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PSYS À VENDRE - LOUIS VAN DELFT






Suite de la chronique des "moralistes à la trappe". La scène se passe sur Moralia, au-delà de l'épicycle de Mercure. Déçu par la boulette terrestre et les philosophes branchés incapables de lui faire découvrir le sens de son existence, le jeune Perplexe est parvenu à rejoindre les "Spectateurs de la vie" loués par Montaigne. Mister Spectator, fils de MM. Addison et Steele, l'introduit dans leur "Académie invisible", fondée par Francis Bacon.
    L. V. D.

    Mon métier ? Haïr les hableurs, les charlatans, les menteurs, les vaniteux. Lucien

    Moralia était à coup sûr l'une des planètes les moins gâtées par la Nature. Mais sa situation était incomparable : on y voyait le cosmos comme d'un balcon. Mes vraies années d'apprentissage datent du jour où les "jeux tragiques de l'humaine fortune" (comme dit là-haut Monsieur Montaigne) me conduisirent dans ce canton, le plus "détourné" de l'univers, à en croire Monsieur Pascal [1].

    Sitôt mon arrivée, perplexités nouvelles. Ces messieurs les "Spectateurs de la vie", avec leurs longues-vues braquées sur l'atome Terre, du soir au matin et du matin au soir, me firent l'impression d'astronomes retraités, dépités d'être à ce point éloignés de l'Observatoire de Paris, plus que jamais habités par leur passion d'antan. Eux-mêmes, cependant, se disaient indifféremment "naturalistes" ou moralistes. Ils se prétendaient les précurseurs des anthropologues, sociologues, psychologues, ethnologues d'aujourd'hui, auxquels ils reprochaient d'être des "spécialistes" de "sciences humaines" sans une once d'humanisme. Au demeurant, gens civils, quelques-uns exquis, parlant toutefois un français atrocement classique, dont j'ai bien peur qu'il n'ait fini par corrompre mon parler simple et naturel. Tous ne demandaient qu'à me "faire bon visage", et ne prisaient rien tant que "la qualité d'honnête homme". "Cette qualité universelle me plaît seule", répétait Monsieur Pascal. Ils ne disaient pas : la France, les Français, la banlieue, mais : "la cour et la ville". Pas de reproche plus infamant, chez eux, que de n'être pas "conversable" : rien ne leur importait tant que "l'art de la conversation" (qu'un Monsieur Nietzsche comparait à de la musique de chambre !), le "commerce" de "la société et la conversation" (entendez : tchat). Leur fameuse "Académie invisible" ? Un club d'originaux, de gentlemen excentriques. Car chacun des membres de leur Compagnie avait sa lubie, tous étaient quelque peu "blessés du cerveau", "visionnaires", selon deux de leurs expressions complètement HS [2], qu'ils appliquaient sans lésiner aux figurants du "grand théâtre du monde". Seul Monsieur Diderot en convenait de bonne foi : "Que voulez-vous, me dit-il, mon tic est de moraliser. Je ne sais que dire la vérité, et cela ne prend pas toujours, comme vous savez".

