé à cette prometteuse ascèse par l'aimable apparition de Mlle de Poussay à qui le sonnet est dédié, n'autorise pas à faire grand fond sur cette confidence. Reste à souligner cette rencontre entre l'amour des jardins et l'amour dans le jardin, aux temps où La Fontaine publie son récit de Psyché enveloppé dans une évocation circonstanciée de Versailles. C'est alors peut-être que le motif du jardin atteint sa plénitude dans l'oeuvre du poète. Parc de féerie qui renchérit sur le projet esthétique, social et allégorique de Vaux dont il prolonge les intuitions, ce premier tracé d'un Versailles encore plein de fantaisie, de couleurs et de métamorphoses ordonnées par la splendeur régulière de ses axes majeurs, constitue un cadre de fêtes merveilleuses et de séjours élégants, dans un climat de civilité empreinte de naturel qui en équilibre la majesté pompeuse. L'entremêlement entre la narration initiatique et galante de Psyché et la libre conversation des quatre amis reflète en un jeu subtil de miroirs les affinités secrètes entre le domaine réel de Versailles et l'espace fictif de l'aventure mythologique. La visite à la Ménagerie et à l'Orangerie, délicatement exotiques, puis l'évocation de la grotte de Thétis et des splendeurs de l'axe majeur qui, depuis le Bassin de Latone jusqu'au Bassin d'Apollon, déploient le programme mythologique du jardin royal au pied du palais, reproduisent à la bordure du roman les figures majeures de son propos, les fantasmagories et les enchantements d'une Grèce "exotique" avec ses palais d'Amour peuplés de Nymphes, ses tombeaux allégoriques et ses grottes sauvages, sous des cieux que déchire la dispute de Vénus et son fils. Le dialogue que nouent dans Le Songe les parcs de Vaux et de Mainsy [27] avec leurs hôtes mythologiques, féeriques et allégoriques ; l'alternance dans la tragédie Astrée entre le jardin de Marly au prologue et celui, tout fictif, où Galatée au second acte recueille Céladon [28] ; ces parallèles entre monde de la réalité et de l'imagination s'épanouissent dans Psyché avec plus d'ampleur et de constance. Le domaine où l'Amour accueille sa promise, les jardins où elle rêve, joue ou s'attriste, la grotte où ils se retrouvent, puis, après la disgrâce de l'héroïne, le lopin solitaire que cultive le sage vieillard recueillant la proscrite, le jardin secret où Vénus la fait comparaître devant elle et la transfiguration de la Grèce en un jardin de songe où chaque monument fait étape d'un parcours mystagogique, approfondissent en le justifiant le programme allégorique et la variété pittoresque du domaine royal où se déroule la narration du conte. Le jardin excède ici le rôle de cadre ou d'agent qu'il revêtait dans Le Songe de Vaux : il devient acteur d'une métamorphose de la réalité en fiction et d'une accréditation de la fiction par la réalité. Le jeu verbal qui faisait dire par métaphore au voyageur vers Limoges longeant la Loire, que "le jardin de la France/ Méritait un tel canal" [29], s'accomplit en principe d'écriture lorsque les tribulations de Psyché transfigurent l'espace du récit en un vaste jardin allégorique et onirique démarqué du Songe de Poliphile, comme l'a montré Boris Donné [30].

    C'est d'ailleurs à Acante, l'un des quatre amis du roman, que nous emprunterons la matière d'une définition à la fois esthétique et éthique du jardin, tel qu'il apparaît dans l'imaginaire de l'oeuvre entier de La Fontaine :

    Acante ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu hors de la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent. [...] Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. [31]

    Le jardin est un espace de nature apaisée et abritée, définie par son écart (" quelque lieu hors de la ville, qui fût éloigné" ), vouée à la beauté délicate (" les fleurs" ) et protégée (" les ombrages" ), favorisant la déambulation (" une promenade" ) dans la solitude partagée et préservée (" où peu de gens entrassent" ). Il favorise et incarne le juste tempérament entre des contraires extrêmes : il procède d'une organisation rationnelle de la nature, entre sa spontanéité sauvage et sa négation urbaine ; il se situe dans l'écart d'une prudente distance, entre la franche rupture et la pleine insertion dans la communauté indistincte des hommes ; il favorise la compagnie choisie, à mi-chemin entre solitude et commerce social ; et la déambulation circulaire et capricieuse, à égale distance de l'immobilité et du déplacement orienté. Quelques années plus tôt, le plaidoyer d'Hortésie dans Le Songe de Vaux avait modulé des thèmes similaires en les référant à l'exemple du vieillard de Tarente, évoqué par les Géorgiques [32] : la fée présentait le jardin comme une école de sagesse par la mesure, de jouissance par la beauté et de poésie par l'exemple [33]. Ces trois thèmes vont fournir de trame à notre propos. Nous les regrouperons sous le signe de la métamorphose, qui nous a déjà servi ailleurs de fil directeur pour une lecture globale de l'oeuvre de La Fontaine.

