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CHIMÈNE APRÈS CHIMÈNE - MARIE-FRANCE SCHMIDT






Marie-France SCHMIDT, maître de conférences honoraire à l'Université de Paris IV Sorbonne, avait rédigé une biographie de Chimène avec un épilogue ci-dessous suivi d'une bibliographie très complète. Le projet ayant été transformé en roman, cet épilogue et la bibliographie ont été supprimés. Comme le personnage de Chimène a inspiré, entre autres, certains auteurs du XVIIe siècle, et que Roger Duchêne était un éminent dix septièmiste, ces textes s'intègrent en partie à l'hommage qui lui est consacré sur Web17.


CHIMÈNE APRES CHIMÈNE

    Fréquemment séparés dans la vie, Chimène et Rodrigue reposent ensemble pour l'Eternité. Cependant, au fil des neuf siècles écoulés depuis leur trépas, leurs tombeaux respectifs ont souvent changé de place. Chimène a d'abord rejoint son époux dans une niche pratiquée sur le côté droit du grand autel du monastère de San Pedro de Cardeña, les cercueils contenant les corps embaumés étant encadrés de chaque côté par un écusson et un étendard.

    La promesse faite par Alphonse VI à sa cousine de tombeaux plus dignes pour elle et son époux ne s'est réalisée qu'en 1272, sous le règne d'Alphonse X le Sage, date à laquelle Chimène et Rodrigue ont quitté leur niche pour un emplacement proche du Grand Autel, côté Evangile. Mais alors que le Cid a droit à un tombeau de pierre, et que des vers composés par le Campeador à sa propre gloire y sont gravés, Chimène repose dans une sépulture en bois située plus bas que celle de son mari, et celle qui a assumé seule le gouvernement de Valence ne bénéficie d'aucune épitaphe en son honneur !

    Ingratitude à l'égard d'une femme dont on espère que la pourriture exercera son oeuvre implacable sur le corps et le cercueil ? Mais le temps a oublié, semble t'il de jouer son rôle d'anéantissement , et la main de l'homme n'a pas réussi à séparer les deux époux. En 1447, suite à la destruction de la vieille église romane, les deux corps sont transférés en face de la sacristie, celui de Chimène étant placé plus bas que celui du Cid. Il faut attendre le règne de Charles Quint, pour que l'Empereur rende justice à Chimène, dont la tombe est réunie à celle de son époux en 1541 au milieu de la Chapelle centrale.

    Le Siècle des Lumières reconnaît au Cid et à son épouse des mérites équivalents, puisque en 1735, leurs tombeaux rejoignent une chapelle, dédiée nominalement à Rodrigue, et implicitement à Chimène. L'ensemble architectural est grandiose, conformément à l'esthétique baroque. Une inscription laudative réunit les deux époux : "Comment, même les meilleurs, sont tombés au cours de la bataille". 26 écussons rendent hommage à des membres de la famille et de la mesnie du Cid, dont les ossements sont inhumés dans cette chapelle. Parmi eux figurent les ascendants et descendants du couple, et leurs collatéraux.

    Cette apothéose s'avère malheureusement éphémère. L'invasion napoléonienne de 1808 se traduit par la profanation des tombes et la dispersion des moines et même la mutilation de la statue équestre du Cid, située au dessus de l'entrée du monastère. Outré par ces déprédations, le Général Thiébault, gouverneur militaire de Castille, fait rassembler les restes de Chimène et du Cid pour les transporter solennellement à Burgos, où les accueille un tombeau provisoire situé sur la Promenade bien connue de l'Espolón.

