Jeudi 8 février 2007

Comme une lettre à la poste

    Communication du jeudi 8 février 2007 faite à l'Académie de Marseille par Jacqueline Duchêne
     
     "Comme une lettre à la poste", la première partie du titre de ce livre de Roger Duchêne (1) évoque une idée de facilité. Quand on dit d'un fait ou d'une théorie qu'ils passent comme une lettre à la poste, cela signifie, dans le langage courant, qu'ils sont acceptés facilement.
    Pourtant, l'expression proverbiale paraît en décalage avec la deuxième partie du titre. Il y est question des progrès de l'écriture personnelle. C'est donc que celle-ci n'est pas donnée d'emblée, facilement, qu'elle a besoin de progresser pour être admise, reconnue, pratiquée. Et beaucoup de ces progrès, le titre le mentionne encore, ont eu lieu au temps de Louis XIV. Pourquoi ? Et comment une notion qui semble évidente, - rien de plus banal que de mettre une lettre à la poste - a eu besoin de s'affirmer dans l'évolution de l'histoire littéraire ? C'est ce que démontre avec brio Roger Duchêne et  que je vais tenter de présenter devant vous.
     
    L'introduction, consacrée à l'importance du lien épistolaire, reprend la définition de Furetière dans son Dictionnaire de 1690 : "Figure, caractère ou trait de plume dont un peuple est convenu pour désigner quelque chose", "Se dit aussi d'un écrit qu'on envoie à un absent pour lui faire entendre sa pensée avec ces caractères".
    Puis elle s'attache à certaines particularités des conditions d'existence de la lettre, anciennes ou récentes
    Ainsi elle souligne que l'absence des correspondants, dont parle Furetière, est physique dans la plupart des cas, mais peut être un éloignement moral, lorsque, dans une période critique, de brouilles, par exemple, l'un des correspondants, préfère écrire d'une chambre voisine de celle de son interlocuteur, pour mieux faire entendre ses arguments.
    Elle évoque aussi le nombre, inconnu évidemment mais certainement  considérable, de lettres qui ne sont jamais envoyées pour toutes sortes de raisons,  scrupules, mauvaise honte, repentir ou négligence. Par exemple celle de J.J.Rousseau, fâché de la manière dont le comte de Lastic a reçu sa compagne Thérèse qui lui portait un pot de beurre, mais qu'une fois son indignation calmée, Jean-Jacques n'a pas osé envoyer. Celle de Proust, la plus longue et la plus précise qu'il ait jamais écrite à un médecin sur son état de santé, lettre jamais envoyée et que l'on a trouvée dans ses papiers après sa mort.
    Enfin si cette introduction ne néglige pas les moyens de communication de plus en plus rapides que réclame le lien épistolaire, pneumatique, télégramme, e-mails, texto, elle pose surtout comme essentiels les trois termes, épistolier, destinataire, contenu de la lettre, sur lesquels se fonde absolument tout rapport épistolaire.
     
    Le livre comporte deux parties, l'une de manière plus historique, nous fait comprendre le passage de la lettre dite "familière" à la lettre personnelle, et ses conditions de transmission sous Louis XIV. L'autre analyse le travail de certains épistoliers du XVIIe siècles et rapproche la lettre de certains autres genres littéraires, mémoires, théâtre, roman.
     
