bandeau















BELLE ET MANON PARLENT DE LEUR MÈRE - ISABELLE VISSIÈRE






Belle (Madame de Charrière) et Manon (Madame Roland) parlent de leur mère.

    Pourquoi rapprocher deux femmes que tout, sauf la langue, semble séparer : l'âge, l'origine sociale, la nationalité, et même la religion ?
    Belle de Zuylen (qui deviendra Mme de Charrière en épousant un gentilhomme suisse), est née en 1740. C'est la fille d'un aristocrate néerlandais, le baron van Tuyll van Seroorskerken et d'une bourgeoise d'Amsterdam dont la famille s'est enrichie dans le commerce avec les Indes. Calviniste de religion, elle évolue très tôt vers le scepticisme et l'indifférence.

    Manon Phlipon, femme du ministre Roland, après avoir joué un rôle de premier plan au temps de la Révolution, a fini sur l'échafaud en 1793, victime de la persécution qui frappait les Girondins. De religion catholique, elle avait même songé à entrer au couvent, dans la période mystique de son adolescence.

    Si je les rapproche, c'est qu'elles ont en commun le privilège d'être des intellectuelles, des filles qui ont acquis de l'instruction par un effort de leur volonté, en forçant pour ainsi dire la main à leurs parents, des filles animées par le goût du savoir et une curiosité inlassable.

    Elles écrivent aussi, sous la surveillance plus ou moins efficace de leur entourage, une correspondance quasi-quotidienne (l'équivalent d'un journal intime), avec l'ami de leur choix : une camarade de pension pour Manon et un officier suisse rencontré au bal pour Belle. Il va sans dire que dans ce dernier cas, l'échange de lettres s'opère d'abord dans la clandestinité. A ces confessions épistolaires de jeunesse, s'ajouteront, plus tard, les souvenirs, par exemple, les Mémoires particuliers écrits en prison par Mme Roland.

    Est-il besoin de préciser, pour justifier leur présence dans cette journée, que les deux femmes ont un modèle illustre, les Lettres de Madame de Sévigné, qu'elles savent presque par cour et qu'on cite volontiers à leur propos : "En composant mes lettres, ai-je l'espoir qu'après ma mort elles trouveront un éditeur et prendront rang à côté de celles de Madame de Sévigné ? Non, cette folie n'est pas du nombre des miennes", écrit Manon sur un ton de fausse modestie [1], tandis que le baron Constant d'Hermenches couvre son amie d'éloges : "Je vous mets de pair avec Voltaire et Madame de Sévigné" [2].

    Grâce à ces textes nourris d'une réflexion perpétuelle sur soi, nous pouvons étudier le comportement des deux jeunes femmes et particulièrement leur rapport à la mère, toujours très présente. Je me limiterai à une période déterminante : l'adolescence, où se pose la question du mariage, prélude à la séparation, le moment où la fille, entrant dans l'âge adulte peut se permettre de juger sa mère comme une égale.

***

    A première vue, la relation mère-fille, dans les deux cas, ne présente guère d'originalité par rapport au mode de vie du XVIIIe siècle.

    Belle et Manon sont élevées pour reproduire le modèle maternel fixé par la société : bonne épouse, bonne mère, bonne maîtresse de maison. Et les différences sociales n'entrent pas en ligne de compte : qu'on soit née dans un milieu aristocratique ou bourgeois, on entend les mêmes éloges du travail :
    "Rien n'énerve [ne dégrade] plus le corps et l'esprit que l'oisiveté" [3].
    Elles s'adonnent donc, sous la direction maternelle, aux travaux d'intérieur, aux travaux d'aiguille, ainsi qu'aux arts d'agrément (peinture, musique, voire gravure, dans le cas de Manon).
    Dans ce rôle d'éducatrice, la mère semble un peu distante : Manon constate que la sienne, "avec beaucoup de bonté", "avait de la froideur" :
    "Elle était plus sage que sensible, plus mesurée qu'affectueuse.
    Quant aux parents de Belle, on les trouve "bien dignes, mais un peu froids !" [4]

    A cela s'ajoute la sévérité de la morale que l'on prêche inlassablement aux jeunes filles, pour préserver leur virginité jusqu'au mariage. Tout contact, même superficiel, avec un mâle, prend les dimensions d'un viol, Quand Manon va décrire naïvement à sa mère le comportement lubrique d'un ouvrier de l'atelier paternel, elle subit un sermon tellement effrayant qu'elle se croit de bonne foi "la plus grande coupable du monde".