    Lors de la période de la Restauration, les Religieux réintègrent le monastère de Cardeña et revendiquent la récupération des ossements de Chimène et de son époux, qui rejoignent leur lieu d'origine en 1826. Mais La modification du cours des événements entraîne un nouveau voyage des restes de Rodrigue et de Chimène. L'abolition des droits de Main Morte, pour les nobles comme pour les clercs, permet à la ville de Burgos de récupérer les sépultures du Cid et de son épouse en 1842. Après avoir été conservés dans une petite chapelle de l'Hôtel de Ville de Burgos, leurs ossements sont transférés dans la cathédrale lors de la période franquiste, où ils reposent encore aujourd'hui. Mais le public garde la nostalgie de la sépulture conventuelle, et préfère aller admirer les sarcophages vides mais plus évocateurs de la Chapelle de San Pedro de Cardeña , où sont associés, à travers une inscription qui a défié les siècles, les noms des parentèles du Cid et de Chimène. La postérité de Rodrigue Díaz de Bivar et de son épouse est immense, et leur rôle dans l'Histoire et la Littérature tout aussi capital.

    Les mariages de leurs filles Cristina et María avec les héritiers de Navarre et de Catalogne constituent les noyaux d'illustres lignées. De l'union de Cristina, l'aînée, avec l'Infant de Navarre Ramiro Sánchez naissent un fils, García Ramírez puis une fille Elvira. Après avoir assumé des fonctions de gouverneur dans des forteresses de son pays, Ramiro Sánchez succède en 1134 à Alphonse Ier le Batailleur sur le trône de Navarre. Le petit fils du Cid, García Ramírez, épouse en premières noces Marguerite du Perchais qui lui donne un fils, le futur Sanche VI de Navarre et deux filles, Blanche et Marguerite. Blanche de Navarre contracte mariage avec le roi de Castille Sanche III et donne le jour au futur Alphonse VIII. Deux royaumes de la Péninsule sont donc détenus par des descendants du Cid et de Chimène dés la fin du XIIème Siècle. Ceux-ci continuent à essaimer dans les familles royales de France, Portugal, Léon et Aragon. En effet Blanche de Castille, une des filles d'Alphonse VIII, épouse Louis VIII de France et donne naissance au futur Saint Louis. Sa soeur, Bérengère devient reine de Léon par son union avec Alphonse IX. Quant à l'Infante Urraca, elle épouse le souverain de Portugal Alphonse II. Enfin, la quatrième fille d'Alphonse VIII épouse Jacques Ier d'Aragon.

    La lignée de María, la seconde fille de Rodrigue et Chimène est moins brillante. Après un premier mariage avec l'infant Pierre d'Aragon , fils unique et héritier du roi Pierre Ier, qui décède prématurément en 1104, sans laisser de postérité, María épouse le Comte de Barcelone Ramón Berenguer III , qui a succédé à son oncle Ramón Berenguer II dés 1097, et s'est montré un auxiliaire précieux du Cid dans ses dernières campagnes. Cette union éminemment politique sert les projets d'expansion du Comté vers le sud et en particulier Valence encore aux mains des Almoravides. María aura le temps, avant de mourir, de donner le jour à deux filles, María et Chimène.

    Dorénavant, le Comte catalan se préoccupe essentiellement de chercher des unions avantageuses pour ses deux filles puisque son épouse ne lui a pas donné de fils. Si, comme on le sait, l'aînée promise au vieux Comte de Besalú, disparaît rapidement de la scène après la mort de son prétendant, la seconde, Chimène devient l'épouse du Comte de Foix, vers 1117, soit quelques années après la mort de sa grand-mère, et la Maison de Foix rejoint bientôt la famille des derniers rois de Navarre au 15ème siècle.

    Si l'on suit aisément la descendance du Cid et de son épouse jusqu'à la fin du Moyen Age , leur postérité littéraire débute cinquante ans après leur mort et se continue encore aujourd'hui. Celle-ci se manifeste dans tous les genres, à commencer par la Chanson de Geste intitulée Chanson de Mon Cid. écrite au milieu du XIIème siècle Chimène n'y joue qu'un rôle effacé, celui de mère et d'épouse exemplaire, reléguée d'abord au monastère de San Pedro de Cardeña, où elle prie pour les succès guerriers de Rodrigue, puis rejoignant son époux après la conquête de Valence, dans le premier Chant de l'Exil. Elle est, honorée discrètement aux côtés du Cid, promu Seigneur de Valence, dans le deuxième Chant, Chant des Noces. Comme l'annonce le titre, Rodrigue de Bivar engage des pourparlers pour marier ses filles aux Infants de Carrión, des courtisans morgueux, couards, attirés par l'appât du gain. Chimène subit ces événements sans pouvoir exprimer une opinion.