    Le jardin d'enfance, école de sensibilité et emblème de sagesse
    L'emblème que constitue l'image restituée du jardin familial de Château-Thierry, sans que l'on puisse rien savoir ni veuille rien supposer de l'influence réelle qu'il dut exercer sur la sensibilité du jeune La Fontaine, offre néanmoins un modèle adéquat pour figurer l'imprégnation de la culture toute livresque du poète par les effluves de la nature qui colore et tonifie sa vision savante du monde végétal et animal. Le jardin, portion de nature arrachée à sa brutalité spontanée et objet de rêverie culturelle projeté dans l'espace et le temps réels, offre une représentation de ce processus dont il constitue de surcroît un creuset privilégié. J'ai tenté dans La Fabrique des Fables [34] de montrer à partir de l'exemple du Héron la fusion opérée par le fabuliste entre l'héritage d'une tradition écrite et l'apprentissage d'un regard neuf, au sein d'une culture qui plaçait le livre en interposition entre l'oeil et la réalité, mais commençait à s'ouvrir aux leçons de l'évidence sensible. Cette inflexion était attestée dès avant les Fables, à l'orée même de la carrière poétique de La Fontaine, par les premiers vers de son Adonis, qui professent sa vocation pour la poésie bucolique préférée aux genres élevés, plus éloignés de la nature [35] : s'y esquissait déjà le penchant peu à peu confirmé à rechercher toujours le plus exact dosage entre la transposition ornementale qui embellit la réalité et l'évocation qui épouse de plus près son apparence.

    Ce génie de l'évocation, effet d'un apprentissage du regard par la contemplation, est éclairé par le mythe de la distraction du jeune La Fontaine, qu'atteste très tôt dans sa vie un chapitre de Tallemant des Réaux [36]. Qu'elle fût en l'occurrence réelle ou légendaire - peu importe ici -, la distraction suppose une accommodation du regard sur l'arrière-plan des choses, responsable de l'impression que le distrait reste étranger à ce qui se fait et se dit dans l'instant, parce qu'il est occupé à saisir autre chose, essentiel pour lui, inaudible pour nous : le distrait est souvent un songeur, voleur de mystère et fouineur d'arrière-boutique. Ce mélange d'attention et d'étourderie, d'éloignement et de présence, que figure assez bien l'écart du jardin "hors les murs", favorise une poésie de l'évocation : il enseigne à retenir de toute chose sa fleur en une promptitude de saisie et un raccourci d'expression qui élude le péril de la pesante descriptive. Non que le regard du rêveur estompe de flou le spectacle du monde : son génie le porte tout au contraire à l'exactitude, mais une exactitude radiographique qui affectionne l'ellipse, pertinente et acérée, habile à laisse deviner ce qu'elle élude, à susciter l'impression sans céder à l'impressionnisme. Ce talent prédispose indifféremment à l'esquisse visuelle et pittoresque, ou à l'évocation intuitive et affective. Exemple du premier, en ouverture de la fable "Le Jardinier et son Seigneur" :
     Un amateur du jardinage
     Demi-bourgeois, demi-Manant,
     Possédait en certain village
    Un jardin assez propre, et le clos attenant.
    Il avait de plant vif fermé cette étendue.
    Là croissait à plaisir l'oseille et la laitue,
    De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
    Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet. [37]

    Sans l'ombre du moindre réalisme, le tour, le rythme et le ton confèrent à cette esquisse la capacité de donner à voir le plan capricieux d'un jardin de rapport et de charme, la disposition souplement ordonnée et variée des plants, la familiarité d'un clos privé. Et puis, en conclusion du poème, la peinture du désastre causé par une inopportune chasse au lièvre teinte le tableau d'une nuance d'émotion délicatement humoristique, infléchissant l'esquisse en évocation :
    Le pis fut que l'on mit en piteux équipage
    Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
     Adieu chicorée et poireaux ;
     Adieu de quoi mettre au potage.
    Le Lièvre était gîté dessous un maître chou.
    On le quête ; on le lance, il s'enfuit par un trou,
    Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
     Que l'on fit à la pauvre haie. [38]

