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LES AVENTURES DE DASSOUCY OU L'ODYSSÉE D'UN GOSIER - RONALD W. TOBIN






Vagabond soumis à l'errance pendant trois ans (1655-58), Dassoucy poursuit des Aventures qui nous renseignent à la fois sur ses goûts personnels et sur la façon dont on recevait au dix-septième siècle. C'est pourquoi mon intervention suivra les axes de l'hospitalité et de la gastronomie, deux des usages sociaux relationnels appartenant au champ d'étude des civilités.

    Nous savons que l'époque classique constitue un tournant dans l'histoire de l'alimentation en France, marquée par la parution en 1651 du Cuisinier François de La Varenne. Comme je l'ai démontré ailleurs à propos de Molière [1], la cuisine suscite un grand intérêt à partir du milieu du dix-septième siècle. Ce phénomène historique se fonde en grande partie sur la rupture avec les modèles italiens et sur le besoin ressenti par la société de cour de se distinguer en matière de gastronomie. Il faut aussi se rappeler la "régularisation" du savoir à une époque avide de codification dont la cuisine ne fut pas exempte [2]. Enfin, pour bien apprécier la révolution culinaire dans son contexte le plus large, on se doit de prendre en compte le courant nationaliste en France en ce qu'il finit par détourner les cuisiniers des mets sucrés et ce, souvent grâce à la présence de safran caractérisant les plats inspirés de la cuisine orientale qu'avait adoptés l'Europe médiévale et renaissante [3].

    La littérature de l'époque ne manque pas de refléter ce nouveau goût, que ce soit dans "Le repas ridicule" de Boileau, le Francion de Sorel et ses orgies paysannes, le Berger extravangant du même romancier où Montenor relate "Le banquet des dieux", ou les Contes et les Fables de La Fontaine. Et plus qu'ailleurs, dans l'oeuvre de cet ami que Dassoucy décrit de la façon suivante:
    J'ai toujours été serviteur
    De l'incomparable Molière
    Et son plus grand admirateur [4].

    Dans ses Aventures, Dassoucy ne cesse d'entretenir le lecteur de deux aspects significatifs de ses périples: la manière dont il est reçu et ses repas. En fait, son odyssée peut se résumer, en écho à La Fontaine, comme la recherche de "bon souper, bon gîte et tout le reste," à condition toutefois que ce "reste" comprenne la possibilité d'un divertissement tournant à l'addiction: le jeu. Il l'avoue lui-même: "La première chose que je fis en y estant arrivé, ce fut de demander une chambre, du vin et des cartes" (chapitre XVI, page 157). Le recours aux images alimentaires fait les délices de tout auteur burlesque car, comme l'écrit justement Jean Emelina, "S'il est un domaine de prédilection du burlesque, c'est bien le ''bas'' du corps, les fonctions digestives et sexuelles [5]". Comme pour faire entrer la fonction digestive dans leurs créations burlesques, deux des maîtres de l'art consultent le lexique de la cuisine afin de se servir des mots justes. Scarron, dans son épître ''à la Reine'', réclame ainsi sa pension :
    Pour servir votre majesté
    Je fais ce que je puis pour être bien malade.
    Je mangerai poivre et salade
    Si vous trouvez encor que j'ai trop de santé [6].

    Et dans "Le Passage de Gibraltar", Saint-Amant propose la définition suivante de la poésie héroï-comique :
    Il faut savoir mettre le sel, le poivre et l'ail à propos dans cette sauce, autrement, au lieu de chatouiller le goust et de faire apanouyr la ratte de bonne grâce aux honnestes gens, on ne touchera, ny on ne fera rire que les crocheteurs [...] Il n'appartient pas à toutes sortes de plumes de s'en mêler [7].
    Rien d'étonnant donc si la nourriture, plus que réponse à un besoin biologique, offre à Dassoucy le moyen d'exercer son talent littéraire. Le burlesque étant aussi "extravagance subie ou préméditée [8]", il est normal que Dassoucy donne une place de choix dans ses méandres-dans ses "extravagances" au sens spatial du terme-aux moments d'ingestion. Le burlesque de l'espace comprend ainsi chez Dassoucy le burlesque digestif [9].