    Un moment capital, la découverte, au XIV siècle, par Pétrarque des lettres de Cicéron, ad familiares, en latin, certes, mais qui ne relèvent pas de la grande éloquence. Cicéron y parle à ses amis, ses familiers, et traite de sa vie privée, des événements de son temps, bref de sujets ordinaires. Le poète italien pense qu'elles sont des modèles à suivre. De fait, la vogue de ces lettres imprimées et réimprimées chaque année en Italie incite au siècle suivant les humanistes de tous pays à vouloir écrire de cette façon, à correspondre entre eux c'est possible avec le latin couramment pratiqué par tous. Ils pensent créer ainsi une sorte de République des Lettres.
    Avec l'édit de Villers-Côtterets, 1539, qui institue le français comme langue de l'administration et de la cour, avec des ouvrages comme la célèbre Défense et Illustration de la langue française de Du Bellay, avec la publication concomitante dans plusieurs pays européens de manuels en langue maternelle, apparaissent en France les nouveaux épistoliers, comme du Tronchet ou Etienne Pasquier. Ils se mettent à écrire en français, abandonnant de plus en plus citations latines ou italiennes, et traductions des Anciens. En même temps, s'ils gardent des préoccupations morales dans leurs échanges avec leurs correspondants, ils s'aventurent vers des sujets plus généraux. C'est le début des lettres familières, nous allons revenir sur leur spécificité.
    Retenons ici qu'une femme - et les femmes vont avoir une influence prépondérante dans l'histoire de la lettre - a devancé dès 1539 ces épistoliers. Il s'agit d'Hélisenne de Crenne, de son vrai nom Marguerite Briet. Elle avait publié un long cri de protestation contre sa condition douloureuse de femme mal mariée. Un an  plus tard elle en publie la suite sous forme épistolaire. Elle y mêle volontairement la lettre familière (treize) à l'invective (cinq), genre littéraire répertorié, elle fait ainsi pour profiter de la flexibilité de la lettre et montrer l'étendue de ses  propres capacités.
    Comme elle, une trentaine d'années plus tard, Gaspard de Saillans, un marchand de province dans son Livre s'attache, je cite, "au parler quotidien". Il est le premier à avoir réuni neuf lettres de sa plume, quatre de sa femme et deux de chacun de ses beaux-parents, sorte de mémoires familiaux, de témoignage sur lui-même destiné à ses enfants, et qu'il fait imprimer. Pourquoi ? pour montrer au lecteur l'exemple d'un "honnête amour", et aussi pour le divertir. Dans une réponse à sa femme qui lui a annoncé qu'elle attendait un enfant, il s'explique longuement sur leurs rapports sexuels ("le bébé voulant être jaloux de moi m'approchant de vous, il voudra me frapper de sa tête ou de son poing ou de son talon, etc."). Sujets plus intimes, on le devine, mais que le niveau culturel de Gaspard de Saillans lui permet de traiter selon les normes du temps.
     
    Plus sérieusement, son ouvrage pose, comme celui d'Hélisenne, le problème de l'authenticité, et ensuite celui de la sincérité de la littérature épistolaire, quand on ne possède pas  et c'est le cas pour tous deux - les manuscrits des textes publiés. Si l'on commence à douter de cette sincérité, les lettres perdent beaucoup de leur valeur. Faut-il donc considérer les lettres qui traitent de l'intimité de l'épistolier comme des textes véridiques ? A quels signes se fier quand elles visent aussi à la qualité littéraire ?  Des problèmes récurrents en matière d'épistolarité. 
    Point question d'opposer sincérité et recherche formelle, car la lettre, lieu de la diversité des sujets comme des styles, selon l'expression de Roger Duchêne dans son introduction, est sincérité, confidence, oui, mais aussi persuasion et donc art de plaire  on écrit à un destinataire pour l'informer, l'intéresser et le convaincre. On ne lui écrit pas n'importe comment. Et, mieux,  dans le premier quart du XVIIe siècle, où la cour et le Palais de Justice ont une culture encore largement commune, la lettre ne saurait se passer de l'éloquence.
    Deux textes de Malherbe en témoignent. Le premier est une consolation  non pas la fameuse consolation en vers à Du Périer -, mais une lettre de consolation à un ami sur la perte d'un frère aîné. Le second texte est une lettre à sa maîtresse pour déplorer la douleur qu'il éprouve de son absence. Eh bien, il n'y a pas de différence de style ni de ton dans ces textes. Je mêle volontairement ici "pitoyable moment où je fus arraché à moi-même", "effroyable accident", "tristesse fortifiée avec tant d'opiniâtreté qu'il ne faut pas que j'espère l'en faire sortir", "flux et reflux des choses du monde". Malherbe en écrivant ces lettres s'est cru obligé de faire un exercice de rhétorique. Sa sincérité n'est pas en cause. Simplement elle doit passer par le truchement d'une forme ordinairement appréciée, et satisfaire le goût de gens formés à la joute oratoire.
      
    En revanche en 1624, Guez de Balzac provoque une petite révolution et obtient un grand succès en publiant des lettres d'une éloquence volontaire et mesurée, mais qui demeurent pourtant dans la tradition des lettres familières héritée des humanistes. C'est, pourrait-on dire, l'apogée de la lettre familière. Cependant ne nous y trompons pas. Ce n'est pas parce qu'elles sont dites "familières" qu'elle relèvent de la pratique usuelle d'un commerce libéré de la tradition épistolaire savante. Ni qu'elles adoptent un style bas. On ne doit pas oublier que le terme "familières" qui les caractérise découle des Epistolae ad familiares de Cicéron. Elles en restent forcément marquées pour toujours. 
     Même si par exemple Balzac confesse son penchant au mal, critique les moines, qui sont comme des rats dans les couvents, s'interroge sur les conséquences de l'établissement de la monarchie absolue, donne une forme retentissante à l'esprit rationaliste d'un Théophile de Viau ou d'un  Saint-Amant - sujets nouveaux -, il écrit ses lettres selon les préceptes d'Erasme et de Juste Lipse, et en corrigeant énormément ses textes. Toujours il inscrit ses confidences dans une mise en scène. Mais s'il a du succès, Balzac n'a pas de disciples. L'équilibre qu'il a réussi relève trop de la corde raide...
     
