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EN SOUVENIR DES ANNÉES LOINTAINES - FRANCINE DE MARTINOIR






À Jacqueline, en souvenir des années lointaines

    Il y a quelques mois, je suis retournée tout en haut du Cours Julien, sur le plateau qu'on appelait jadis "le Département" et, à grand peine, en expliquant aux concierges que j'avais été élève du lycée bien des années plus tôt, j'ai obtenu la permission d'entrer un moment dans la Cour des Khâgnes. Jadis, - mais c'était sous quelle dynastie des pharaons ? - il était possible d'entrer et de sortir librement de notre bon vieux lycée Thiers. Ce jour-là, je ne me suis pas attardée, un instant m'avait suffi pour mesurer le temps écoulé, les élèves que j'aperçus ne ressemblaient évidemment pas à ceux d'autrefois, ils avaient l'air assuré, vaguement conquérant des jeunes d'aujourd'hui, et pourtant, sur leur visage, je lus cette expression puérile et démunie de vague sauvagerie qui est souvent celle des adolescents actuels et que seule la familiarité avec la véritable recherche intellectuelle pourrait effacer. Bien sûr je traquais des fantômes, ceux de mes lointaines années de Khâgne.

    Quand j'entrai en Hypokhâgne, Roger Duchêne était le "Sekh" de la Khâgne, je ne sais comment il faut écrire ce mot, un mot de la tribu, une tribu aujourd'hui oubliée, un de ces termes que nous allions apprendre très vite, et dont la constellation fondait la mythologie de ces classes. C'étaient de belles journées d'octobre 1950. L'année scolaire, en ce temps-là, commençait un peu plus tard que maintenant, l'été s'attardait sur la Provence, je découvrais en même temps l'immersion dans le travail intensif, la fréquentation assidue des grands textes ou des événements du passé, restitués au fil des cours et des heures, et aussi les jeux avec cette culture visitée au quotidien, car à la fin de ces premiers cours, se déroulait le bizutage, mais bien différent de ce que ce terme sous-entend aujourd'hui. Oui, les khâgneux venaient nous enseigner, à nous, bizuts assez godiches, la distance, l'ironie, l'art de vivre de manière ludique avec ces mêmes textes, et aussi cette mythologie "khâgnale", puisque, dans le fond, une vie collective d'un an, ou deux, ou trois ne peut se construire sans des mythes communs. Roger Duchêne nous présenta les "Puissances" - de la Khâgne, la "Princesse Tala", censée s'occuper des catholiques, la "Princesse Totem" qui s'occupait des protestants, le Préfet des Moeurs, le Satire Officiel, etc. divinités qui avaient réussi ce à quoi nous aspirions, passer dans la classe d'à côté, la Khâgne. Avec ce petit Panthéon, il dirigea les rites de passage, divertissements bien innocents, fondés sur des devinettes, des contrepèteries, des plaisanteries littéraires, - rien à voir avec la brutalité et la vulgarité des pratiques de certaines grandes écoles ou "prépas". Car nous n'étions pas des "prépas", mais des hypokhâgneux, dédaignant ou affectant de dédaigner les autres classes préparatoires,de futurs khâgneux, du moins l'espérions-nous, bien conscients de la tradition que nous devions assimiler et maintenir. Roger Duchêne nous apprit les chants de la Khâgne : d'abord, sur l'air des Trompettes d'Aïda, "Vara tibi Khâgna", puis sur l'air de la Paimpolaise, "Quand nous sortirons de l'Ecole / Nous serons bien considérés" et il nous engageait à laisser un long temps d'arrêt entre la première et la seconde syllabe de "considérés", ou encore :
    A Sèvres l'autre jour le maître Louis Lavelle
    Vit la cacique d'agreg et la trouva si belle
    Qu'il dit à ses tapirs : "Mon système était vieux
    L'Être, c'était pas mal, l'Avoir c'eût été mieux".

    Ces moments où Roger Duchêne et les autres khâgneux entraient dans notre vieille salle de classe sont pour moi inoubliables, parce qu'il savait mêler érudition, malice, travail, jubilation. Je me souviens des phrases qu'il citait et que des professeurs avaient malencontreusement prononcées, comme par exemple "Tous les Girondins entrèrent dans la combinaison de Madame Roland", ou encore "Frédéric II et Catherine II firent pression sur le Divan et la Sublime Porte céda". Et à la fin de ces rites d'initiation, une fête rassembla les deux classes avec la traversée nocturne en ferry-boat du Vieux- Port illuminé.

    Notre salle de classe, aménagée avec des gradins, était vieille et sale - il paraît qu'on l'a repeinte depuis lors - mais cela nous laissait indifférents, les murs étaient couverts de graffiti, désignant des musiciens, des poètes, des écrivains, car nos idoles appartenaient au monde de la créativité. Les bizutages qui nous plongeaient autant que les heures de travail dans ce bain de culture, nous apprenaient, en même temps que l'intimité avec les textes, une forme d'irrespect, inséparable de la recherche intellectuelle. La cour des Khâgnes aussi avait un air un peu délabré, avec des arcades roses où la peinture était écaillée. Vestige de l'époque où les murs abritaient le couvent des Bernardines, elle semblait ouvrir sur une petite Académie platonicienne, amusante, protectrice, nous rêvions d'entrer à l'Ecole, je ne suis pas certaine que nous rêvions d'avoir un jour les premières places dans la Cité, ou même de nous y faire une place.