    Inutile de s'appesantir sur ce qui paraît évident : les Aventures, qui se terminent sur une allusion à l'Odyssée d'Homère-" je partis de cette Cour, non pas pour aller en Bavière, mais pour aller dans l'antre de Cyclope..."--constituent une parodie de l'épopée signée par un maître qui a déjà composé l'un des meilleurs spécimens du genre avec Le Jugement de Pârisde 1647. Mais l'Odyssée n'est-elle pas, au fond, ce que le romancier Fielding dans Tom Jones (IX, 5) appelle "That eating poem"--ce poème où l'on ne fait que manger [10] ? Si l'on considère l'Odyssée comme le premier traité d'hospitalité, il est convenable que les Aventures de Dassoucy, comme ma propre étude, s'en inspirent [11].

    La théorie et la pratique de l'hospitalité s'inscrivent dans une double tradition de civilité--souvent de tendance politique--et de charité, suivant les préceptes du Christ. Mon analyse prend ainsi en compte les règles de l'hospitalité telles que les ont définies les anthropologues. Alain Montandon, en maître des études hospitalières, les a montrées "au travail", pour ainsi dire, dans son livre Désirs d'Hospitalité. De toute évidence intervient une loi de l'hospitalité qui provient non pas d'une déclaration divine mais d'une nécessité sociologique. Un visiteur transgresse cette loi :
    1. S'il offense l'hôte en lui manifestant de l'hostilité au lieu de l'honneur ;
    2. S'il usurpe le rôle de l'hôte comme, par exemple, en se mettant en premier lieu, en donnant des ordres aux serviteurs de l'hôte, ou en essayant de coucher avec la femme de l'hôte si celui-ci ne lui a pas cédé le droit conjugal ;
    3. Si, d'autre part, il repousse ce qui lui est offert, il endommage la relation de l'invité/visiteur. C'est surtout vrai du refus de la nourriture qui est censé créer un lien par la communion.

    En revanche, un hôte viole la loi de l'hospitalité :
    1. S'il offense son invité en lui manifestant de l'hostilité ;
    2. S'il ne protège pas son visiteur ou l'honneur de son visiteur ;
    3. S'il ne s'occupe pas convenablement de ses visiteurs, et ne s'intéresse pas à leurs besoins, car il doit se comporter de façon à ce que le visiteur lui soit reconnaissant [12]. On s'aperçoit tout de suite que la réciprocité systématique caractérise les rapports et que tout l'édifice hospitalier est construit sur l'honneur.
    Dans son autobiographie romancée, Dassoucy défend son comportement en exposant le traitement qu'il a reçu des autres : sa gratitude envers les bons amphitryons et son martyre aux mains des méchants. Plusieurs de ses chapitres sont sous-titrés "comment il fut traité". L'hospitalité sert donc de fil conducteur à la narration.

    L'honneur constitue donc une obligation et un critère essentiels. Mais d'autres considérations viennent s'y ajouter au cours des Aventures, tels que l'espace, l'échange, le pouvoir, le statut et la dépense. Comme nous le signale François Ravez dans un bel article sur Saint-Simon :
    Maître des lieux, le Roi est maître de sa noblesse. Héberger donne un pouvoir. Plus encore : le logement est instrument d'obéissance, et l'invité, grand ou petit seigneur, est à la merci de son hôte royal. En même temps, chaque invité devenant invitant, l'hospitalité crée une véritable cascade d'obligations, un réseau de relations d'amitié ou d'intérêt qui unit et partage la cour, sans parler de l'aspect culinaire, festif, spirituel (au sens non-religieux), politique et sentimental de ces échanges quotidiens. [...] [13]".
    Si l'on se souvient qu'en 1639 Saint-Simon le fait entendre jouer par Louis XIII et qu'il faisait rire le jeune Louis XIV de ses bons mots, nous voyons que Dassoucy savait se mettre à l'aise avec les grands.