    Désastreuse "issue" - aux deux sens du terme - rendue visible et sensible par une salve rapide de touches colorées (" planches", "carreaux", "chicorée", "poireaux", "potage" et "potager" ...) entourant la glose circonstanciée et compatissante du mot "trou" : "Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie".

    Cette issue désastreuse invite à prolonger dans une autre direction l'enquête sur l'éducation du regard poétique auquel vient de se prêter le jardin considéré comme sujet d'écriture : dans une direction plus philosophique et morale que seulement psychologique et esthétique. Car le désastre ici évoqué n'est pas unique dans l'oeuvre du fabuliste : il constitue même le destin le plus commun des promesses de protection, d'harmonie et de jouissance, d'alliance avec la nature et de participation euphorique à sa renaissance saisonnière et cyclique qu'incarnent les jardins de fables. Enclos protecteur et protégé, abrité des prédations et des désordres, incarnation du bel-et-bon des Grecs, de l'utile-et-agréable d'Horace, le jardin sans cesse est menacé de saccage : par les parasites et les ravageurs naturels et sociaux qu'il sécrète ou qu'on y appelle sottement, et par la sottise même de ceux qui croient bien faire en les y appelant. Le jardinage nécessite toute la sagesse et le doigté propres aux amateurs de mesure et d'équilibre, habiles à se tenir également distants du pédant qui sait tout et de l'écolier qui ne sait rien, de l'Ours malavisé et du Scythe maladroit. La fable du Philosophe scythe décrypte même l'allégorie en termes proprement philosophiques [39] :" Ce Scythe exprime bien un indiscret Stoïcien" ... À l'opposé de cette indiscrétion stoïque, l'Épicurisme, lui, se réclame de la sagesse des jardins : c'est une évidence allégorique, dont Jean-Charles Darmon nous a aidé à approfondir la banalité apparente [40], en soulignant par exemple comment le gassendisme s'opposait au cartésianisme par une harmonieuse conciliation et une combinaison hiérarchisée des degrés de la connaissance, du sensible jusqu'au rationnel en passant par l'imaginaire, sans exclure aucune de ces voies inégales d'accès à la vérité. Fragment de nature instruit et ordonné par la raison, mais soumis aux lois de la matière épaisse, le jardin offre une allégorie exacte et complète de cette herméneutique progressive.

    Et puis, plus généralement, par l'ambivalence de la protection et du saccage que semble immanquablement appeler le motif horticole dans l'imaginaire poétique de La Fontaine, c'est bien une constante de sa sensibilité et de sa pensée que le jardin paraît en mesure d'incarner. Car ce ne sont pas les fables seules évoquées à l'instant qui procèdent de cette alternance. Mais la plupart des passages de son oeuvre où figure une évocation de jardins, ou simplement ceux de ses textes où s'esquisse le geste de retraite, de clôture et de promenade qui isole l'invisible périmètre d'un parc imaginaire au sein des espaces indivis où s'aventurent ses héros. Ainsi les "lieux écartés" [41] propices d'abord à cacher les amours de Vénus et d'Adonis se feront-ils un jour complices du sanglier monstrueux auquel le chasseur devra de perdre la vie : l'éden protecteur se métamorphose alors en vallée des larmes pour la déesse esseulée. La scène primitive du jardin chez La Fontaine se joue en deux actes contrastés. C'est d'abord l'illusion de l'harmonie retrouvée au sein de la retraite : toute une topique de la nature présentée comme écart protecteur se développe dans Clymène, où est évoquée la solitude du "noir vallon d'Hippocrène" [42], dans Le Songe de Vaux, où Hortésie renouvelle en termes terriens le suave mari magno de Lucrèce [43], dans Psyché, où Vénus se cache à sa cour derrière les murs d'un jardin clos [44], dans La Captivité de saint Malc même, retiré "en des lieux séparés de tout profane abord" [45] : la thématique du locus amoenus, de l'ombrage propice aux confidences et aux ébats amoureux, de la grotte enveloppante et protectrice, des eaux rafraîchissantes et mouvantes, tout cela définit un imaginaire du bonheur caché, fragile, traversé par l'inquiétude du changement que met en scène si délicatement l'idylle des "Deux Pigeons" [46]. Cet appétit de changement ne tarde pas à introduire une catastrophe, seconde acte de la pièce, qui ravage le "jardin" et ne laisse au jardinier dessaisi que la nostalgie de son paradis perdu. Telle est la structure des quatre fables citées, d'Adonis, de Psyché - et celle même du fragment du Songe de Vaux où le plaidoyer d'Hortésie triomphante est battu en brèche par le tableau de sa déconfiture hivernale que brosse devant le jury sa rivale Apellanire. Tableau très éloquent : en dernière analyse, le terrible péril dont on espère sans trop d'illusion être protégé par l'enclos du jardin, n'est-ce pas celui du temps qui s'écoule ? Remédier à l'irréversibilité de la durée par la clôture de l'étendue, voilà bien le rêve du jardinier : comme si, pour s'être montré capable d'apprivoiser et de gérer rationnellement l'espace, l'on pouvait participer du renouveau cyclique propre au temps de la nature végétale. De cette vaine espérance témoigne la plainte emblématique de Vénus, dans Adonis, prenant la nature à témoin de la cruauté du sort qui, en la privant d'un mortel bien-aimé, lui rend l'immortalité pesante [47] : il est notable que l'impossible alliance entre l'éternité divine et l'éphémérité humaine s'anéantisse alors dans le cadre accueillant mais indifférent d'une nature soumise au temps cyclique des forêts, des parcs et des jardins.