    Mme van Tuyll éprouve aussi un choc quand elle découvre que sa fille entretient une correspondance clandestine avec un officier étranger. Belle, taraudée par le remords, note que chez elle "la morale et les idées des bienséances sont fort rigides" [5]. Voilà pour les apparences.

    En réalité, quand on examine les textes, les rapports mère-fille revêtent un caractère plus complexe et moins strict. Les lettres et les Mémoires révèlent une extraordinaire complicité, née sans doute d'une très grande intimité. En général, les deux femmes ne se quittent guère, même lors des sorties, et partagent tout : occupations, loisirs, lectures, pensées.

    Ce qui peut renforcer cette complicité, c'est que Belle, aînée de sept enfants, n'a que seize ans de différence avec sa mère, tandis que Manon, seule survivante de sept enfants, cristallise tout l'amour maternel et reçoit un traitement privilégié : "Sa fille était sa poupée", dit-elle en évoquant les parures élégantes que Mme Phlipon lui faisait porter.

    Entre elles règne une sorte de camaraderie. On se livre à des jeux, on part en promenade, on s'abandonne au fou rire. Même la baronne Van Tuyll ne peut pas jouer jusqu'au bout son rôle de mère austère. Un jour, après une dispute, Belle refuse de l'accompagner au temple. Au retour, réconciliation sur le dos du pasteur qui a fait un sermon détestable : Belle n'a rien perdu !

    Pour entretenir leur correspondance, pourtant si personnelle, Belle et Manon, ne pouvant guère s'isoler, écrivent pratiquement sous les yeux de leur mère. Et Madame Van Tuyll finira par accepter tacitement l'échange épistolaire de sa fille avec Constant d'Hermenches. Manon laissera exprès traîner les lettres destinées à son amie Sophie, de façon à ce que sa mère les lise. Tactique subtile :
    "Je ne manquais pas de lui faire connaître par là tout ce que je voulais qu'elle sût de mes dispositions, de mes goûts, de mes opinions. je les exposais avec une liberté que je n'aurais pas osé prendre avec elle. [...] Nous nous étions entendues sans rien dire" [6].

    Il y a là une connivence qui permet de dialoguer indirectement, mais librement, par dessus les cloisons conventionnelles.
    En fait, pour l'une et l'autre mère, l'un des grands principes pédagogiques, c'est de traiter leurs filles en adultes, voire en égales : "On a toujours travaillé à former le jugement et le cour de Belle dès l'âge le plus tendre" [7].

    Manon, plus directe, raconte qu'un jour de son enfance où elle refusait de prendre médecine, son père l'avait fouettée, tandis que sa mère, "habile et prudente", avait jugé "à merveille qu'il fallait la dominer par la raison ou la gagner par le sentiment" [8]. Le plus frappant, c'est ce qui concerne leur éducation intellectuelle. Elles ne fréquentent ni collège ni couvent, mais manifestent une curiosité insatiable, et, grâce au libéralisme des mères qui leur permettent de s'adonner à la lecture, elles acquerront une culture nettement supérieure à celle de leurs contemporaines. Elles connaissent les grands classiques et s'initient à la philosophie des Lumières.
    Un jour, lors d'une visite, une amie de Mme Phlipon surprend Manon en train de lire Candide ! La dame fronce le sourcil, mais apparemment il n'y a pas de quoi fouetter un chat...
    Ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de reporter le livre où je l'avais pris [et par la suite] ne changea rien à son allure fort singulière et me laissa lire ce que je trouvais sans avoir l'air d'y regarder quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était.
    La raison de ce comportement insolite est simple : les deux femmes puisent à la même source, une petite bibliothèque composée dans un coin de l'atelier de M. Phlipon par un ouvrier lettré.
    Je m'aperçus un jour que ma mère avait fait la même découverte que moi. Je reconnus dans ses mains un volume qui était passé dans les miennes.

    Quant à l'ouvrier, il ne fait semblant de rien, comme s'il existait entre lui et les deux femmes une "convention tacite" [9]. On voit ainsi se former, en dépit de toutes les censures, une sorte de club de lecture clandestin. L'Ancien Régime ne fabriquait pas que des oies blanches.

    On imagine volontiers aussi les femmes de cette époque confites en dévotion, mais à y regarder de près, on constate dans le domaine religieux, comme dans le domaine intellectuel, une sourde révolte qui conduit à une émancipation relative. "Ma mère croyait ou tâchait de croire", écrit Manon qui, après une période de mysticisme, se contente d'une religion de façade : "Je me conformais au culte établi parce que mon âge, mon sexe, ma situation m'en faisaient un devoir" [10].