    Pourtant, ce serait plutôt dans la simplicité de la nature que Dassoucy prétend trouver l'idéal de l'hospitalité. Très tôt dans ses Aventures, en fait dans les chapitres IV à VI auxquels notre hôte Dominique Bertrand a consacré des pages d'une grande finesse [14], Dassoucy distingue entre les bienfaits de la vie champêtre traversée à pied et les contraintes d'un séjour "civilisé". Il commence par entonner un véritable hymne à l'ingestion. Après avoir passé la nuit à la belle étoile, il descend dans une hostellerie modeste puis proclame :
     C'est dans ce joyeux temple de Cérès et de Bacchus que, moyennant leur secours, réparant les esprits qu'en moy le travail du chemin avoit dissipéz, chaque verre de vin que j'avallois me sembloit du nectar, et chaque morceau que je dévorois me paraissoit de l'ambroisie. (pp. 33-34)

    Bientôt, traversant La Bourgogne, il est invité chez un marquis dont la femme embrasse la joue non seulement de Dassoucy mais aussi des pages ! Ensuite s'opère un renversement radical lorsque l'invité, de classe inférieure à celle de l'hôte, est placé à la tête de la table et ses pages sont servis par d'autres pages "bien plus honnêtes gens qu'eux. C'est ainsi que les véritables grands ont accoustumé d'honnorer la vertu dans la pauvreté des Muses" (48). L'hospitalité de son hôte donne l'occasion à Dassoucy de faire l'éloge dithyrambique du maître de la maison :
    Je ne sçaurois exprimer icy ni les bontez qu'il eut pour moy ni, parmy tant de civilité, les graces qu'il fit à mon Pauvre Parnasse [...] Durant tout ce temps que je fus dans ce Palais enchanté, comme la dame étoit nouvellement mariée, je ne fis que des festins et que des nopces, et je peux dire,
    Qu'à cette table bien garnie,
    Dans un large fauteüil assis,
     J'y beuvois non la malvoisie,
    Ni tous ces chiens de vins proscrits,
    Ni le muscat que Dieu maudie,
    Mais du Baume le plus exquis ;
    Et c'étoit dans ce Paradis
    Où, quoy qu'on chante et que l'on die
    Des merveilles de l'ambroisie,
    La caille avecque la perdrix,
    Qui n'étoit pas assez hardie
    D'y venir sans la compagnie
    Des hortolans les plus polis,
    Me paraissoit assez jolis,
    Et les perdreaux très-bien rostis,
    Qui venoient toujours six à six,
    Estoient fort à ma fantaisie,
    Et me semblait de très beaux fils. (pp. 49-50)
    Caille, perdrix, perdreaux et surtout ortolans comptant parmi les plus chères des volailles, le banquet ne manque pas d'épater l'invité. Toutefois, comme pour prouver le précepte que trop d'hospitalité nuit [15], Dassoucy se lasse de son "honnête captivité" . L'incipit du chapitre V, aux accents lafontainiens, le montre clairement.

    Mais, comme Dieu qui a fait de galans hommes à un si beau tour, ne m'a pas tourné comme les autres, qui, pour la pluspart sont plus amys des bons morceaux que de leur liberté, moy qui suis plus amy de la liberté que des bons morceaux et que de la bonne chere, parmy ces continuels festins, n'ayant pas presque loisir de respirer, je m'ennuyois d'une si longue sequence de bons repas ; quoy que les viandes fussent exquises, et qu'il ne manquast rien à l'excellence de leurs sauces, je les trouvois insipides, pour ce qu'il me manquoit cette sauce des sauces qui se nomme l'appetit. (pp. 50-51).