    Nous ne nous attarderons pas sur les manuels épistolaires, qui ont bientôt grand succès aussi dans le public et fournissent des modèles pour tout, affaires, problèmes amoureux, -ceux-ci accompagnées parfois encore de traductions du latin Ovide. Ces manuels sont inutiles en réalité pour comprendre la pratique épistolaire du temps. Ils servent à ceux qui sans eux ne sauraient écrire, mais ils ne font rien, on s'en doute, pour faire avancer les progrès de la lettre personnelle. "Style à cinq sols", ainsi qualifie-t-on ces ouvrages !
     
    Pour avancer, il faut donc en venir aux femmes, aux femmes de l'élite, celles qui savent lire et écrire, bien sûr. Puisque les collèges et les académies leur sont fermés, elles souhaitent accéder à une autre culture que la culture réservée aux hommes, cette fameuse culture savante héritée des Anciens. Leur culture à elles, c'est une culture non pas scolaire mais d'origine largement orale, acquise pour et par la conversation, qui n'exclut pas les oeuvres de l'antiquité certes, mais offre une conception différente de la vie intellectuelle et du rapport à l'écrit. 
    L'écriture devient pour celles qui le peuvent matériellement un geste ordinaire. Elles ont appris à écrire en écrivant et à converser en conversant. Pas de modèles pour elles. Les femmes reflètent la spontanéité de l'écriture mondaine et épistolaire en particulier. La marquise de Sablé et la comtesse de Maure, deux amies, sont vers 1645 à l'origine de cet échange constant de messages libérés des règles. Messages échangés quelquefois de chambre à chambre, parce que Mme de Sablé, extrêmement soucieuse de sa santé et fuyant les malades, refuse de rencontrer, quand ils sont atteints d'un quelconque rhume, sa correspondante favorite ou ses invités. 
    Sans doute, avant ces deux femmes, il y a eu auparavant bien d'autres billets spontanés. Pour prendre un exemple au plus haut niveau, ceux du roi Henri IV qui écrivait toutes sortes de lettres y compris des lettres amoureuses, sans se soucier des manuels. Mais ce qui avec les deux amies est nouveau, c'est que, non contentes d'écrire de façon libérée, elles ont entraîné la reconnaissance par la bonne société de leur temps de cette forme d'écriture comme non seulement utile mais légitime, et pourquoi pas, esthétiquement valable.
    Car l'influence de Mme de Sablé est considérable dans le monde. La Rochefoucauld, Pascal, d'autres viennent chez elle parler maximes et goûter de délicieuses confitures. Sa correspondance avec la comtesse de Maure relève non du savoir, mais de la sociabilité, du je ne sais quoi, autrement dit de l'esprit de finesse. Leur niveau d'écriture, à elles qui sont souvent ignorantes de l'orthographe, pourrait même devenir proche du zéro, si le besoin d'une communication rapide et immédiate l'emportait sur le désir de plaire.
    Notons bien que les progrès de la spontanéité dans les lettres n'est pas venu de ce que les femmes y ont introduit des sentiments qui en auraient été auparavant exclus, mais du constant recul, à travers tout le XVIIe siècle, et sous leur influence, de l'intérêt pour l'expression éloquente, surtout quand il s'agissait des sentiments. 
    Même cheminement chez leur contemporain Vincent Voiture, petit homme chétif et roturier mais très prisé dans les salons, familier de l'hôtel de Rambouillet et du cercle de Mme de Sablé. Il a pour mérite d'avoir utilisé la galanterie pour rendre la vie agréable en société. On a dit qu'il approchait de la perfection du galant homme. Ses lettres en sont naturellement le reflet. Publiées après sa mort par son neveu, elles eurent un grand succès. Il y maniait agréablement la galanterie et, sans se soucier d'éloquence, n'avait pour but que de plaire à ses correspondants. Enjouées et naturelles à l'opposé de celles de Balzac, exactes et sérieuses, elles illustrent la nouvelle épistolarité du siècle, celle des dames et des "cavaliers", opposés aux doctes.
    Le temps en effet est venu où la lettre galante, dominée par l'esprit, s'unit à la lettre personnelle, de style conversationnel, pour prendre la place des lettres familières et savantes, passées de mode.
    Le cas de Vincent Voiture est rare, et à la fin du XVIIe siècle, La Bruyère, du clan des Modernes, louera dans un texte célèbre le don particulier qu'il prête aux femmes pour l'écriture épistolaire. "Heureuses dans le choix des termes", écrit-il, "Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche." Comme l'Agnès de Molière, elles sont riches de leur ignorance...
    Spontanéité plus que recherche formelle, sincérité plus que réussite technique, attention de l'auteur au lecteur, voilà posés les ingrédients de la lettre personnelle qui va s'épanouir au temps de Louis XIV, et atteindra sa perfection avec une femme encore-, vous vous en doutez, la marquise de Sévigné.
    Laissons ici les mérites particuliers de Mme de Sévigné, traités abondamment ailleurs, et insistons sur l'importance des conditions de la poste sous Louis XIV pour sa correspondance avec sa fille, Mme de Grignan.
    Il existait depuis 1576 des messagers royaux et quatre ou cinq bureaux avaient été créés sous Henri IV et Louis XIII. Mais c'est Louvois qui met en place dans le royaume une poste aux lettres régulière, juste au moment où Françoise de Grignan suit son mari en Provence et où commence la correspondance entre la mère et la fille.
    La façon d'écrire et le contenu du message ne sont pas les mêmes si l'on sait qu'on ne peut écrire que de loin en loin et à des dates incertaines, ou si l'on peut au contraire envoyer et recevoir des lettres deux ou trois fois la semaine. Roger Duchêne a montré minutieusement que les jours de courriers influent sur le style de la marquise. Elle écrit « sur la pointe d'une aiguille », dit-elle, ne donnant que des nouvelles essentielles de manière brève, le jour où le courrier doit partir, par opposition aux lettres longues et détaillées qu'elle rédige quand elle a deux ou trois jours devant elle avant le départ du postillon.
     Si la poste a totalement modifié les conditions de l'écriture épistolaire, elle lui a surtout, tout simplement, donné la possibilité d'exister. La lettre était fille du Savoir, elle devient fille de la Poste.
     