    Le troisième Chant, intitulé L'Affront de Corpes, retrace le retour des Infants et de leurs épouses Doña Elvira et Doña Sol vers leurs terres, et surtout l'épisode de l'abandon des deux jeunes femmes dans la rouvraie de Corpes. Tandis que les deux filles du Cid regagnent Valence, le Cid alerte la justice du roi contre les Infants, puis assiste au duel qui met aux prises les coupables et les champions désignés par lui. Les parjures confondus, le Cid regagne Valence puis marie ses filles aux infants de Navarre et d'Aragon.

    Peu de temps après le Poème de Mon Cid, Des Chroniques en latin puis en espagnol reprennent la Chanson de Geste en la complétant et en la modifiant partiellement. Le personnage de Chimène joue un rôle encore effacé dans les chroniques en langue latine, au profit de Rodrigue. En revanche, elle commence à donner son avis sur les événements de son temps dans les textes en prose écrits dans la langue vernaculaire, sous les auspices du roi Alphonse X, au XIIIème siècle.

    Si dans les épisodes relatifs à l'exil du Cid et à la réclusion provisoire de Chimène et ses deux filles à San Pedro de Cardeña, l'épouse de Rodrigue exprime les mêmes sentiments que Doña Elvira et Doña Sol, à partir du moment où le Cid assume le gouvernement de Valence, et a réalisé l'union matrimoniale de ses filles avec les Infants de Carrión, Chimène, consultée sur le départ éventuel de leurs gendres avec leurs épouses pour leurs terres lointaines de Léon, se montre réticente vis à vis de ce projet. Réticence prémonitoire qui annonce l' "affront de Corpes" ? Elle craint sérieusement que l'honneur de ses filles ne soit bafoué par leurs époux peu scrupuleux et méprisants, à l'instar des courtisans du roi de Castille. Lorsque son appréhension s'est réalisée, elle est la première à verser des pleurs et à tenter de consoler les victimes .

    Dans un autre épisode, semi- légendaire également, celui de la conversion au christianisme de l'alfaqui de Valence, elle est consultée par son époux et donne son accord. C'est elle qui avec le néophyte recueille les dernières volontés de son époux qu'elle fait appliquer strictement, à savoir l'interdiction des manifestations de deuil de quiconque à l'occasion de la mort de Rodrigue et la mise en scène du cadavre sur son cheval pour dissuader les adversaires. Elle impose au roi son initiative de ne pas faire mettre le corps de son mari dans un cercueil, mais de l'enterrer assis sur le siège d'ivoire qu'il avait occupé lors des Cortes de Tolède. Chimène est donc essentiellement présente dans les épisodes légendaires susdits.

    Elle l'est encore davantage dans les textes qui se réfèrent à la période de la jeunesse du Cid. Les Chroniques postérieures et la chanson de Geste reconstituée intitulée Les Jeunesses de Rodrigue inaugurent tardivement la tradition de l'outrage perpétré contre le père du Cid par celui de Chimène, et les conséquences immédiates et ultérieures de cet événement :le Comte don Gormaz se rend coupable des razzias et vol de bétail sur les terres de son voisin Don Diègue de Bivar. Rodrigue venge son père en tuant don Gormaz et en retenant prisonniers les deux fils de l'oppresseur. Celui-ci a trois filles dont la cadette Chimène, qui viennent réclamer la libération de leurs frères. Puis deux d'entre elles envisagent de venger la mort de leur père. Mais Chimène s'interpose en proposant de se rendre à Zamora pour demander justice au roi Ferdinand. Elle expose donc au souverain ses doléances, parmi lesquelles se détache la solitude où l'a plongée la mort de sa mère. Mais le roi ne veut pas prendre le risque de rentrer en conflit avec ses vassaux castillans. Chimène obtient du souverain, en guise de compensation, de prendre pour époux Rodrigue de Bivar.