***

    Ainsi nous voyons se profiler, assez loin des stéréotypes, l'image d'une mère refusant, dans son for intérieur, le conformisme imposé, mais incapable d'entrer ouvertement en rébellion comme le fera bientôt sa fille, par l'écriture.

    Deux événements vont nous permettre de préciser les contours de cette image : le mariage de la fille et la mort prématurée de la mère.
    Quand les filles atteignent 16 ou 17 ans, commencent les projets de mariage, le défilé des épouseurs potentiels, la "levée en masse des prétendants", selon le mot de Manon. Moments pénibles pour la mère qui revit sa propre expérience et dévoile à sa fille un passé jusque-là soigneusement occulté. La fille, qui découvre, à cette occasion, la réalité de la condition féminine, peut alors s'instituer juge de sa propre mère.

    Le mariage n'est qu'une tractation commerciale. Ce qui compte, ce n'est pas la parure, mais l'importance de la dot : telle est la leçon de Mme van Tuyll. Mariée à 15 ans avec un homme qui avait le double de son âge, mais disposait d'un titre et d'une fortune, elle sait qu'il n'y a guère de place pour le sentiment dans ces unions aristocratiques.
    La mère de Manon s'est mariée tard, à 26 ans, mais sans plus d'enthousiasme : "Son coeur sensible, son esprit agréable auraient dû l'unir à quelqu'un d'éclairé, de délicat, mais ses parents lui présentèrent un honnête homme dont les talents assuraient l'existence et sa raison l'accepta" [11].

    Tout en se sachant vouées au même sort, Belle et Manon rêvent d'indépendance et rejettent le modèle maternel : "Si je n'avais ni père ni mère, je ne me marierais point. Je serais Ninon [de Lenclos] peut-être" [12].

    Il leur faudrait un mariage d'inclination, d'estime réciproque, où pourraient s'épanouir librement leurs penchants intellectuels. Chimère, utopie ? Aussi, pendant dix ans, vont-elles refuser les candidats qui se présentent. Manon se mariera à 26 ans et Belle, à plus de 30 ans, ce qui, dans son milieu, représente une sorte de record. Cette valse-hésitation inquiète les mères et suscite des dialogues tendus que les deux écrivaines ont su rendre avec talent.
    Quand Belle imagine d'épouser un ami de Constant d'Hermenches, le marquis de Bellegarde, elle se heurte à l'opposition formelle de ses parents qui ne veulent pas la livrer à un libertin couvert de dettes, probablement syphilitique, catholique de surcroît. Elle essaie de les circonvenir. De l'entretien qu'elle a avec sa mère elle retire une impression pénible. Mme van TuylI adopte une attitude ambiguë et fuyante et s'abrite derrière l'autorité de son mari. On devine que, pendant des années de soumission apparente, cette femme a appris l'art de louvoyer, de façon peut-être à exercer une autorité invisible.
    Même passivité chez Mme Phlipon, femme d'artisan parisien. Se sentant malade, elle presse Manon d'épouser le médecin qui vient de la demander en mariage :
    "Je puis mourir plus tôt que tu n'imagines. Combien je serais tranquille si je te laissais unie à un honnête homme avant de quitter ce monde. Ne refuse pas un mari qui n'a point, il est vrai, cette délicatesse à laquelle tu mets tant de prix, mais qui te chérira et avec qui tu seras heureuse.
    - Oui, maman, m'écriai-je avec un profond soupir, d'un bonheur comme le vôtre !
    Ma mère se troubla, ne me répondit rien et ne m'ouvrit plus la bouche de ce mariage ni d'aucun autre, au moins pour me presser. Le mot m'avait échappé comme s'échappe l'expression d'un sentiment vif que l'on n'a point réfléchi, l'effet qu'il produisit m'avertit de sa trop grande justesse" [13].

    Ce mot involontaire l'a dessillée : elle découvre enfin la somme de sacrifices que représente, pour sa mère, la vie quotidienne aux côtés d'un époux tyrannique : "Quand elle n'était point de l'avis de son mari et qu'elle n'avait pu le modifier, on eût dit qu'elle passait condamnation sur le sien propre sans aucune difficulté" [14].

    C'est après cette révélation que Manon se fait le "chien de garde" de sa mère : "Il n'était pas permis de la tracasser en ma présence et soit en jappant par agacerie, tirant l'habit par la basque, soit en me fâchant tout de bon, j'étais sûre de faire quitter prise" [15].