    Autre aspect du même motif, c'est ce secret espoir de fusion, toujours déçu, entre l'homme et la nature qui induit certains jardiniers à se faire anachorètes : dans plusieurs textes de La Fontaine, l'enclos familier et riant de la tradition hédoniste se métamorphose en une solitude plus frugale sinon austère, comme pour se confondre avec la nature brute, aux limites extrêmes du concept de jardin. Ainsi du jardin minimal où Psyché est accueillie par le vieillard lassé des villes et des cours : une petite esplanade découverte y constitue à elle seule, nous dit plaisamment La Fontaine,
    " les jardins, la cour principale, les avant-cours et les arrières de cette demeure. Elle fournissait des fleurs à son maître, et un peu de fruit, et d'autres richesses du jardinage". [48]

    Et de préciser qu'" on y vivait à peu près comme chez les premiers humains". Manière de désigner là une autre modulation, plus dépouillée, du rêve édénique sur lequel est modelé l'idéal de sagesse incarné par le jardin chez La Fontaine. Entre le parc offert aux voluptés amoureuses, l'enclos frugal du vieux philosophe, les déserts hostiles où la fait errer Vénus, et les temples, grottes, antres infernaux et autres fabriques caractéristiques des jardins du songe dont elle reçoit révélation et instruction, son itinéraire initiatique promène Psyché à travers les diverses formes de l'imaginaire horticole propres à l'oeuvre du poète. Le bouquet d'arbres sombres, les âpres rochers et le miroir d'eau où le Solitaire de l'ultime fable médite sur les fins dernières de la promenade humaine constituent le terme de ce répertoire [49]. Entre Éden et Golgotha, jardin des voluptés naturelles et vallée de larmes, le monde que décrit La Fontaine à travers l'image des jardins qu'évoque son oeuvre distribue l'homme dans le rôle ambigu d'apôtre au Jardin des Oliviers, divisé entre l'exigence de la prière et la sensualité du sommeil. Tour à tour disciple d'Académos et d'Épicure, le sage selon notre poète oscille entre la méditation élevée sur les fins dernières de la Nature et l'abandon voluptueux aux plaisirs naturels.

    Au total, cette sagesse diverse et singulière que délivre dans son oeuvre l'emblème du jardin suggère comment celui de son enfance champenoise s'est au cours des ans métamorphosé en jardin intérieur du coeur et de l'âme, réservoir secret d'émotions et paysage choisi. C'est cette intériorisation qui nourrit la rêverie méditative par laquelle se conclut "Le Songe d'un Habitant du Mogol" [50] : aperçu jeté sur le jardin intérieur que l'expérience fertilise en chacun de nous, dont les fruits sont vertus et les fleurs beautés d'âme.