    Dassoucy regrette d'avoir à se soumettre aux abus de la civilité traditionnelle pratiquée à la table des grands. Il préfère une épaule de mouton et un gigot à tous les fins mets des grands, comme une perdrix rôtie :
    Gigot, dont mon ame est ravie,
    Je te suivray toute ma vie,
    Et t'aimerai jusqu'au tombeau. (p. 55).

    Dassoucy boucle le cercle des leçons sur l'hospitalité lorsqu'il rencontre "un céleste bûcheron" qui, ayant retrouvé la bourse perdue du musicien, lui souffle à l'oreille, " Va, mon amy, en la garde de Dieu, je n'ay pas besoin de tes dons" (68). Dassoucy, quant à lui, sera plus obligé envers ce pauvre qu'envers le marquis qu'il vient de quitter parce que l'échange avec le pauvre ne sera jamais réciproque : Dassoucy sera toujours débiteur. Cet exemple, étendu sur trois chapitres, de ce que Dominique Bertrand qualifie d' "hospitalité pervertie et utopie naturelle [16]" lance les Aventures à la recherche de l'hospitalité sous toutes ses formes et ses critères.

    Si l'on cherchait à comparer ces premiers chapitres avec d'autres où Dassoucy tient à proposer des situations hospitalières exemplaires, on passerait tout de suite à deux moments saillants : le chapitre XV de l'édition Colombey des Aventures et le premier chapitre des Aventures d'Italie. Le premier exemple constitue le moment où, arrivant à Avignon, "il y rencontre M. de Candale et M. de Mondevergues : comme il en fut traité" (p. 149). Ayant été attaqué, il est sauvé par M. de Mondevergues qui est la "Providence mesme en personne". Cet aristocrate "disoit qu'il y avoit plus de plaisir à joüer qu'à manger [et] ne vouloit pas que son argent me servist à manger, et disoit qu'on estoit obligé de me donner à manger par tout le monde" (p. 150). Si M. de Mondevergues satisfait ce profond besoin de jouer sur lequel Dassoucy ne jette pas le voile dans le récit de ces périples, il y a quelque chose de remarquable dans la perspective hospitalière du noble, car il professe allégeance à la vieille notion de l'hospitalité, qui repose sur des valeurs chrétiennes, et qui exige que les fortunés soient obligés d'héberger et de nourrir les pèlerins. Cette vision des rapports entre économie et morale disparaîtra au cours du dix-septième siècle ; Dassoucy apparaît comme témoin de la transition d'un code à l'autre.

    La deuxième occasion qui permet à Dassoucy de louer l'hospitalité exemplaire de son hôte a lieu lorsque, dans le premier chapitre des Aventures d'Italie, Le Chevalier Pol (Paul de Saumur) m vint dénicher de mon Hostellerie, pour me faire loger dans sa Vigne ; c'est ainsi qu'on appelle une petite maison de plaisance qu'il a fait bâtir à vingt pas de la porte de Toulon [...] cét Héros maritime me festina durant huit jours, non pas comme un Chevalier de Malte, ny comme le Prince des Corsaires, mais comme le dieu des ondes et le Monarque de toutes les mers. Je ne vis tant de chasse, ny tant de poisson, plus de generosité, plus honnesteté, ny plus de franchise. Ma chambre répondoit sur ce beau jardin et des fenestres, sans bouger de mon lict, je pouvois parcourir des yeux toute la mer, et contempler les Vaisseaux. [...] (p. 214).

    La générosité hospitalière a pouvoir de métamorphose en ce qu'elle transforme le pauvre musicien en personnage mythologique ("le dieu des ondes"). Cette transformation en comédien pour le rôle qu'il jouera chez le Chevalier est achevée par un autre élément de la réception offerte par le Chevalier Pol : le don de vêtements splendides, surtout "une casaque [...] toute dorée comme un Calice, et [un] pourpoint de toile d'argent". Voilà donc Dassoucy en héros de ses propres aventures.

