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RÉFLEXION ET ART DE PLAIRE - ISABELLE LANDY-HOUILLON






Quelques modalités de fonctionnement dans les lettres de Madame de Sévigné

[...] Alors que la maxime garde sa nature d'expression autonome, qu'elle soit indépendante dans un recueil ou enchâssée dans un texte, la réflexion de Madame de Sévigné est d'abord tributaire du contexte dont elle paraît indissociable. Elle n'a aucun statut avant son apparition dans la lettre ni après, elle n'en est pas détachable, elle ne revendique aucune validation universelle que seule pourrait lui apporter une éventuelle profération par l'infinité des locuteurs possibles. Ses dimensions, sans commune mesure avec la brièveté de la sentence, la retiennent incluse dans le cadre épistolaire qui la fait naître, à tel point que l'on pourrait penser que cette situation justifie à elle seule la restriction de champ qui caractérise la réflexion chez Madame de Sévigné. Pourtant s'il semble bien que le dialogue - épistolaire ou autre - en est une condition nécessaire, il ne paraît pas qu'elle soit suffisante. En effet dans le dialogue théâtral de Corneille une même maxime "A vaincre sans péril on triomphe sans gloire", tout en s'appliquant d'abord au personnage qui la prononce, est néanmoins susceptible de recevoir une interprétation universelle et le travail d'Arnauld d'Andilly sur les lettres de Saint-Cyran conduit à la même conclusion. Il y a donc, en dehors de la situation de dialogue, une spécificité qui tiendrait, chez Madame de Sévigné, à la qualité du lien épistolaire. Ni lettre d'éducation, ni lettre spirituelle, mais lettre d'amour, on l'a assez dit, la lettre de Madame de Sévigné ne peut faire l'économie d'une perpétuelle référence aux personnes du discours je et tu qui imposent à la réflexion morale sa direction et sa portée. C'est en effet sur le jeu qu'entretiennent les pronoms personnels que s'instaure le jeu subtil entre le particulier et le général - ou l'inverse - jeu à double sens inséparable d'un jeu métaphorique sur les temps verbaux.

    Du particulier au général d'abord :
    N'avançons point un avenir si triste (voyage en Bretagne) et songeons à nous revoir, ma pauvre bonne. Hélas ! la vie est si courte désormais pour moi et passe si vite [1]. Que faisons-nous ? Et quand nous sommes assez malheureux pour n'être point uniquement occupés de Dieu, pouvons-nous mieux faire que (...). Mais sur cela même il faut obéir (...) à la Providence ; elle fait assez voir en mille rencontres, si l'on se donne le loisir de la regarder, qu'elle est la maîtresse de tout (II 872).

    Le mouvement en direction du général commencé avec le passage du nous désignant le couple épistolaire à un nous collectif noté par le masculin pluriel malheureux se poursuit avec l'impersonnel il faut, corroboré par le on indéterminé, lui-même annonciateur du tout final, indéfini de la totalité qui s'oppose à la restriction du couple initial. Les exemples seraient multiples mais leur longueur significative interdit ici une étude trop détaillée. Tous manifestent l'extrême souplesse du nous et du on, l'un et l'autre ambigus selon le cinétisme retenu par l'épistolière entre les pôles extrêmes, les personnes du discours et les personnes du monde. Seul l'accord grammatical de l'adjectif peut désambiguïser la phrase : "On dit que ma nièce ne se porte pas trop bien. C'est qu'on ne peut pas être heureuse en ce monde, ce sont des compensations de la Providence, afin que tout soit égal" (III 62), désambiguïsation d'ailleurs douteuse puisque la fin de la réflexion tendrait à neutraliser l'opposition de genre en signifiant : "on ne peut pas être heureux en ce monde, c'est la Providence qui le veut." De la même façon la neutralisation des autres temps au profit du présent de l'indicatif permet le même jeu triplement équivoque entre le temps de l'énonciation, le temps de la réception et le temps proprement a-temporel de toute vérité générale [2].