     Monsieur Jules Renard, qui passait un temps encore plus considérable que ses confrères à scruter, à l'autre bout de l'univers, le piccolo teatro terrestre, me disait chaque fois, au sortir de ses observations : "Pourvu que le monde reste toujours ridicule !" Un Docteur Thomas Browne, lui, ne se lassait pas de s'exclamer : "O altitudo !", comme s'il souhaitait plus d'élévation encore. Monsieur le duc de La Rochefoucauld paraissait tourmenté par la question de la folie. Combien de fois ne m'a-t-il pas répété : "Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit" ! La question de l'âge le travaillait également. "En vieillissant, me glissait-il, on devient plus fou". Je crus d'abord que cela lui posait problème, mais il ajoutait aussitôt : "... et plus sage". Monsieur Pascal croyait toujours voir un abîme sur son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer. On avait beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, qu'il avait l'esprit épuisé par une observation trop assidue, que cette misérable poussière d'étoile, en bas, ne méritait pas tant de peine, il convenait de tout, et un quart d'heure après, croyait voir se creuser un autre précipice. Monsieur Montaigne ne se lassait pas de former un souhait toujours le même : "Pardieu, disait-il, s'il en est ainsi, tenons dorénavant école de bêtise, c'est bien là l'extrême fruit que les sciences nous promettent". Certain Horace prononçait si souvent la même formule : Quo me cumque rapit tempestas deferor hospes, qu'à la fin je réussis à me la faire traduire en bon français : "Où que m'emporte la tempête, j'y aborde en hôte". Enfin, ils avaient tous un grain. Je fus longtemps avant de m'apercevoir que leurs manies, surtout leurs tics en parlant, avaient un air de famille. Par exemple, Monsieur de La Fontaine m'abordait bien souvent en disant : "Cet homme, dites-vous, était planteur de choux et le voilà devenu pape !" Je n'avais rien dit du tout ! Mais il ajoutait aussitôt : "La Fortune a-t-elle des yeux ? Et puis, la papauté vaut-elle ce qu'on quitte ? Le repos, le repos, trésor si précieux qu'on en faisait jadis le partage des dieux ?" Il me parut d'abord lunatique grave. Mais un jour, je m'aperçus qu'il ne disait pas autre chose que l'autre, en son latin. Après cela, je remarquai plus facilement un air de famille marqué entre la folie douce d'un Monsieur Schopenhauer, qui ne pouvait pas me croiser sans me lancer : "Ce monde d'où vous venez est le plus mauvais des mondes possibles. Un monde encore pire est rigoureusement inconcevable", et celle d'un Monsieur Cioran, qui ne cessait de me rappeler, d'un ton de voix caverneux : "C'est un terrible inconvénient d'être né ! Mais la vie passera de mode." J'avoue que je préférais - de loin ! - tomber sur Monsieur Chamfort. Celui-là aussi me désignait, au fond des abîmes, la crotte terrestre, mais en me donnant toujours ce même conseil : "Il faut absolument diriger ta vue vers le côté plaisant et t'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès lors : tout change, tout devient divertissant, et on conserve sa santé."



    Maîtres de vie



     Tant de manies le prouvent de reste : pour être dégagés - certains depuis trois mille ans ! - de l'obligation du tour de piste sur terre, pour résider aux confins de toute stratosphère et toute blogosphère connues, messieurs les académiciens n'en demeuraient pas moins humains, plus qu'humains. Tous se disaient disciples d'un certain Socrate, qu'ils vénéraient comme un dieu. "C'est lui, m'apprit Monsieur Montaigne, qui a ramené du ciel, où elle perdait son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme, où est son plus juste et plus utile emploi". Ils me pressèrent de lui rendre visite, disant monts et merveilles de la simplicité de son abord, de l'extrême "honnêteté" de ses procédés. J'hésitai longtemps. Le souvenir de mes mécomptes, dans le monde sublunaire, avec MM. Sartre, Heidegger, BHL, tant d'autres prétendus intimes de la sagesse, était trop vif. Je n'osai prendre le moindre risque, je renonçai.

     - Observe, me dit un jour Monsieur Montaigne, la foule aux Jeux olympiques. Les uns s'y exercent le corps pour en acquérir de la gloire, des médailles. D'autres y font des affaires, en tirent de l'argent. Quelques autres encore - ceux-là ne sont peut-être pas les pires - n'y cherchent pas d'autre profit que de regarder comment et pourquoi chaque chose se fait. Leur seul but est d'être les spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et régler la leur.

    "Examiner", "pénétrer comme il faut", "avoir des yeux", tout était là. Leur grande, leur unique affaire était la nature et la condition humaines, dont l'observation les fascinait. - "Tout est optique", soutenait Monsieur Louis-Sébastien Mercier. Seuls messieurs du Portique étaient un peu blasés. "Tous les événements sont pareils, affirmait Monsieur Marc Aurèle. Observer la vie humaine pendant quarante ou dix mille ans, aucune différence. On ne verra rien de plus." - "Cela n'est pas assuré, répondait le duc de Saint-Simon. Mais s'attacher à regarder le théâtre du monde, c'est se montrer à soi-même pied à pied le néant, c'est se convaincre du rien de tout."