    Afin de mettre le visiteur complètement à son aise, le Chevalier lui donne de l'argent parce qu'il "sçavoit qu'aprés le son du Luth, il n'est point qui me charme tant que celuy de trois Des dans un cornet" (p. 215). L'amphitryon idéal se distingue par l'attention qu'il prête non seulement à tous les besoins mais à tous les désirs de Dassoucy. Notons néanmoins que les origines de son hôte sont loin d'être aristocratiques.

    Pourtant, Dassoucy quitte un paradis pour en chercher un meilleur chez leurs Altesses Royales et tombe inéluctablement du jardin édénique lorsque, traversant la basse Provence, il est détroussé dans un bois. Mais avant cette mésaventure, comme si l'exemple du Chevalier Pol l'avait inspiré, il manifeste un esprit de générosité envers ses serviteurs et ses chevaux, à qui il fait donner "double avoine", s'éloignant ainsi de la pratique de l'Avare de Molière qui avait l'habitude de voler l'avoine à ces chevaux toutes les nuits.

    C'est justement après avoir quitté l'hostellerie qu'il est obligé de dîner chez des moines dont le divertissement musical lui pose un grand dilemme, comme à tout invité : comment ne pas offenser son amphitryon en critiquant le mauvais divertissement (musical) qui lui est proposé? On sait que, depuis l'Odyssée, la musique ne fait que renforcer le plaisir d'un repas. Homère le dit explicitement vers le début de son épopée : "Quand on eut satisfait la soif et l'appétit, le coeur des prétendants n'eut plus d'autre désir que le chant et la danse, ces atours du festin [17]. " Entre la poire et le fromage, on emporte les assiettes et les plats et Dassoucy se trouve "posté justement au milieu de deux autres Chantres, qui crioient au meurtre, quoy qu'on ne leur fist aucun mal : celui qui estoit destiné pour me rompre le cartillage de l'oreille droite, c'estoit une Taille qui crioit chantant un Crucificus, comme si luy-même eut esté attaché à l'arbre de la Croix " (p. 218). Il décide de garder un silence prudent, car la cacophonie finit par être compensée par une des qualités qu'il admire le plus : "la bonne volonté" (p. 219) de ses hôtes.

    Au cours de quatre pages des Aventures d'Italie, Dassoucy cite deux cas d'une hospitalité remarquable offerte d'abord par Le Chevalier Pol et ensuite par les moines, c'est-à-dire par des gens de classe inférieure à celle des personnages haut placés qu'il a souvent fréquentés. Plus soucieux de la qualité du coeur de ses hôtes que de leur rang, Dassoucy se contente de distinguer entre bons et mauvais amphitryons.

    Chose tout aussi intéressante, Dassoucy se sent à l'aise partout, dans tous les coins géographiques et chez des gens de souches variées. Bien que la symétrie qui devrait idéalement caractériser les rapports entre visiteur et hôte n'existe pas dans les récits de Dassoucy, l'auteur n'éprouve aucune disgrâce. Il ne s'accuse jamais de parasitisme puisqu'il fait confiance vraisemblablement à la tradition hospitalière et au privilège de promouvoir les droits de l'art. Il accepte son rôle de jongleur, d'arrangeur non pas de syllabes, comme le disait Malherbe, mais de notes.

    Il va sans dire que tous ses séjours ne se passent pas dans les meilleures conditions. " [L]e Violon de son Altesse royale" l'ayant triché outrageusement dans un jeu de cartes, il exprime vivement son outrage :
    Pour moy, je me allay si scandalisé de la barbarie de ce faux amy, que je ne pus fermer l'oeil toute la nuit. [...] Car cet homme ne joüoit point avec moy comme un autre, qui auroit eu quelque modération en gagnant l'argent à son amy, mais comme un Lestrigon [18] plus affammé de mon sang que de mon argent, avec une voix menaçante et un visage toujours enflammé de fureur. (pp. 320-21)
    Pour Dassoucy, la mauvaise hospitalité se peint comme une gueule dévorante tandis que la bonne se propose comme une réception chaleureuse dans un cadre réconfortant.