    Le futur Cid accepte du bout des lèvres ce mariage forcé et ne veut pas rejoindre son épouse avant d'avoir remporté cinq batailles et d'avoir accompli un pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle Mais le texte incomplet, qui se termine sur des ambassades du Cid à l'étranger et une aventure avec la fille du duc de Savoie, ne dit pas si l'époux a retrouvé Chimène. L'amour semble totalement absent de cette chanson de Geste, qui présente Rodrigue essentiellement comme un rebelle et un impulsif.

    En revanche ce sentiment intègre cette tradition dans certaines chroniques et surtout dans les romances, poèmes des XVème et XVIème siècles. L'origine et le caractère de l'outrage de don Gormaz à l'encontre du père de Rodrigue varient selon les textes. Parfois le Comte est accusé d'avoir chassé sur les terres de son voisin, ou bien, le même Don Gormaz, jaloux du privilège accordé à don Diègue d'être le précepteur de l'Infant de Castille, lui envoie un soufflet. Après la mort de son père, Chimène est partagée entre son amour pour Rodrigue, et son désir de justice et esprit de vengeance, puis finit par réclamer au roi la tête de son fiancé.

    Généralement, le souverain castillan refuse d'exercer sa rigueur contre son vassal, et préfère la solution du mariage en guise de réparation. Celle-ci peut être proposée par Chimène, soucieuse d'une protection dont elle est privée depuis la mort de ses parents, et de la sauvegarde de ses biens, ou par le roi lui-même. Cette union provoque la jalousie de l'Infante Urraca, qui aime Rodrigue depuis l'enfance.

    Les plaintes de Chimène au roi sont constantes à travers l'itinéraire littéraire du Cid, elles sont consécutives à l'absence de l'époux retenu à la guerre, et la solution est purement consolation et réconfort. Lorsque Chimène rejoint Rodrigue à Valence avec ses deux filles, Elvire et Sol, elle ose exprimer à son mari qui l'a consultée, sa réticence vis à vis de leur prochain mariage avec les Infants de Carrión, mais elle finit par se rallier aux arguments de son mari qui se retranche derrière le choix du roi.

    Elle exhale de nouvelles plaintes après l'offense subie par ses filles, et reproche au Cid son hésitation à se rendre aux Cortes de Tolède pour engager une procédure de duel judiciaire contre leurs gendres. Dans un long monologue, elle l'incite à aller reprendre les deux épées offertes aux infants pour les remettre à des champions éventuels, Bermudo et Ordóñez. Lorsque le Cid est de retour à Valence après avoir recouvré son honneur, son premier soin est de rendre compte à Chimène de sa mission . Bref, dans les romances, le devoir de l'épouse et de la mère prévaut encore sur l'amour.

    En revanche, les dramaturges espagnols du Siècle d'Or privilégient d'une part la lutte de Chimène entre son obligation de venger la mort de son père et l'amour qu'elle continue à éprouver pour Rodrigue, et d'autre part la jalousie ressentie par Urraca, éprise du Cid. L'oeuvre maîtresse de cette période n'est autre que les Jeunesses du Cid de Guillén de Castro écrite vers 1618. L'auteur situe sa pièce à la cour, où se côtoient les trois protagonistes du drame. Chimène, en dépit de son amour pour Rodrigue, demande sa tête au roi. Arias Gonzalo, conseiller d'Urraca, suggère curieusement au monarque d'arranger l'union entre le Cid et Chimène en guise de réparation. Chimène persiste à réclamer la mort de son soupirant, et tremble en même temps pour sa vie, lorsqu'il combat contre les Maures ou lors des duels auxquels il participe.

    Au moment où la mort de Rodrigue est annoncée, Chimène souhaite sa propre fin. Mais le coup de théâtre fait surgir le Cid avec la tête d'un de ses adversaires, et le roi décide de marier sa cousine le soir même, à la consternation d'Urraca qui se répand en invectives. Corneille reprend le sujet de la pièce en atténuant l'importance des personnages de l'intrigue secondaire, Urraca et Arias Gonzalo, au profit des deux protagonistes et leurs pères, ainsi que leurs sentiments respectifs.

