Mardi 29 septembre 2009

François de Grignan à Ventabren


    Messieurs les Présidents, mes chers confrères, Mesdames et Messieurs les membres du Jury, Mesdames et Messieurs les membres de l'association culturelle provençale de Ventabren, Mesdames et Messieurs.
    Je suis très touchée de recevoir ce 49ème Grand Prix littéraire de Provence, et de succéder ainsi à tant de personnages éminents qui en ont été honorés. C'est pourquoi je veux adresser à l'association culturelle provençale de Ventabren en pays d'Aix, à son président d'honneur Maître Gaston Gasparri, à son président M. Gérald Duron et au président du jury, M. le professeur Jean Chélini, mes remerciements les plus chaleureux.
    Je suis d'autant plus émue que, comme on vous le rappelait, le Professeur Roger Duchêne reçut ce Prix en 1983 ici même, à Ventabren, dans ce terroir provençal que mon mari et moi-même, attachés à Saint-Cannat pendant quarante ans, connaissions et aimions beaucoup. De cette fidélité à sa mémoire, je vous remercie aussi de tout coeur. Que ce Prix me soit attribué à l'occasion de mon dernier livre sur le comte de Grignan me réjouit particulièrement parce que c'est lui, François Adhémar de Monteil de Grignan, que de cette façon vous couronnez. Il le mérite car la Provence lui est indissolublement liée. Il est né au château de Grignan en 1632 et il est mort à 84 ans tout près d'ici, au relais de Saint-Pons, peu après être descendu de cheval, lors de la halte qu'il faisait depuis Aix où il avait présidé l'assemblée des députés avant de se rendre à Marseille. Il le mérite car pendant toutes ces années, lui, le lieutenant général faisant fonction de gouverneur, il a servi inlassablement la Provence.
    Grâce à quantité de documents, correspondances privées ou officielles, actes notariés, mémoires, gazettes du temps, on peut le suivre courant des Alpes aux côtes méditerranéennes, acceptant de vivre loin de la cour, loin de Louis XIV, son maître bien-aimé, pour assurer comme unique représentant du roi toutes les fonctions, administratives, religieuses, financières, militaires, luttant contre l'ennemi savoyard, tenant tête aux cabales de l'hôtel de ville d'Aix, « cette caverne de larrons » je cite, gardant la Provence solidement ancrée dans le royaume de France. Il est partout, à Orange où il assiège militairement la citadelle occupée par les protestants, à Avignon où il remplace un temps le vice-légat du pape, au siège de Nice, à celui de Toulon, à Marseille où il surveille l'embarquement des troupes qui vont lutter contre les Anglais ou les Hollandais, à Lambesc où, malgré des luttes âpres avec l'assemblée, il fait voter les énormes impôts voulus par le roi, et où il a la joie de voir en 1671 tous les députés tenir sur les fonts baptismaux de l'église de Lambesc son fils nouveau-né, baptisé en cet honneur Louis-Provence.
    Dans son magnifique château où il collectionne les tableaux prestigieux et les oeuvres d'art, il a plaisir à recevoir fastueusement et à ses frais les hôtes de passage, à répercuter aussi dans sa province la gloire du monarque. Par exemple pour célébrer la victoire de Louis XIV à Maestricht à laquelle, retenu par ses fonctions, il n'a pu participer, il offre à Grignan une fête, comme il les aime, avec feu d'artifice, concert, chants des choristes de sa collégiale et tirs de canons, si splendide que la Gazette de France s'en fait l'écho. Bref, comme le dit Saint-Simon, il se ruine à commander sa province. Mais peu de jours avant sa mort, il a la joie de recevoir du roi une lettre manuscrite -ce n'est pas si fréquent- qui le félicite de ses succès tant à l'intérieur que contre les ennemis du royaume. Et puis si le prix que vous décernez aujourd'hui est un prix littéraire, François de Grignan le mérite également. Sa correspondance administrative avec Colbert et les successeurs du ministre, très peu connue du grand public, mais que nous avons pu consulter, Roger Duchêne et moi-même, montre sa grande maîtrise de la langue française, la façon précise et rapide avec laquelle il fait état de ses actions, son habileté rhétorique à demander telle ou telle faveur royale, mais aussi sa verve quand il menace de démissionner si on l'empêche de mener sa tâche à sa guise.