     
    La deuxième partie du livre qui s'intitule « La lettre dans tous ses états » présente, comme on peut s'y attendre divers épistoliers du XVIIe siècle, auteurs de lettres personnelles, Godeau, l'évêque de Vence, Mme de La Fayette, Costar surnommé le plus galant des pédants, bien d'autres.
    De manière plus originale, on y voit aussi comment la lettre se mêle à des genres littéraires où on ne l'attendait pas. Je me contenterai d'en évoquer quelques exemples.
    Ainsi le délicieux Voyage en Limousin de La Fontaine, peu connu, comporte six lettres à sa femme, entrecoupées de fragments poétiques. Elles se présentent comme un reportage mais sont en réalité un jeu entre le fictif et le vrai.
     Ainsi La Muse historique, journal de Loret écrit en vers de mirliton en marge de l'officielle Gazette de France mais qui se révèle extrêmement fiable pour les données historiques, présente ses nouvelles comme des lettres adressées à une princesse, Mlle de Longueville.
    Ainsi Molière dans plusieurs de ses pièces se sert de la lettre pour faire rebondir ou pour dénouer l'action, je n'insiste pas.
    Ainsi trois romans épistolaires, les premiers en français, celui de Mme de Villedieu, celui de Boursault, et les célèbresLettres portugaises posent le problème de l'authenticité des textes envoyés et de l'existence réelle de l'épistolier. Pour les Portugaises, on en discute encore...
    Citons enfin les lettres fictives introduites par Bussy-Rabutin dans son Histoire amoureuse des Gaules, qui sont censées enraciner le récit dans la réalité en nous livrant des secrets d'alcôve mais sont en fait tirées de l'imagination de l'auteur.
     