    En effet, dans Le Cid de Corneille, l'amour de Rodrigue et Chimène et leur prochaine union sont contrariés par la mort du père de la jeune femme, tué par Rodrigue pour venger don Diègue. Chimène demande justice au roi contre le meurtrier de don Gormaz, ravivant ainsi l'espoir de l'infante Urraca. Celle-ci continuait à aimer en secret le Cid, sans pourtant empêcher ses relations avec Chimène. La jeune femme confie à une suivante qu'elle exigera , certes, la punition de son amoureux et se tuera ensuite. Rodrigue, qui assiste en cachette à cette scène, se présente à Chimène pour lui offrir son épée et lui proposer de le tuer. Sur son refus, Rodrigue recherche le trépas au cours de l'action d'éclat de la bataille de Séville contre les Maures, qui le rachète aux yeux du roi. Ce dernier annonce à Chimène la fausse nouvelle de la mort au combat de Rodrigue. Apprenant ensuite qu'il est vivant, la jeune femme offre sa main à Sanche qui est chargé de la venger. Après le duel, Sanche se présente à Chimène avec l'épée de Rodrigue, qu'elle croit mort. Lorsqu'elle apprend qu'il a triomphé, elle lui confirme son amour mais exige du fils de don Diègue de nouvelles prouesses susceptibles de lui faire accepter sa main.

    Des dramaturges espagnols postérieurs, tel Juan Bautista Diamante dans sa comedia intitulée Celui qui honore son père(1658),imite l'auteur français, en faisant apparaître une Chimène indécise et immature avant le meurtre de son père, puis réfléchie et résolue ensuite. A la fin du XVIIème siècle, Moreto écrit une pièce parodique, Les espiègleries du Cid, dans laquelle Chimène refuse d'épouser un cousin que lui impose son père et en informe le Cid par une lettre interceptée aussitôt par don Gormaz.

    Les auteurs dramatiques du Siècle des Lumières traitent simultanément le conflit de Chimène entre son amour et son devoir, et son rôle lors d'un premier mariage de ses filles avec les infants de Carrión. Ainsi, en 1783, dans l'Affront du Cid vengé, d'un certain Fermin de Laviana, Chimène incite ses filles à supporter avec patience les écarts de leurs époux et leur fait ses recommandations pour l'éducation de leurs enfants. L'année suivante, en France, un auteur peu connu aujourd'hui, Guillard, se veut le continuateur de Corneille, et fait jouer, accompagnée d'intermèdes musicaux de Sacchini, sa pièce intitulée Chimène et le Cid. L'action débute après la mort de don Gormaz, et Chimène en appelle, en dépit de son amour, à la justice du roi, qui laisse espérer à sa cousine que le temps adoucira sa peine. Les deux choeurs de femmes qui évoluent autour de Chimène sont l'émanation de ses propres doutes : le premier la conforte dans sa résolution de venger son honneur, l'autre l'invite à la modération.

    Quant à Rodrigue, il demande à Chimène de le tuer, alléguant qu'il préfère le trépas à sa haine, puis, sur le refus de sa bien-aimée, il maudit la tyrannie de l'honneur et veut chercher une mort glorieuse, en dépit du plaidoyer de don Diègue pour une grâce éventuelle du roi. Les Maures assiégeant la ville, Rodrigue sent renaître son courage pour les affronter, et une partie du deuxième acte est consacré au combat et à la victoire du Cid, qui fait espérer au roi que Chimène sera sensible à ce triomphe. Un divertissement populaire célèbre Rodrigue.