    Sa tâche, en l'occurrence faire rentrer les impôts des Provençaux dans les caisses royales. Son style, sa culture, son plaisir à goûter la poésie et la musique, à chanter, François de Grignan n'a qu'une vingtaine d'années quand les habitués de l'hôtel de Rambouillet, ce temple parisien du bon goût et de la belle littérature, les découvrent et les apprécient. La marquise de Rambouillet, la maîtresse de maison, certes, dont il épouse une des filles, mais aussi ses invités. Parmi eux Mme de Sévigné, une jeune et séduisante veuve qui n'a que six ans de plus que le comte, et qui apprécie la galanterie et les belles manières du jeune homme. Elle le surnomme le Matou à cause de la touffe ébouriffée de ses cheveux qui le fait, paraît-il, ressembler à un chat, à cause aussi de son penchant connu pour les jolies femmes -le sobriquet repris par les chansonniers du temps lui restera jusque dans son extrême vieillesse. Pourtant quand il rencontre la marquise de Sévigné, il ne se doute pas qu'elle deviendra quatorze ans plus tard sa troisième belle-mère, et qu'il emmènera sa fille, Françoise de Sévigné, la plus jolie fille de France, dit-on, vivre en Provence.
    Cela contraindra la mère et la fille à de difficiles séparations, mais, grâce à la position du comte, cela donnera à la marquise la possibilité de découvrir en visiteuse cette contrée, à l'époque si éloignée de la cour, de se rendre à Grignan bien entendu, puis, souvent en compagnie de son gendre, à Aix, à Marseille chez les notables de la ville, à la Sainte-Baume, aux bords de la Durance, chez le marquis de Marignane, chez Mlle des Pennes ou Mme du Canet. Une année à Lambesc pendant la messe de minuit elle a même l'occasion d'entendre chanter des Noëls provençaux. Découvertes gratifiantes car la belle-mère de l'unique représentant du roi en Provence est reçue partout avec le plus grand respect et les attentions les plus flatteuses. Découvertes enrichissantes aussi qui toutes nourrissent intellectuellement la fameuse correspondance sévignéenne.
    Littérature toujours ! Si le bonheur de François de Grignan à gouverner en Provence a imposé à Mme de Sévigné de vivre loin de sa fille bien-aimée, n'oublions pas que cette douloureuse séparation est à la source des lettres incomparables de la divine marquise à Françoise, que Grignan a aimé leur vivacité et leur esprit, qu'il les a appréciées à leur juste valeur, et qu'il a permis qu'elles fussent conservées. Quand en 1696 la marquise s'éteint au château de Grignan, où le comte préside à son inhumation dans le choeur de la collégiale Saint-Sauveur, c'est lui, le gendre, qui écrit au président Moulceau une magnifique lettre d'éloges de la défunte, pleine de grandeur et de finesse, pleine de compréhension pour son amour maternel exacerbé et ses sentiments religieux profondément sincères. Et cette lettre suffirait à elle seule à nous faire sentir la capacité du comte à traduire sur le papier ses jugements et ses émotions.
    Ainsi pour son dévouement à notre province pendant quarante-quatre ans, pour ses qualités littéraires aussi, Moussu lou Gouvernoux comme l'appelle une fois en riant sa belle-mère, le descendant des illustres Adhémar, François de Grignan, mérite plus qu'aucun autre d'être aujourd'hui honoré par vous-mêmes et par la Provence.

    Jacqueline Duchêne