    De Roger Duchêne, nous savions qu'il était originaire de Port-de-Bouc, qu'il était très fort et méritait d'"intégrer". Qu'il était catholique. En ce temps - là, entre nous, le communautarisme n'existait pas. Ni le racisme. Mais nous raffolions des débats d'idées. Catholiques et protestants discutaient de vrais problèmes théologiques, car notre aumônier, le père Combaluzier, "Balu", qui,à cette époque, semblait provocateur, suscitait entre nous des discussions passionnées. Duchêne sut toujours maintenir la paix entre les tenants du catholicisme social et les partisans du traditionalisme. En ce temps-là, le parti communiste, avait le vent en poupe. Les atrocités du régime soviétique étaient connues, pas encore reconnues de tous, et les communistes possédaient l'aura du "Parti des Fusillés". Il fallait pas mal de discernement pour ne pas être séduit par leur discours, d'autant plus que plusieurs de nos professeurs étaient marxistes, nous assénant souvent des réflexions de Plekhanov et de Lukacs. Et des khâgneux comme Duchêne eurent ce discernement. Durant les heures de bizutage, ou au fil de conversations, en mettant en perspective un enseignement un peu trop orienté parfois, il sut nous faire comprendre que la khâgne, c'était le contraire du discours unique. Il est vrai que les hypokhâgneux de ce temps-là arrivaient de leurs petits lycées provençaux avec la plupart du temps un bagage intellectuel assez imposant et sans doute pour nos professeurs furent-ils souvent redoutables. Il y avait dans l'année scolaire un moment où les maîtres craignaient particulièrement l'esprit corrosif de leurs élèves, c'était celui de la Revue, en forme de canular, à la Fête de Khâgne. Cette année-là, ce fut Roger Duchêne qui l'organisa. Je me souviens justement d'une phrase, pastiche parodique d'un couplet de Maurice Donnay :
    "Il était laid laid maigrelet
    Ayant sucé le maigre lait
    D'une nourrice pessimiste
    Et c'était un nourrisson triste".

    Et tristes, nous ne l'étions pas en ces années-là. Nous n'avions pas les distractions des étudiants actuels, la plupart d'entre nous n'étaient pas riches, mais jamais, me semble-t-il, les plus fortunés ne firent sentir les différences de classes sociales. Le mépris, mes camarades le réservaient aux fausses gloires de l'époque. Peu sensibles aux modes et aux divers snobismes, ils étaient alors sans pitié parce que leur capacité de jugement les armait contre la médiocrité. Il m'est arrivé souvent, ces dernières années, d'imaginer le sort qu'ils auraient réservé à ceux que la marchandisation de la pensée propulse aujourd'hui au premier plan, il me semble entendre ce qu'ils auraient dit d'un Onfray par exemple. Personne ne savait bien sûr que Roger Duchêne serait un jour un très grand dix-septiémiste. Mais on pouvait pressentir qu'il serait un érudit et un écrivain.

    Il me semble le revoir à la rentrée de janvier 1951. Il entra dans notre classe et nous dit : "Bizuts, je vous présente mes voeux. Et mon premier voeu, c'est que vous deveniez intelligents". Je le revois aussi en mai ou juin de la même année. Nous étions tous partis passer ce qu'on appelait alors Propédeutique à la Faculté des Lettres d'Aix. Les khâgneux, ou du moins certains, étaient du voyage pour des certificats de licence. Je me rappelle la montée, rue Gaston de Saporta, les deux classes mêlées en un joyeux monôme. En tête du groupe, Roger Duchêne criait "Les cocus aux balcons" et toutes les fenêtres s'ouvraient, des têtes apparaissaient.

    Je ne devais le revoir que sur l'écran de la télévision, des années plus tard. J'avais bien sûr appris ses fiançailles et son mariage avec Jacqueline Cayol. Jacqueline avait été bizute en même temps que moi. Nous avions tout de suite éprouvé de l'amitié l'une pour l'autre, d'autant plus que sa mère, née Marguerite Lézian, était une amie d'enfance de la mienne. Et ce mariage m'avait fait un grand plaisir, je devinais que ce serait une réussite. L'avenir ne m'a pas détrompée. Le jour où je vis Roger Duchêne à une émission littéraire, j'admirai la façon élégante avec laquelle il déjouait les pièges de l'interview où on lui demandait de parler de la sexualité de madame de Sévigné. J'avais lu évidemment ses ouvrages, et j'ai toujours pensé que personne n'était jamais parvenu aussi bien que lui à restituer le quotidien des femmes du Grand Siècle, parce qu'il savait éviter les écueils de la "bio" à l'américaine et proposer un vrai regard. Je songe aussi à son essai sur Les Provinciales de Pascal, qui a certainement ses racines dans les années du lycée Thiers, dans la fréquentation des textes que de nos jours on laisse de côté et qui paraissent aux étudiants d'aujourd'hui écrits dans une langue étrangère. Madame de Sévigné faisait partie de la vie de Roger Duchêne, je me souviens de sa façon de me répondre comme s'il s'agissait d'une de ses parentes : "Oui, l'église Saint-Paul était bien sa paroisse" à la question que je lui posai sur la marquise en 1984 à la Fête de la Rose, à Marseille. J'avais avec joie retrouvé Jacqueline et lui, ils m'avaient invitée dans leur appartement de la rue Abbé de l'Epée. Et puis je les revis, toujours avec la même joie, chez eux encore, à Saint-Cannat, dans leur merveilleuse maison de campagne. Ils me parlèrent à nouveau de madame de Sévigné, et plus particulièrement de sa petite-fille, madame de Simiane, que Jacqueline, qui était partie sur les traces de Madame de Grignan, appelait familièrement Pauline. La Provence de 1989 rejoignait alors celle des siècles passés, avec des ombres que ce couple exemplaire savait retenir auprès d'eux.

    Francine de Martinoir