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UN RÊVE DE MARQUISE... - BENITO PELEGRIN






Pour Roger Duchêne, qui avait voulu cette pièce. Benito Pelegrín

UN RÊVE DE MARQUISE ...
    ou
    La longue saison des crépuscules
    (Drame)


    OUVERTURE
    Château de Grignan. Atmosphère lourde de funèbre baroque : clair-obscur, encens et cierges. Deux candélabres à pied entourent la Marquise sur son lit d'agonie. On entend les deux premières phrases dramatiques du "De profundis..." de Delalande.
    Au lever de rideau, le Confesseur, agenouillé, prie en latin harmonieux comme un récitatif d'opéra, à voix basse, pendant que trois médecins à la Molière, robes noires, chapeaux pointus et masques à bec, tout en apportant un répons choral au prêtre, semblent danser une sorte de ballet onirique, comme tiré des spectacles de l'époque, autour de l'agonisante Madame de Sévigné.

    ACTE I, scène 1
    SÉVIGNÉ : (Suivant lentement de la tête ce mouvement, en un contrepoint rotatif contraire, la Marquise les regarde puis leur dit avec ironie ) :
    Messieurs les docteurs, on se laisserait mourir de bonne grâce pour avoir le plaisir d'être sauvée par vous! (Puis avec une brusquerie pleine de noble hauteur, s'adressant au prêtre) :
    Pour l'amour de Dieu, ôtez de ma vue ces médecins! Ils me font penser à ce cher Molière et, pour peu, ils me feraient rire et applaudir à ma propre mort. Je rêve que je suis éveillée, mais je continue de rêver : je me crois au théâtre!.

    CONFESSEUR :
    Vous y êtes, ma fille. La vie, ici-bas, n'est qu'un songe, dont la mort nous vient réveiller un beau jour. Cette vie n'est qu'un théâtre, le grand théâtre du monde où il y a moins à rire qu'à pleurer.

    SÉVIGNÉ :
    Il est vrai, mon Père et quelle que soit la pièce, le dernier acte est toujours sanglant...

    CONFESSEUR :
    Que peut être une vie qui commence par les cris de la mère qui la donne et par les pleurs de l'enfant qui la reçoit?

    SEVIGNÉ :
    L'abbé, j'ai poussé aussi des cris de joie, dans les affres de l'enfantement en mettant au monde ma fille. Mais, prenant les pleurs pour moi pour lui en épargner la douleur, de cette vallée de larmes je fis, pour ses beaux yeux, un vallon verdoyant où les amours et les ris accompagnèrent ses jours, lui fardant mes tristesses de la nuit. Pour ne pas lui causer le moindre chagrin, je voudrais être capable de faire semblant de ne pas mourir. Ah, que ne puis-je partir sur la pointe des pieds...Quelle loi sur terre ou du ciel permet que la mort sépare ce que l'amour unit? Je ne veux point des douceurs dont votre religion prétend accompagner une fin qui m'arrache à mon enfant!

    CONFESSEUR :
    Madame, je vous exhorte à bien mourir! Préparez votre âme, vous allez comparaître devant votre Créateur! Même la vie la plus courte, ici-bas, n'est qu'une trop longue épreuve.

    SÉVIGNÉ :
    Ô vie, tu n'aurais pas dû commencer mais, puisque tu as commencé, tu ne devrais jamais finir!

    CONFESSEUR :
    Madame la Marquise, pensez à l'exemple que vous laissez, à votre fille justement. Songez à ce que l'on dira de vous...

    SÉVIGNÉ :
    L'on en dira toujours assez de bien si l'on n'en dit pas de mal. Bien que l'on gagne, à mourir, d'être loué pour le seul motif de disparaître. La mort est sans doute le seul cas où l'on ne dit pas de mal des absents mais du bien. C'est le seul bienfait de cette longue absence, si l'absence, la plus cruelle des tortures, put jamais m'apporter quelque bien...

    CONFESSEUR :
    Vous devez à l'absence, Madame, ce qui se murmure déjà dans le monde une oeuvre, votre correspondance...

    SÉVIGNÉ :
    Allons donc, cher abbé! Ce que la générosité et l'indulgence de quelques amis appelle pompeusement mon oeuvre... laissez à la postérité le soin de juger ces écrits dérisoires! Mais cette correspondance, si elle est le fruit de l'absence, l'est aussi de la douleur, de la solitude, de l'éloignement de ceux que j'ai aimés...Père et mère m'ont quittée à jamais, arrachés par la mort, quand j'étais à peine une enfant... Si vite... Puis mes grands-parents. Puis mon époux, mort si tôt. Monsieur Foucquet, mon cousin Bussy, si tendrement chéris, en exil. Et, pire que la mort, le départ de ma fille... Ma fille... Ma mort me la rend puisque je meurs chez elle, mais me l'arrache à jamais! Je pars la première et n'aurai pas à souffrir de la voir disparaître, mais je meurs à l'idée de sa douleur! Je ne veux point d'une mort si injuste qui m'enlève à jamais ce que la vie venait de me rendre! Ne plus la voir, ne plus lui écrire, à jamais!
    A jamais? Ah, Seigneur, songez-vous en vous même
    Combien ce mot cruel est affreux quand on aime!
    J'entends encore, en frissonnant, la Champmeslé déclamer ces vers de Racine. Le théâtre du monde, l'abbé...

    CONFESSEUR :
    Oui, des vanités du monde, dont vous fûtes assidue spectatrice.

    SÉVIGNÉ :
    Plût au Ciel que j'en eusse actrice! Spectatrice, au plus, de la vie des autres, car la mienne... Théâtre d'ombres que ma vie...

    CONFESSEUR :
    Mettez votre conscience en règle, souvenez-vous du passé, lavez-vous des péchés de la scène du monde, dessillez vos paupières, ouvrez grands vos yeux : le rideau se lève enfin.

    (Fanfare d'ouverture à la française)

    Benito PELEGRÌN