    La solidarité féminine exacerbe ici l'amour filial.
    Une deuxième épreuve affecte Belle et Manon : toutes deux perdent, en effet, leur mère avant d'être mariées. Mme Phlipon meurt à 51 ans. Manon fait un long récit de la fin de sa mère qui, dans un geste ultime de tendresse, essaie de lui caresser les joues, "comme pour la calmer". Elle raconte aussi le calvaire qu'elle a enduré ensuite : "quinze jours entre la vie et la mort, dans des convulsions effrayantes" [16]. Mme van Zuylen meurt brusquement, à 44 ans, des suites de l'inoculation qu'elle avait accepté de subir pour faire plaisir à sa fille. Belle se montre sobre dans son récit : "Vous me demandez ce que je fais, hélas, je pleure ma mère. Il serait impossible de vous dépeindre l'horreur et la désolation où nous sommes plongés."

    Ellipse, litote... Cette rhétorique de la discrétion dissimule mal un sentiment insupportable de culpabilité, aggravé par les cancans d'une société oisive : "On fait dans le monde mille contes qui nous accusent." [17] Cette mort les prive d'une amie, d'un appui, d'une complice, et les amène à considérer leur père d'un oeil neuf : le graveur Phlipon, avide de divertissements, va perdre son argent au jeu et dans les alcôves des femmes faciles. Mais comment le juger quand on entend dire qu'il cherche au dehors ce qu'il n'a pas trouvé dans son foyer, que l'épouse avait tort de ne pas rendre la maison "assez vivante pour [le] captiver" ?

    Chez Belle, c'est l'inverse : le veuf, par mortification ou par rigorisme protestant, refuse de se chauffer, se déplace à pied et préfère même les chaises aux fauteuils. La maison devient sinistre. En prenant par nécessité la place de la morte, en endossant la responsabilité du ménage de leur père, les deux jeunes filles font en quelque sorte une expérience préconjugale particulièrement déprimante : elles vivent du dedans le supplice de leur mère.

***

    En apparence, elles surmontent leur découragement, puisqu'elles finissent, l'une et l'autre, par se marier et, qui plus est, par faire, comme leur mère, un mariage de raison. On pourrait en conclure qu'après un éclair de lucidité et un sursaut de révolte, elles sont rentrées dans le rang pour reproduire définitivement le modèle maternel. Erreur. Car le choix qu'elles ont fait, s'il ne trahit aucune passion amoureuse, ne leur a été imposé par personne, et semble correspondre à l'exigence de liberté qu'elles avaient en commun. L'homme qu'elles épousent, partage avec elles l'amour de l'étude, les associe à ses activités et surtout leur laisse cette entière autonomie intellectuelle qu'elles avaient acquise, de haute lutte, dans leur adolescence. On sait le rôle politique joué par Madame Roland aux côtés de son mari et qu'on lui a, du reste, si souvent reproché. Quant à Madame de Charrière, c'est dans le mariage qu'elle a pleinement développé son talent de romancière, de dramaturge et d'essayiste. Fortes de l'expérience conjugale de leur mère, elles ont peut-être signé un contrat de mariage analogue au sien, mais elles ont su en modifier les termes à leur avantage.


    Isabelle VISSIÈRE


TEXTES DE RÉFÉRENCE


    Isabelle de Charrière / Belle de Zuylen : Oeuvres complètes. Amsterdam, G. A. van Oorschot 1979-1984.
    Madame Roland : Lettres choisies. Paris, Plon-Delagrave 1867 ; Mémoires particuliers. Le Temps Retrouvé. Paris, Mercure de France 1966.

NOTES


[1] Manon à Sophie Cannet : 20 décembre 1776.
[2] Constant d'Hermenches à Belle : 17 novembre 1763.
[3] J. L. Prévost (ancienne gouvernante) à Belle : 10 mars 1755.
[4] Mémoires : p. 263 ; Constant d'Hermenches à Belle : 11 novembre 1764.
[5] Belle à Constant d'Hermenches : 23- 24 juillet 1762.
[6] Mémoires : p. 263.
[7] J. L. Prévost à Belle : 31 décembre 1755.
[8] Mémoires : p. 209.
[9] Mémoires : p. 213.
[10] Mémoires : p. 260.
[11] Mémoires : p.203
[12] Belle à Constant d'Hermenches : 25 juillet 1764.
[13] Mémoires : p. 294.
[14] Ibid.
[15] Ibid.
[16] Mémoires : p.298.
[17] Belle à Constant d'Hermenches : 15 décembre 1768.