Mercredi 17 juin 2009

Une victime du diable au XVIIe siècle, le Père Surin


    Communication faite à l'Académie de Marseille

    Tout le monde a entendu parler de l'affaire des possédées de Loudun qui entraîna le procès et la mort du prêtre Urbain Grandier au XVIIe siècle, et peut-être certains d'entre vous ont-ils vu représentée à l'opéra de Marseille en février 1972 l'oeuvre de Penderecki, «Les Diables de Loudun ».
     
    Mais dans le sillage de la communication si riche de l'un de nos secrétaires perpétuels, le professeur Jean Chélini, sur le Diable, je voudrais simplement évoquer ici le personnage du Père Surin, un jésuite, mêlé de près à cette affaire de Loudun. Pourquoi? Parce qu'il fut d'une certaine manière, la victime du diable alors qu'il aurait dû en être, si j'ose dire, le bourreau. En effet ce Bordelais d'une famille noble et pieuse, estimé de ses supérieurs, avait été choisi par son ordre pour être un des exorcistes des malheureuses Ursulines en proie au démon.
     
    Jean-Joseph Surin arrive à Loudun en 1634, quatre mois après qu'Urbain Grandier ait été brûlé en place publique et alors que les possessions continuent. Il a trente-trois ans, il est d'un naturel tourmenté, d'une grande émotivité. Il est aussi dans la mouvance du Père Louis Lallemant qui prône au début du siècle aux jeunes jésuites une nouvelle spiritualité, très austère, orientée sur le renoncement et la docilité au Saint-Esprit. Il sera de cette école mystique du XVIIe siècle une des figures les plus importantes.
     
    Sur place, il assiste à des séances d'exorcisme spectaculaires, de grandes cérémonies publiques qui durent de six à sept heures, où les spectateurs curieux se comptent par milliers et s'assemblent pour voir les religieuses se laisser docilement attacher sur des planches puis se livrer brusquement à toutes les folles contorsions que leur inspire le diable.
    Trop fragile psychologiquement, Surin ne peut retenir ses larmes en rencontrant ces femmes qu'il doit soulager. Malgré les mises en garde de plusieurs Pères de sa compagnie qui l'exhortent à déceler s'il n'y a pas quelque «fiction» en tout cela, il croit à la possession. Par ailleùrs, contrairement à ses confrères exorcistes, il n'a pas confiance dans ces manifestations et, fidèle au mysticisme, il veut travailler par « voie intérieure plus que par le tumulte des paroles ».
     
    Le drame est qu'on lui confie à exorciser la prieure des Ursulines, Jeanne des Anges, une femme agitée, névrosée, dissimulée, qui garde la tête froide quand elle n'est pas attachée sur les tréteaux des exorcistes.
     
    Le 21 décembre 1634, Surin commence avec elle, comme il l'entend, son travail d'exorciste spirituel, l'engageant à la perfection intérieure, sans lui proposer rien de particulier, lui laissant une entière liberté. Lui-même jeûne et prie beaucoup, s'exalte et s'épuise. Dès février 1635, il avoue à un ami jésuite que le diable est passé du corps de la possédée dans le sien. Elle va mieux, alors que lui est en proie à des
    céphalées, des hallucinations, de l'aphasie, et qu'il est un jour renversé par un démon sur la place publique en présence de Monsieur, frère du roi. Il accepte ces épreuves car il les prend comme une manière de purification intérieure infligée par Dieu.
    Mais certains de ses supérieurs le croient fou. On le retire de Loudun en 1636, pourtant on lui enjoint d'y revenir quelques mois après, car la mère Jeanne des Anges, guérie miraculeusement, -je laisse cela de côté-, ne porte plus en elle qu'un seul démon qui réclame, je cite, l'honneur d'être chassé par le Père Surin. Effectivement au cours d'une retraite qu'il dirige, elle est délivrée, et elle part pour une tournée triomphale de cinq mois au terme de laquelle elle doit se rendre 'à Annecy, avec le Père Surin, sur le tombeau de François de Sales.
     
    En y allant, elle est acclamée tout au long de sa route, reçue même à Rueil par Richelieu et à Saint-Gemain-en-Laye par la reine, à qui elle montre sa main qui porte les noms miraculeusement inscrits de Jésus et Marie. Elle les montrera de même à Annecy à Jeanne de Chantal, qui, toujours pleine de bon sens, se contentera, en les voyant, de parler de l' « incompréhensible Bonté » de Dieu. Huit ans plus tard, un lieutenant criminel au présidial de Lyon passera par Loudun et, avec une habileté que je n'oserais  qualifier de diabolique, fera, avec le bout de l'ongle, sauter de la main de Jeanne des Anges la jambe du M de Marie, « ce dont elle fut fort surprise », écrivit-il.
    Quant à Surin, il va vivre pendant plus de vingt ans en proie à des troubles nerveux, dont il ne sortira que par l'écriture, entre autres un Catéchisme spirituel, de nombreux Cantiques spirituels sur des airs populaires, enfin La Science expérimentale, une autobiographie qui raconte avec lucidité, humilité et beaucoup de talent littéraire son difficile parcours.
    Son cas a intéressé psychiatres et médecins -ce n'est pas mon propos. Il a intéressé Henri Brémond dans deux des onze volumes de sa monumentale Histoire littéraire du Sentiment religieux en France, puis le jésuite Michel de Certeau qui a  publié en 1966 la Correspondance de Surin, chez Desclée de Brouwer, et a conclu dans une de ses études sur Loudun que l'exorciste Surin a payé « de sa santé et de son honneur le salut d'une pauvre fille confiée par hasard à ses soins ».
     
    Assurément Surin eut pour elle de l'affection, mais non de l'aveuglement. Ne lui a-t-il pas écrit à la fin de sa vie: «Il y a en votre fait tant de subtilités et de finesses qu'il est malaisé de trouver en vous un esprit de vérité. » Peu après avoir terminé son autobiographie, il meurt en 1665, certainement apaisé par son travail d'écriture.

    Le rappel de l'épisode scandaleux de Loudun nous a donc permis d'évoquer la figure douloureuse du Père Surin, exceptionnel témoin du début du XVIIe siècle, un siècle réputé pour son amour de la raison, mais qui est aussi, quand on y regarde de près, la proie des plus troubles et des plus secrets mouvements de l'âme humaine.

    Jacqueline DUCHÊNE