    Le mouvement inverse du général au particulier est naturellement moins fréquent : "Le P. Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre la prudence humaine (...) la vie est courte ; c'est bientôt fait. Le fleuve qui nous entraîne est si rapide qu'à peine pouvons-nous y paraître (III 63). Après ce début très général avec le titre du sermon, la référence à Héraclite et le topos du futur Pont Mirabeau, une transition "voilà des moralités de la semaine sainte" ramène au temps de l'énonciation, "Jeudi saint 3 avril 1681", et infléchit le cours de la réflexion vers le particulier de l'épistolière : "voilà des moralités de la semaine sainte en tout conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que (...)".
    Le plus souvent les deux mouvements se combinent dans un double glissement, soit deux énoncés généraux encadrant un particulier comme ici :

    Il ne faut jamais désespérer de sa bonne fortune./ Je croyait mon fils hors d'état d'espérer un bon parti (...) Et pendant que je m'entretenais de ces tristes pensées, la Providence nous destinait à un mariage si avantageux que (...)/. C'est ainsi que nous vivons et que nous marchons en aveugles, ne sachant pas où nous allons (...) toujours dans une entière ignorance (III 121, à Bussy).

    Soit la disposition inverse, plus fréquente, avec deux énoncés particuliers encadrant une sentence :

    Cette longueur (de mon rhumatisme) est toute propre à modifier une créature qui, comme vous savez, ne connaît quasi pas cette belle vertu de patience./ Mais il faut bien se soumettre quand Dieu le veut./ C'est bien employé, j'étais insolente ; je reconnais de bonne foi que je ne suis pas la plus forte. Excusez, ma fille, si je parle toujours de moi et de ma maladie (II 255).
    
    Effectivement Madame de Sévigné parle toujours d'elle ou plutôt on l'entend toujours parler d'elle, même lorsqu'elle parle d'autre chose, en l'occurrence de vérités générales, celles qu'elle forge cette fois, habituellement peu compatibles avec une appréciation personnelle de l'énonciateur. Dans l'exemple précédent, "il faut bien se soumettre", le premier bien sous-entend la réticence de l'insoumise qui cherche à se convaincre par le second. "C'est bien employé, j'étais insolente."

    Général et particulier tendent ainsi à confondre leurs marques au profit d'une prégnance du je qui, comme répugnant à valider une proposition universelle, la revendique cependant comme vraie, mais vraie pour soi. C'est dans cette perspective d'une implication constante de l'épistolière dans son texte qu'il faut revenir au déploiement discursif de la réflexion chez Madame de Sévigné, parfaitement conforme à son style qu'elle a elle-même défini comme étranger à la formulation traditionnelle du discours d'autorité : "mon style", écrit-elle, "n'est pas laconique" (I 32) précisant ailleurs qu'elle rendrait son propos "asiatique si elle voulait" (I 672). La fuite du temps offre évidemment le thème privilégié qui permet à l'épistolière d'accorder les tendances profondes de son écriture avec le sujet retenu. Dans deux lettres qui se répondent à neuf ans de distance, Madame de Sévigné renouvelle le cliché "le temps passe" par la multiplication des déformations lexicales et syntaxiques ordonnées autour de la paronomase passer/pousser, dans un premier temps seulement suggérée :

    Nous avons déjà passé plus de la moitié du temps que nous devons être séparées. J'admire comme il passe. Vous dites fort bien, il est quelquefois aussi bon de le laisser passer que de le vouloir retenir. Pour moi, vous savez comme je le jette et comme je le pousse jusqu'à ce que vous soyez ici et puis je serai avare et au désespoir de voir passer les jours (II 893).

    Cette configuration éclatée de cinq occurrences passer/pousser dispersées au fil du texte se retrouvera plus tard regroupée, ramassée dans le ressassement de la phrase qui s'enroule et se creuse au gré des coordinations lancinantes :

    Ma chère bonne, pour le temps je n'y entends plus rien. Quand il me déplaît, comme présentement et que j'en désire un autre meilleur et que je l'espère, je le pousse à l'épaule comme vous. Et puis quand je pense à ce que je pousse et ce qui m'en coûte quand il passe, ma chère enfant, je n'en puis plus, et je n'ose plus rien pousser (III 562).

