Mardi 9 juin 2009

François de Grignan de Jacqueline Duchêne : Prix Paul Arbaud


    Monsieur le Secrétaire perpétuel, Mesdames et Messieurs les membres de l'Académie des Sciences, de l'Agriculture, des Arts et des Belles-Lettres d'Aix-en-Provence, je vous remercie vivement d'avoir couronné ma biographie de François de Grignan, et plus encore peut-être de lui avoir attribué votre Prix Paul Arbaud.
    En effet, malgré les différences d'époque et de statut social, bien des liens unissent ce personnage au descendant des illustres Adhémar dont la famille se vantait de remonter au moins aux Croisades, et même au premier comte de Marseille. Vous le savez mieux que moi, Paul Arbaud, qui légua à votre Académie le bel hôtel particulier du quartier Mazarin d'Aix-en-Provence et toutes les richesses qu'il renfermait, fut un amateur d'art et un collectionneur hors pair. François de Grignan lui aussi se plut à acquérir tableaux et oeuvres d'art, il s'endetta même cruellement pour cela. Il eut par exemple le bon goût d'acheter aussi bien les « Vaches de Rubens où sont représentées des Flamandes », je cite, qu'un saint Jean l'évangéliste à Patmos de Poussin, deux tendances différentes de la peinture de son temps. Comment le savons-nous ? Grâce aux travaux inlassables et appréciés de tous que mon mari, le Professeur Roger Duchêne, a menés sur Mme de Sévigné et sa famille, en l'occurrence par un acte notarié passé à Aix devant le notaire Boutard le 26 janvier1680. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres achats tout aussi prestigieux que fit le comte. Si le château de Grignan fut pillé et détruit jusqu'au ras des fondations à la Révolution, plusieurs inventaires devant notaires demeurent, heureusement, pour décrire les merveilles que contenait ce lieu, appelé au XVIIe siècle Royal Château ou palais d'Apollidon, du nom de l'enchanteur d'un roman à la mode l'Amadis des Gaules. Toute sa vie Grignan s'acharna à embellir le château où il était né en 1632. Je ne peux m'empêcher de citer ici la merveilleuse collection de gravures exposée alors dans la galerie des Adhémar, ou les tapisseries des Flandres avec ses armes qu'il tint à rapporter à Mazargues quand il abandonna son château après la mort de Mme de Sévigné. François de Grignan ne se contenta pas d'accumuler les oeuvres d'art, il était très sensible à la musique, et chantait d'une belle voix que la marquise de Sévigné louait volontiers, elle qui l'avait connu à l'hôtel de Rambouillet, temple des bonnes manières, alors qu'il avait vingt-trois ans, elle six de plus seulement, et dont il ne se doutait pas qu'elle deviendrait quatorze ans plus tard sa troisième belle-mère. A Grignan il entretenait à grands frais un choeur de chanteurs si remarquable que l'un d'eux, Arnoux, quittera Grignan pour être engagé « ordinaire de la musique du roi ». A Lambesc il faisait entendre à sa belle-mère les fameux Nöels provençaux de Saboly, et se réjouissait que l'on représentât pour sa femme au Château d'If l'opéra de Lully Bellérophon, « sans machines » toutefois... Nul doute que le comte eût apprécié les concerts qui se donnent régulièrement dans ce beau château de Lourmarin, où vous me faites l'honneur de m'accueillir aujourd'hui, Mesdames et Messieurs les Académiciens, château qui est la propriété de votre Académie, grâce à la donation que vous a faite Robert Laurent-Vibert en 1925. En revanche si le comte François de Grignan eut, comme Paul Arbaud, la passion de la Provence et y demeura attaché au point d'y passer quarante-quatre ans comme lieutenant général faisant fonction de gouverneur, il n'eut pas financièrement la même chance que vos généreux donateurs, Paul Arbaud et Robert Laurent-Vibert. Sa situation financière se détériora gravement au fil du temps, le conduisant à conclure la mésalliance de son fils unique avec la fille d'un collecteur d'impôts marseillais, Saint-Amans, surnommé par Mme de Sévigné Saint-Argens. Mésalliance nécessaire que le comtesse excusait de ce mot cruel : il faut bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Après la mort de François de Grignan, en 1714, au relais de Saint-Pons sur la petite route entre Aix et Marseille, le règlement de sa succession dura dix-sept ans et entraîna la vente de tous ses biens. Sa fille, Pauline de Simiane, eut la lourde charge d'assumer cette succession. Outre ses biens propres, il ne lui resta que les lettres de sa grand-mère, la marquise de Sévigné. Mais ces lettres au style merveilleux, en témoignant des rapports compliqués, admiratifs et passionnés de la belle-mère, de la fille et du gendre, nous apportent quantité de renseignements sur François de Grignan. Alors ne sont-elles pas, pour cette raison aussi, un trésor inestimable ?

    Jacqueline Duchêne