    Il leur importait au dernier point de "frotter et limer leur cervelle contre celle d'autrui", comme ils disaient en leur patois. "Déchiffrer" le "grand livre du monde", décrypter les "caractères" de la nature et de la "comédie" humaines, voilà, affirmaient-ils, l'unique raison qui puisse donner à la vie une "assiette" (en bon français : qui permette d'éviter la crise de sens).

     Ô mes maîtres ! Oui, vous étiez parfois un peu ridicules. Ou touchants, d'indignations, de colères en pure perte, d'une sérénité qui ne donnait pas le change. Mais mon regard sur le monde s'est façonné grâce à vous. Le peu que je suis, je vous le dois. Vous vouliez être, suivant votre propre expression, des "hommes vrais". Vous disiez aussi, de l'Histoire, et même de la comédie, qu'elles sont "maîtresses de vie". Si vous étiez moins modestes, vous pourriez vous dire non pas "spectateurs" seulement, mais "maîtres" de vie. En bas, les "fossoyeurs de toute culture", les "ministres de la forfaiture" (comme avait dit cruellement Mlle Folie, la concubine de Monsieur Erasme) m'avaient entièrement laissé en friche. Eux m'ont appris à voir. Chacun d'entre eux, par son regard à lui, a modelé le mien. Rien de concerté, de planifié, de dirigé. J'ai été la glaise entre les mains d'incomparables potiers. Ils m'ont donné naissance. Ils m'ont donné forme. Ils ont transmis.

     Cela ne veut pas dire que je me sente capable de "bien faire l'homme et dûment" (comme disait encore Monsieur Montaigne), dans cet "espace public" aride et glacé qu'on a fait du "territoire de l'homme".

     Monsieur Montaigne me disait d'approcher. Il demandait : "Perplexe, qu'en penses-tu ? Fussé-je mort moins allègrement avant d'avoir lu les Tusculanes ? J'estime que non. Les livres m'ont servi non tant d'instruction que d'exercitation." Il m'invitait à regarder le monde et ajoutait :

     - Regarde à terre les pauvres gens que tu y vois épandus, la tête penchante après leur besogne, qui ne savent ni Aristote ni Caton, ni exemple, ni précepte. De ceux-là tire nature tous les jours des effets de constance et de patience, plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous étudions si vétilleusement en l'école. Combien en vois-je qui méconnaissent la pauvreté ? combien qui désirent la mort ou qui la passent sans alarme et sans affliction ? Celui-là qui travaille aux champs, il a ce matin enterré son père ou son fils. Les noms mêmes par lesquels ils appellent les maladies en adoucissent et amollissent l'âpreté : la phtisie, c'est la toux pour eux, la dysenterie, dévoiement d'estomac ; une pleurésie, c'est un morfondement ; et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien graves quand elles rompent leur travail ordinaire. Ils ne s'alitent que pour mourir.

    Un Herr Karl Kraus, de Vienne, avait beau lui dire que son Weltbild ne correspondait plus à rien, qu'il ferait mieux de recadrer cette "image du monde" parce qu'elle était "bucolique" et n'avait pas même été exacte à la Renaissance, il continuait d'en tenir, tout en citant certain Virgile, pour ses culs-terreux. J'étais loin de toujours tout comprendre. Pourquoi, par exemple, Monsieur Sénèque, en me voyant, était-il si souvent ému et m'appelait-il "Lucilius" ? Et Monsieur Baltasar Gracián ? Même distraction, même attendrissement, sauf que lui m'appelait "Andrenio". Monsieur de La Fontaine, lui, prit l'habitude de m'appeler, affectueusement, "nouveau venu". Là, j'ai cru entrevoir quelque chose, parce que, me voyant une fois de plus perplexe : "Nous autres, dit-il, étions seulement plus avancés dans l'humain voyage. Nous pensions être enfin, à force de tout scruter toujours, les meilleurs connaisseurs des choses de la vie. Tout ce que nous nous sommes proposé, ç'a été de les découvrir, les dévoiler aux nouveaux venus dans le monde. C'est une périlleuse traversée que l'existence. Notre unique ambition a été de révéler les dangers, les caractères - tout cela est souvent bien mêlé - que vous deviez affronter sur le théâtre, à votre tour. Mes fables ne sont badineries qu'en apparence".