    Fin dramatique après ce tourbillon verbal qui malgré le rappel explicite du dialogue épistolaire (comme vous - vous dites fort bien) semble perdre de vue sa destinataire avant de la retrouver dans la clausule apaisée : "laissons tout entre les mains de Dieu" dont la forme en quelque sorte attendue contraste avec la réflexion qui précède, multiforme, imprévisible, étrangère à toute tentative de mémorisation comme de normalisation.

    En particulier si l'on sait que la sentence use généralement de la phrase assertive pour énoncer un constat de vérité générale, on remarquera que quelques-unes des réflexions de Madame de Sévigné, les plus importantes pour la longueur et le contenu, font intervenir d'autres types de phrase, en particulier l'exclamative et l'interrogative. Non que celles-ci soient totalement inconnues de la maxime : il n'est pas difficile de retrouver par exemple sous le vers exclamatif de Bérénice "(...) qu'un amant sait mal ce qu'il désire [3]" l'énoncé assertif correspondant "un amant sait (bien) mal ce qu'il désire"; mais précisément ce type de reformulation se révèle totalement impossible chez Madame de Sévigné ; ainsi relatant la mort subite de son ami l'abbé Bayard elle écrit : "(...) son valet le quitte pour lui obéir, il revient et le trouve mort sur sa chaise. Quelle surprise ! mais quelle promptitude ! On est souvent un fort honnête homme qu'on n'est pas un très bon chrétien. Sans confession, sans préparation ! Enfin c'est un abîme de méditation" (II 561).
    Dans ces quatre exclamations redoublées deux à deux et encadrant la sentence "on est souvent un fort honnête homme (...)", il n'y a aucun contenu informatif réductible à une assertion, mais seulement la réaction de l'amie et de la chrétienne, saisie de stupeur devant cette "histoire tragique" qui la contraint à livrer son émotion sans autre formulation que celle du cri, écho du cri initial : "la première chose que je lis, c'est sa mort, mais quelle mort !". La réflexion n'est qu'exclamation, la fonction phatique du langage s'efface devant la fonction émotive qui domine la phrase.

    La structure est plus complexe dans la lettre sur la mort de Louvois : "Voilà donc M. de Louvois mort, ce grand ministre, cet homme si considérable qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit M.Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses !" (III 972). Une fois donné le thème largement orchestré dans cette ouverture exclamative, suit la réflexion elle aussi composée d'abord de huit exclamatives : "que d'affaires, que de desseins (...)", puis d'un court rappel de la fable La Mort et le Mourant (VIII 1) "Ah, mon Dieu ! donnez-moi un peu de temps (...). Non, non vous n'aurez pas un seul, un seul moment", suivi enfin d'un retour métaénonciatif à l'activité sentencieuse : "Faut-il raisonner sur cette étrange aventure ? Non en vérité, il faut y faire des réflexions dans son cabinet" : invitation à la méditation solitaire, miroir de l'âme qui peut s'ouvrir sur l'oraison, point ultime du mouvement par lequel l'épistolière semble se détourner un moment de sa correspondante pour se tourner vers un autre interlocuteur, en principe exclu du dialogue épistolaire, Dieu. C'est ce que l'on trouve dans la lettre célébrant la victoire de Fleurus ; après une notation sur la rapidité du temps puis l'évocation des prières traditionnelles, Madame de Sévigné poursuit : "Voici donc la mienne présentement" : "Mon Dieu, faites-moi la grâce de n'aimer que les biens que les temps amènent et qu'on ne peut ôter" (III 917). Mais significativement au terme de telles divagations hors dialogue, apparaissent des formules propres à assurer la reprise normale du cours de la conversation épistolaire ; après l'évocation d'une autre mort tragique. "Quelle mort que celle de M. le prince de Conti !" (III 242) qui l'a encore plongée dans une méditation solitaire, Madame de Sévigné revient à elle, c'est-à-dire à son destinataire : "Mais ne semble-t-il pas, à voir comme je bats la campagne, que j'aie dessein d'oublier de vous parler du mariage de Madame votre fille ?" La clausule est plus brève et la rupture encore plus sensible après les quinze questions sans réponse qui constituent l'essentiel de la longue et très pascalienne réflexion sur la mort et le salut, que Gide dans son Journal [4] jugeait "d'un tour inégalable" :