    Simultanément, un choeur de chevaliers propose de venger l'honneur de Chimène, malgré les dénégations du peuple en liesse. L'un des chevaliers, don Sanche, se présente pour relever le défi contre Rodrigue, et le roi promet au vainqueur la main de sa cousine. Rodrigue prend congé de Chimène qui espère son succès, mais en réalité elle souhaite qu'il n'y ait ni vainqueur ni vaincu, et, observant le combat, elle se pâme en voyant couler le sang de Rodrigue. Revenant à elle, elle trouve Sanche devant elle et croit que son bien aimé est mort. Lorsque Rodrigue paraît, le roi rétablit la vérité : Sanche apportait à Chimène l'épée du vainqueur, Rodrigue. Celui-ci propose à Chimène sa tête, mais elle opte pour le bonheur et tous célèbrent le triomphe de l'amour et la valeur du guerrier

    A l'époque romantique, les amours de Rodrigue et de Chimène sont célébrées à l'étranger comme en Espagne. Ainsi, en 1817, le dramaturge allemand August Klingemann écrit une pièce en cinq actes intitulée Rodrigue et Chimène. La fragile protagoniste relève de maladie, et la vision funeste de roses devenues noires lui inspire de tragiques prévisions. Une blessure reçue au cou par Rodrigue la fait perdre connaissance. Le père de Chimène n'est pas opposé à son mariage avec le Cid, malgré les prétentions d'un certain don Pedro.

    Survient l'offense, et Pedro propose de combattre pour l'honneur de Chimène contre Rodrigue, mais elle refuse cette offre. Rodrigue, de son côté, préfère mourir de la main de sa bien aimée que de s'exposer à la justice du roi, mais Chimène l'aime encore et ne peut accomplir le geste fatal. Le Cid choisit de disparaître, sous la protection de l'un des fils de son souverain. Tous deux reviennent vainqueurs des Maures. Néanmoins, Rodrigue et Pedro se battent en duel, et une fois de plus obsédée par les roses devenues noires, Chimène se donne la mort sur le corps sans vie de son amoureux.

    Cette entorse à la tradition littéraire et historique observée dans la pièce allemande est exceptionnelle. En Espagne, un peu plus tard, les auteurs dramatiques reviennent aux thèmes de l'amour de Rodrigue et Chimène dans un contexte historique plus rigoureux : c'est le cas dans la pièce de Hartzenbusch intitulée le Serment de Santa Gadea (1845).

    Les deux protagonistes se donnent rendez-vous devant la statue de la Vierge et se jurent un amour éternel. Mais le roi Alphonse a prévu un époux, un certain Gonzalo Ansúrez, pour sa cousine Chimène, et le mariage doit avoir lieu après le fameux Serment, que doit prêter le monarque devant le Cid et la cour de n'avoir pas trempé dans le meurtre récent de son frère aîné. Entre temps la suivante de Chimène, Nuña, a révélé au roi l'idylle de Chimène et de Rodrigue. Le roi et la reine veulent éprouver Chimène en faisant courir le bruit d'une liaison entre Rodrigue et la reine. Finalement Rodrigue et Chimène obtiennent gain de cause.

    Mais une altercation éclate entre le Cid et Gonzalo Ansúrez. La fuite de Rodrigue provoque le désarroi du monarque qui veut envoyer Chimène au couvent. Celle-ci retrouve son bien-aimé et lui fait part de la résolution d'Alphonse à laquelle elle se rallie, mais le Cid en songe voit Chimène et deux petites filles et le trône de Valence renversé. Le duel entre Rodrigue et Gonzalo Ansúrez a lieu et aboutit à la mort de l'adversaire du Cid. Peu après, se déroule la cérémonie du Serment exigée par le Cid.

    Alphonse humilié, laisse éclater sa rancune contre le Cid qu'il décide d'exiler, puis il se ravise et l'amour de Chimène et Rodrigue triomphe de toutes ces péripéties.