    Dassoucy s'avère sensible à l'espace hospitalier. Le chapitre IV est intitulé, "Comme Dassoucy alla voir le prince de Morgues. La description de son palais, et comme il y fut traité ". Par civilité, Dassoucy rend visite au prince de Morgues qui lui fait voir son palais. Cette tour de l'espace architectural qui est le cadre de l'hospitalité se répète au cours des Aventures à tel point que nous devrions en conclure que c'est un élément sinon essentiel du moins important du geste hospitalier [19]. François Ravez en élucide la raison : "Recevoir tient [...] du cérémonial culinaire : ''donner à manger '', c'est donner à voir la richesse, le raffinement et, somme toute, le pouvoir. Car l'ennemi de l'aristocrate, c'est l'économie [20]". La visite à la maison occupe une place si significative dans le récit de la civilité des hôtes que Dassoucy se laisse tenter à en composer une parodie lorsqu'il décrit sa prison à Montpellier (chapitre XIII). Il est convoqué chez un juge. Trois conseillers l'amènent : "Pour moy qui les suivoit, je crus que comme à un étranger, ils estoient deputez pour me faire voir la rareté du lieu, et je ne fus pas trompé, car on me fit descendre dans un lieu aussi rare pour son obscurité que pour sa puanteur" (p. 140).

    Il trouve à côté de lui des prisonniers maltraités qui deviennent, en quelque sorte, de la famille pour lui : "Mais à la fin, comme je commençois à estre de la maison et à m'apprivoiser, je pris la hardiesse de m'approcher d'eux pour leur demander ce qu'ils avoient fait pour estre si maltraittez " (140). Il est jugé innocent grâce à la pitié des juges mais avant d'être libéré, il reçoit la visite de " quelqu'un de la compagnie joyeuse de ces beaux esprits de Montpellier, qui, pour entendre Pierrotin, me faisoient des repas de Luculles [21]" (p. 140).

    Dans ce chapitre, l'expérience de Dassoucy en tant que visiteur lui offre peu de critères sûrs pour se prononcer sur la qualité de l'hospitalité. D'abord emmené comme prisonnier, il est ensuite reçu comme un invité à qui on fait faire le tour de la maison. Puis il s'aperçoit que d'autres "invités", pour employer un euphémisme, ont été mal traités. Mais pendant tout le temps qu'il est retenu dans le palais, il est régalé. Dassoucy n'est donc jamais certain des bases de l'hospitalité pratiquée dans cet endroit ; c'est-à-dire qu'il ne sait pour quelle raison on respecte certains invités et pas d'autres. Il éprouve l'ambiguïté de l'hospitalité car, bien que tout prisonnier se trouve dans une position d'infériorité par rapport à la loi et aux juges, Dassoucy ne saisit pas les critères qui permettent aux autorités de faire des distinctions. Néanmoins, il est clair que, si le tour de la maison offre à l'hôte l'occasion d'ébahir par ses ressources pécuniaires, il sert également à rendre le visiteur conscient du déséquilibre dans le système de l'échange qui sous-tend tout code de la réception.

    Il se peut que, dans l'incident à Montpellier, la visibilité de Dassoucy ait contribué à son élargissement puisque ses voyages lui ont accordé le droit de servir de porteur de culture d'un endroit à l'autre. Il repaie ses hôtes par la musique, par l'usage donc des mains et de la bouche qui sont indispensables aussi à la cuisine. On pourrait même avancer que les Aventures furent écrites sous le signe de cette activité qui fait partie intégrante de la civilité, la gastronomie. Après tout, accepter de boire et de manger ensemble marque, commme le dit Alain Montandon dans Le livre de l'hospitalité, "la naissance de la communauté [22]".