    (...) je suis embarquée dans la vie sans mon consentement. Il faut que j'en sorte. Cela m'assomme. Et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelles dispositions ? (...) Je m'abîme dans ces pensées (...). Si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir dans les bras de ma nourrice. Mais parlons d'autre chose (I 458, cf. aussi III 356).

    Dans ce brutal retour à la réalité épistolaire peut se lire non seulement la conscience d'une infraction au code de l'échange dialogal, ennemi du solipsisme et du discours solitaire, mais aussi la marque des égards dus à la destinataire qu'il ne faut pas accabler (II 399) de réflexions trop moroses. Si l'on peut parler de tout dans les conversations (I 201), l'art de plaire repose sur le "juste tempérament" du sérieux et de l'enjoué ; c'est le sens des excuses qui viennent clore le récit de la mort de l'abbé Bayard : "ma très chère bonne, je vous demande pardon, je ne saurais me taire sur une aussi triste aventure".

    On voit comment le spectacle du monde ne cesse d'alimenter la "leçon de morale" dont il est à la fois le prétexte et l'illustration. De l'un à l'autre le texte circule sans respect, autre que fortuit, de la disposition canonique qui faisait suivre dans la tradition de l'homélie, l'exemplum de son commentaire. Loin des prescriptions de la rhétorique la réflexion morale de Madame de Sévigné, née des circonstances et en dehors de toute visée didactique, ne perd jamais de vue son destinataire, en même temps qu'elle laisse immanquablement transparaître les marques d'une axiologie toute personnelle. "Après tout, mon pauvre cousin, rien n'est si bon ni si solide que la pensée de son salut." C'est que ces réflexions en quelque sort bifrontales, adressées à l'autre, ne sont aussi "que pour elle-même" (III 465) qui sait que l'activité épistolaire et la formulation réflexive ou auto-réflexive aident par une vertu quasi performative du langage à y voir clair en soi, premier pas vers la réformation et la conversion intérieures. Tout en ayant en mémoire le moule préfabriqué de la maxime, Madame de Sévigné a pu percevoir bien vite qu'il était étranger à sa manière d'écrire et de voir les choses, c'est-à-dire à son style. Et si la réflexion morale se doit d'aspirer à une portée générale, il est significatif que ce soit à partir de sa propre personne devenue exemplaire que l'épistolière soit parvenue à concilier le général et le particulier, l'ordre du monde et la destinée personnelle : "Il me faut l'auteur de l'Univers pour raison de tout ce qui arrive. Il faut qu'il y ait une Madame de Sévigné qui aime sa fille plus que toutes les autres mères, qu'elle en soit souvent éloignée et que les souffrances les plus sensibles (...) lui soient causées par cette chère fille" (II 916). Avec "une Madame de Sévigné", l'antonomase scelle l'accession de la créature la plus singularisée au prototype mémorable de la maternité souffrante.


    Isabelle LANDY-HOUILLON
    Université de Paris VII


NOTES


    Citations empruntées à l'édition de Roger Duchêne, Correspondance, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1972-1978, 3 vol.

[1] On notera les trois modalisateurs soulignés par nous qui annulent la portée universelle de la vie est courte.
[2] F. Recanati, "Le présent épistolaire : une perspective cognitive" (L'information grammaticale, n°66, 1995, p. 38).
[3] Racine, Bérénice, II 2, cité par Ch.Chapira, op. cit., p. 56.
[4] A. Gide, Journal 1889-1939, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1948, p. 621 (mars 1917).

    Extrait de "Réflexion et Art de plaire, Quelques modalités de fonctionnement dans les lettres de Madame de Sévigné", dans Lettre et réflexion morale, études réunies par G. Haroche-Bouzinac, Klincksieck, 1999.