     - Je serais assez de votre avis, renchérit le duc de La Rochefoucauld. Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y manquons souvent d'expérience malgré le nombre des années. Au reste, jeune Perplexe, examinez donc comme il faut le théâtre. Voyez : les vices nous attendent dans le cours de la vie comme des hôtes chez qui il faut successivement loger. Je doute que l'expérience même nous les fît éviter s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin.

     Est-ce qu'Andrenio avait appris à lire le fameux "livre du monde", est-ce que Lucilius avait été à l'"école du monde", chez ces singuliers Spectateurs ? Certains de ces "précepteurs du genre humain", comme disait Monsieur Sénèque (qui, de compte fait, ne manquait pas d'air), s'étaient-ils attachés à leurs écoliers au point de les revoir en moi ? Je n'eus pas seulement le temps d'approfondir : déjà l'Autrichien revenait à la charge :

    - Libre à vous de douter, dit-il à monsieur le duc. Mais vous aussi, vous devriez mieux ajuster vos lunettes. Où donc en sont-ils à présent ? Ils brûlent les écoles ! Voyez-vous qu'autour d'eux on soit pour de bon scandalisé ? Parbleu, monsieur, n'est-ce pas aussi sacrilège que de brûler les livres ? Ils ne se soucient que de leurs bagnoles !

     Ce Monsieur Karl Kraus paraissait tout sauf commode. J'appris bien plus tard qu'il avait été des tout premiers à pressentir à quel point son siècle serait barbare, et que son livre Les derniers jours de l'humanité était plus que jamais prophétique.

    "Systèmes nécropoles"
    Ne croyez pas que ces illustres "classiques" ressemblent aux statues que leur élèvent vos prétendus savants. Les doctes "entretiens" des Ariste et des Eugène, les délicieuses promenades au "jardin" d'Epicure, les séjours au mont Parnasse entre les bras des Muses : fariboles que tout cela ! J'ai bien connu, sur Moralia, et Démocrite l'Abdéritain en personne et ce Robert Burton, qui se faisait appeler Democritus junior et dont je vous ai rapporté, l'autre fois, avec quel acharnement - quelle rage ! - thérapeutique il s'était mis en tête de pratiquer l'"anatomie" de ma mélancolie. On trouvait, au sein de la Compagnie, plus d'un sujet sans conteste colérique, dont le comportement intempestif pouvait perturber toute vie contemplative : Herr Nietzsche, signor Giordano, pour ne rien dire du butor Diogène, de cet Ortega y Gasset, fulminant dès qu'il en revenait à sa "révolte des masses" ou à son "Espagne invertébrée", ni de Monsieur Tertullien et autres ayatollas, explosant au seul vocable femme, ni d'un imprécateur comme ce Girolamo Savonarola, qui se targuait d'être flagellatore dei vizi e dei pubblici scandali, et dont Mlle Folie - cette coquette ! - toujours prompte à me piquer, me signifiait régulièrement qu'il était le plus ardent des amants. La concorde, l'harmonie, n'étaient pas que de façade. Mais la plus petite découverte, une évolution un tant soit peu insolite détectée à la surface de la planète bleue, pouvaient suffire à les faire voler en éclats. J'ai vu des moralistes se chamailler comme chiffonniers ! C'est que même ceux d'un naturel placide étaient chatouilleux à l'extrême sur un seul et même point d'honneur : chacun se flattait d'avoir un meilleur champ visuel, une plus grande acuité visuelle que tous les autres de leur confrérie.