    Avant le développement de ces exemples figure un chapitre au centre du volume, le premier de cette seconde partie, qui s'intitule « Les Avatars de la lettre ». Nous allons nous y arrêter. Il s'attache aux modifications que la lettre, en principe texte unique, peut subir. Pourquoi cette place centrale ?
    Parce que c'est au Grand Siècle que sont apparues les notions capitales de conservation et d'authenticité des textes, notions demeurées capitales encore aujourd'hui, mais qui aujourd'hui sont codifiées par des règles strictes. Or ces règles n'existaient pas au XVIIe siècle. Ce qui rendait le destinataire entièrement maître d'un texte qu'il pouvait détruire, conserver ou publier à sa guise. Problème délicat en un temps où souvent, un destinataire ou un héritier publiait les lettres d'un parent disparu. C'est le cas pour Voiture édité après sa mort par son neveu Pinchêne, ce sera le cas pour Mme de Sévigné.
    L'exemple le plus original du traitement du texte par son possesseur est celui de Bussy-Rabutin. Pour s'occuper pendant son exil, il copiait ses lettres lui-même, et en même temps copiait les réponses de ses correspondants. Puis il détruisait les autographes de ceux-ci qu'il avait modifiés auparavant à son gré. Pourquoi ? Pour les inclure dans ses Mémoires et leur donner une qualité homogène digne de ce qu'il souhaitait laisser à la postérité. Car dans l'idée du temps, préparer des lettres en vue d'une édition, pour satisfaire ce qu'on croit le goût du public, c'est en réalité les modifier pour plaire au lecteur.
    D'où l'abondance des lettres inventées au XIXe siècle, où la collection Feuillet de Conches est devenue célèbre pour ses faux.
     Pour le XVIIe siècle, Roger Duchêne donne entre autres l'exemple de deux autographes d'une même lettre de Racine, dont l'un contenant un passage qui pourrait être intéressant sur la piété de Mme de la Fayette au moment de sa mort, est un faux. Lui-même a montré que la fameuse lettre des foins de Mme de Sévigné, publiée par Craufurd en 1815, « Savez-vous ce que c'est que faner ? » est de toute évidence un faux. C'est un texte isolé dont l'éditeur n'a jamais pu révéler l'origine et dont tous les éléments se trouvent pris dans des lettres voisines.
    En définitive, la lettre personnelle du XVIIe siècle révèle sa fragilité. On n'a pas une seule lettre de Molière, peu de Corneille ou de Boileau. Des 764 lettres à sa fille de Mme de Sévigné, la plus célèbre des épistolières, il ne subsiste qu'une quarantaine d'olographes pas tous complets. Et de ses lettres à son cousin Bussy, 136, qu'il a publiées -et modifiées à son habitude- il ne reste aucun texte olographe. 
     
    Pour conclure, facile le geste d'écrire une lettre ? Oui, depuis le XVIIe siècle où ce geste n'est plus le privilège des érudits, où il est accessible aux « dames et aux cavaliers », où le contenu de la lettre s'ouvre à des sujets intimes, fait appel à la spontanéité et au vrai, se libère d'une forme obligée et tire d'une culture la pratique de l'écriture.
    La preuve, à partir du XVIIIe siècle, comme le dit Roger Duchêne, les lettres se comptent par milliers. L'épistolaire cesse d'être l'apanage d'un groupe social, elle est à la portée de ceux, de plus en plus nombreux, qui savent matériellement écrire. La lettre cesse d'être oeuvre littéraire pour devenir objet de communication.
    Mais attention, dans la mesure où l'auteur veut se faire lire de son correspondant, le convaincre, le séduire, le fait littéraire ne peut être absent de son projet. Il ne peut négliger la manière, comme on  dit communément, de présenter les choses. Lettre et littérature demeurent, quoi qu'on en pense, indissolublement liées.  
     Alors je vous pose la question. Dans cette perspective, vous paraît-il possible ou impossible de dire qu'aujourd'hui les utilisateurs de portables, nos petits-enfants même, avec leurs sms et leurs textos, que nous évoquions au début, sont les héritiers de cette forme épistolaire ? A vous de répondre.

    Jacqueline Duchêne

    (1) Comme une lettre à la poste. Les progrès de l'écriture personnelle sous Louis XIV, éditions Fayard, mars 2006, 370 pages, 22 euros.
     

Posté par Web17 à 10:47:25

Dimanche 25 février 2007

Hommage par Pierre Ronzeaud paru dans la revue "XVIIe siècle"

    Peu de temps avant sa mort, Roger Duchêne a pu, malgré la douleur, tenir dans ses mains son dernier livre publié : Comme une lettre à la poste. Par ce geste, cet extraordinaire passeur des correspondances du passé semble nous avoir adressé, à tous, une promesse : celle de maintenir avec nous, par delà l'absence, une communication véritable, dans le présent comme dans le futur, à travers les lectures de ses livres, qui sont autant de nombreuses et vibrantes lettres qu'il nous a laissées, puisque telle était dans le fond sa conception du rôle de l'écriture épistolaire, voire de toute écriture.  [ Lire la suite... ]

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