    Ce qui frappe à la lecture culinaire des Aventures, c'est que Dassoucy n'entre pas dans les détails des vrais repas, comme le fait Molière dans Le Bourgeois gentilhomme et surtout dans l'Avare où, dans l'édition de 1682, il nous offre tout un menu qui ferait honneur à La Varenne dont il s'est d'ailleurs inspiré [23]. S'il s'exprime le plus souvent dans le véhicule traditionnel des récits gastronomiques, la narration, Dassoucy n'est pas un fin observateur de la res gastronomica. Il ne serait jamais historien ; au contraire, comme l'a démontré Dominique Bertrand, "Dassoucy porte à sa limite extrême une ambiguïté propre à l'écriture des mémoires de la fin du XVIIe siècle, laissant sur leur faim les lecteurs curieux de la vie des cours européennes du temps [24]". Un bon exemple de cette inattention se présente lorsqu'il s'agit des "repas de Luculles" tant vantés par Pierrotin : aussi savoureux soient-ils, Dassoucy n'en cite aucun ingrédient. Peut-être que la formule que l'on découvre dans les Pensées sur le Saint-Office résume le mieux le recours banal de Dassoucy à des superlatifs, en matière de cuisine : "après avoir repû du plus beau et du meilleur qui s'y trouve" (Saint Office, p. e 414).

    On pourrait objecter que les Aventures sont scandées par des passages mémorables concernant la cuisine. Mais à y regarder de près, on s'aperçoit que l'auteur ne s'appesantit ni sur la préparation ni sur la présentation ni sur le goût du met ; c'est plutôt son appétit littéraire qui s'excite dans de tels moments. Il est en fait doté d'une imagination fiévreuse qui le sert bien, dans ses envolées burlesques. La célèbre page sur l'omelette consommée à Marseille fournit à Dassoucy non pas l'occasion de faire monter l'eau à la bouche de ses lecteurs mais encore une opportunité de se plaindre, sur le mode burlesque, des us et coutumes des Marseillais qui traitaient mal, de manière systématique, les Français. Dassoucy arrive dans une "fort bonne hostellerie" où tout le monde avait déjà soupé  :
    cela n'empescha pas pourtant que de quatre oeufs couvez qu'on y trouva de reste avec un peu de huile de lampe, on ne me fist une très-excellente omelette Florentine, dont on me fit payer bien cherement la façon : car, quoy que de peur d'estre accusé de gourmandise, je me fusse abstenu de manger d'un si friant morceau, on ne laissa pas [...] d'exiger tyranniquement quatre testons pour mon souper. Pour moi qui n'avait jamais acheté les oeufs plus d'un sol la pièce, je demanday si on avoit mis de l'ambre dans cette omelette pour la mettre à un si haut prix. On me dit que non, mais qu'il falloit quatre francs pour mon souper. Je luy demanday encore si les renards avoient mangé toutes les poules du pays, pour vendre les oeufs plus que les poules, et luy me repondit encore que non, mais qu'il falloit quatre francs pour mon souper. (pp. 170-71).

    Une autre occasion qui permet à Dassoucy de manifester sa mentalité culinaire en littérature a lieu lorsque l'aveugle Savoyard et le pédant Triboulet se disputent une épaule de mouton et se servent de l'épaule et d'un gigot comme armes dans un combat auquel Dassoucy accorde le même prestige que celui qui opposa Achille et Hector. Pour mieux renforcer le fond culinaire de ce mano a mano épique, il ordonne la bataille de sorte que l'on se focalise d'abord sur les armes nutritifs (l'épaule et le gigot), puis sur les ustensiles : "ils briserent tous les pots, reverserent toutes les broches et culbuterent toutes les marmites" (93). Ensuite, Dassoucy met la Bible au service de sa veine burlesque lorsqu'il écrit qu'il "s'ensuivit un si grand deluge de broüet, de sauces, et de bouillon, que la cuisine en fut incontinent toute inondée" (p. 93).