    Entre 1846 et 1859, naissent une série d'oeuvres consacrées aux filles du Cid, ou plus exactement à leur premier mariage avec les Infants de Carrión, dans lesquelles Chimène joue un rôle d'une certaine importance mais assez conforme à la tradition épico- lyrique. Le sujet traité est celui du libre choix de leurs époux par Elvire et Sol, qui prévaut dans Les filles du Cid et les infants de Carrión, alors que dans les filles du Cid de Trueba, Chimène intervient d'abord pour manifester sa réticence à cette union avec des courtisans peu scrupuleux, puis s'en remet avec son époux à la décision responsable du roi dans ce projet. A la fin du siècle, les auteurs espagnols reviennent au sujet des amours de Chimène et de Rodrigue, en soulignant l'exemplarité de l'épouse et de la mère. C'est le cas de deux oeuvres de Manuel Fernández y Gonzalez, intitulées le Cid de Cardeña et Le serment à Santa Gadea, datées de 1881.

    L'amour de Rodrigue pour Chimène donne l'occasion à l'auteur de brosser le portrait de cette jeune femme de 18 ans, blonde aux yeux bleus à la pupille ardente, à la peau blanche, au nez droit et fin, à la gorge délicate, à la taille svelte. Avant sa mort, le père de Chimène écrit à sa fille pour la conjurer d'épouser le Cid. Les deux époux sont présents avec leurs filles au serment de Santa Gadea. Le Cid mortellement blessé meurt dans les bras de sa femme qui se retire à San Pedro de Cardeña. Chimène va d'abord vivre avec une de ses filles en Navarre, puis avec l'autre à Barcelone. Elle revient mourir dans son fief de Gormaz.

    L'année suivante, Zorrilla fait paraître La Légende du Cid, un long poème de 19000 vers, qui débute par l'affirmation de l'amour mutuel de Chimène et de Rodrigue, sentiment bientôt contrarié par les épisodes de la mort de Don Gormaz, et de la justice demandée au roi. Après le retour triomphal du Cid, Chimène accepte le mariage avec Rodrigue et part pour Vivar mener une vie tranquille. Le serment de Santa Gadea interrompt cette existence paisible, et le Cid exilé emmène son fils Diego, qui intervient pour la première fois dans la littérature consacrée au Cid et à Chimène. Bientôt Chimène pleure sur le cadavre de son fils mort au combat et reste dans la solitude de San Pedro de Cardeña tandis que le Cid est en quête de vengeance.

    La France dans ces deux dernières décennies du 19ème siècle, consacre deux opéras au Cid et à Chimène, dont l'un reste inachevé : Le premier, daté de 1885, qui se réclame de la pièce de Corneille, intitulé Le Cid, porte la signature de Jules Massenet. Au début de la pièce, don Gormaz, qui doit être promu gouverneur du fils du roi, accepte le mariage d'amour de Chimène avec Rodrigue. Le premier obstacle à cette union est levé rapidement : L'Infante aime également Rodrigue mais ne peut prétendre à la main du Cid, qui n'est pas de sang royal. Le deuxième obstacle est l'altercation entre don Gormaz et don Diègue promu gouverneur de l'Infant.

    Rodrigue décide de venger l'honneur de son père, désarmé et raillé par son adversaire. Après la mort de don Gormaz, Chimène découvre que Rodrigue est le meurtrier de son père et diffuse la nouvelle à la cour, tandis que se succèdent un requiem chanté par un choeur et une série de ballets destinés à célébrer le printemps, où dansent des représentantes des sept provinces espagnoles.

    La cour est partagée sur la responsabilité de Rodrigue dans le meurtre de Don Gormaz : certains l'excusent, arguant qu'il a été provoqué, d'autres demandent sa mort. Un émissaire fait part de la déclaration de guerre des Maures, et Rodrigue s'engage à les combattre puis à revenir attendre le verdict du roi et de Chimène. Livrée d'abord à elle-même, la jeune femme se laisse d'abord aller au désespoir, dans un air célèbre : "Pleurez, pleurez, mes yeux", interrompu par la visite d'adieux de Rodrigue : au terme de leur duo pathétique, Chimène promet alors de pardonner à son bien-aimé s'il sauve l'Espagne. Lorsque Rodrigue revient vainqueur, le roi demande à Chimène son verdict : d'abord silencieuse, elle se précipite ensuite pour sauver son bien-aimé qui fait mine de tirer l'épée pour se tuer, et les réjouissances célèbrent leur union.